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1 mars 2002 5 01 /03 /mars /2002 23:27

Coup de tonnerre dans le monde de la mode ! Yves Saint Laurent annonce le 7 janvier qu’il veut en découdre. La Maison ferme. Les dés de la haute couture sont jetés. Plus que jamais la profession s’interroge sur son avenir. 44 ans après sa collection trapèze, le petit prince de la mode dépose donc sa couronne. Lors d’un dernier défilé rétrospective au Centre Georges Pompidou, auquel était convié FDM, le créateur fait ses adieux à un monde dans lequel il ne se reconnaît plus. Coup de projecteur sur ces années qui ont marqué à jamais la mode au féminin.

 

300 modèles, 200 mannequins, 2000 personnes triées sur le volet pour 3 lettres enlacées qui ont bouleversé le monde de la mode, YSL. C'était le dernier défilé du maestro. Une véritable histoire du vêtement défilait ce soir là au Centre Pompidou, à Paris. Ils étaient tous là, ses amis, ses admirateurs, ses anciens top-modèles remontées sur le podium pour l'occasion : de Naomi Campbell à Inès de la Fressange, de Jeanne Moreau à Lauren Bacall, de Kenzo à Hubert de Givenchy, de Françoise Giroud à Paloma Picasso. Un fond sonore : la voix d'Yves Saint Laurent répondant au questionnaire de Proust, puis soudain, un grattement de guitare électrique, « Satisfaction » des Rolling Stones, le défilé démarre comme une fête sixtee's. Les mannequins s'élancent sur le podium. Les années défilent. Les tailleurs-pantalons, les fameuses robes Mondrian des années Pop' art, les jupes écossaises, la robe violoncelle de 70 et ses robes noires dont il a fait sa couleur, son « refuge »... Claudia Schiffer en Saharienne nous rappelle les premiers détournements du vêtement militaire et huit beautés noires jaillissent du sol, Katusha, sublimant les charmes et atours du continent africain, Naomi Campbell émergeant d'un bouillonnement de plumes. Saint Laurent, on s'en souvient avait été, en 1962, le premier à faire défiler un mannequin noir à Paris. Jerry Hall, sur un air de la vie en rose, version Marlène Dietrich, vampe toute l'assistance, en robe de satin et mousseline. Carla Bruni, glamour, en fourreau de velours noir enveloppé d'une extravagante cape jaune déclenche un tonnerre d'applaudissements. Et voici les collections d'inspiration russe, chinoise, indienne, espagnole… de ce pionnier du métissage. Ses hommages aux peintres aimés : Braque, Matisse, Cocteau, Picasso…et sa toute dernière collection été, mousseline, tout en légèreté. La quintessence de la haute couture. La ligne. Puis soudain la musique s'arrête, laissant place au « merveilleux silence du vêtement ». Le temps s'est suspendu pour voir passer la garde-robe la plus révolutionnaire : le smoking, androgyne sexy, qu'il a su imposer comme marque d'ultra féminité. Une quarantaine de mannequins sur le même podium. Et au final, Laetitia Casta et Catherine Deneuve, chantant « ma plus belle histoire d'amour » de Barbara. Superbe hommage. Saint Laurent titube, rejoint l'actrice et quitte la salle en larmes. Rideau !

 

Evénement mondain ?

 

Pas sûr. C'est un hommage inattendu qu'ont rendu les Parisiens, à l'extérieur du Centre, sur la piazza Beaubourg où étaient installé pour l'occasion deux écrans géants. « L'élitisme ne paie plus. Il n'y a de place qu'aux fabricants de fringues et aux provocateurs » dit-on. Pourtant, c'est une foule populaire qui était ce soir là rassemblée dans le froid, sur le pavé. Ces hommages unanimes agacent certains. Trop de révérence peut-être pour un Lacroix qui n'a pas été invité ou pour un Lagarfeld exaspéré par les allures d'obsèques nationales que prend ce départ. Et pourquoi tant de bruit pour des vêtements que seules quelques bourgeoises argentées peuvent s'offrir ? lancent certains. Mais n'a-t-on jamais pensé remettre en cause le rôle d'un peintre sous prétexte que ses tableaux sont hors de prix, réservés à une poignée de collectionneurs ou à de grands musées ? « Saint Laurent, c'est pas le couturier des vieilles ? » entend-on aussi. Elles sont nombreuses pourtant les femmes de 2002 qui sans le savoir ont quelque chose de Saint Laurent. Un habit un rien masculin, une petite veste noire toute simple portée sur un jean, un style, une écriture…

 

L'homme qui aimait les femmes

 

Yves Saint Laurent posait nu pour son parfum, pendant que les féministes brûlaient leurs soutiens-gorge sur le pavé. C'était les années de la libération de la femme que le créateur a voulu accompagner. Pour cela, il a pioché dans la garde robe d'un homme. Il a cherché, traquant ses fantômes esthétiques, à travers le costume pantalon, l'imperméable, le smoking, le caban, à redonner la confiance aux femmes. Yves Saint Laurent, le timide, a tout osé : il a utilisé le jean, dénudé les seins et ouvert au luxe le prêt-à-porter. Il a dynamité le charme coincé de la bourgeoise des années 60 et créé la garde robe de la femme d'aujourd'hui. Saint Laurent construisait sur le mouvement. Il restait au service du corps, du geste, amoureux éternel de la féminité. Rien d'étonnant dès lors qu'il se sentait mal « dans un monde où on se sert des femmes plutôt que de les servir » disait Pierre Bergé, son protecteur et ami de toujours. « Le plus beau vêtement qui puisse habiller une femme, ce sont les bras de l'homme qu'elle aime, mais pour celles qui n'ont pas eu la chance de trouver ce bonheur, je suis là » disait-il aussi.

 

Oran, Paris Marrakech

 

Né à Oran, dès l'enfance le petit Yves est habitué à la lumière et aux couleurs de l'Afrique du nord. Mais c'est au Maroc, à Marrakech que le couturier développe son goût des couleurs et l'art des combinaisons vives. A l'ombre ocré de la Koutoubia, dans les jardins bleu de Majorelle, paradis de lumière et d'ombre, de fleurs et d'eaux. Il brise les règles du jeu, parle de « couleurs » plus que de « coloris » et fait claquer les rouges, les verts et les bleus.

L'époque l'a très vite reconnu, dès ses premiers croquis. A 18 ans, un an après son arrivée à Paris, il devient l'assistant de Christian Dior. A la mort du maître en 57, le jeune surdoué se retrouve propulsé au rang de directeur artistique. Le jeune homme en blouse blanche et petites lunettes à écailles perd son mentor et gagne un ami, Pierre Bergé. Son premier défilé en 58 est un succès. Il crée quatre ans plus tard sa propre Maison. Saint Laurent, nerveux, tourmenté, connaît plus tard les « faux amis que sont les tranquillisants et les stupéfiants, la prison de la dépression et celle des maisons de santé ». Ses « saisons en enfer » dont il parle sans aucune gêne, citant Proust et Rimbaud. Aujourd'hui, à soixante cinq ans, Saint Laurent se sent à côté et seul dans son combat pour l'élégance et la beauté. Et puis « quand on a vu la beauté, quand on a connu la beauté, on peut bien disparaître » dit-il.

 

La haute couture à quoi ça sert ?

 

Son départ relance le débat sur l'avenir de la haute couture. L'époque des grandes maisons est révolue. A l'ère des jeans et des Nike fustigés par Pierre Bergé, seuls les ventes d'accessoires, de parfums et de cosmétiques assurent de confortables marges. La haute couture ne serait-elle désormais qu'une activité de prestige destinée à l'image d'une marque ? « Le luxe ne se chiffre pas, il se contemple » dit-on dans la haute couture. Tant pis, soyons vulgaire : l'an dernier, Saint Laurent Couture affichait 10 millions d'euros de pertes pour un chiffre d'affaires de 5 à 7 millions d'euros. Sur les vingt-quatre maisons que comptait Paris il y a quinze ans, il n'en reste guère plus que onze. La création et le marketing ne font décidément pas bon ménage. « Cette époque n'est plus la nôtre » lance Pierre Bergé. Le dernier communiqué de Saint Laurent n'est pas tant un testament qu'un manifeste. Son dernier coup de griffe. Elégant et discret. Saint Laurent ne dira rien du bras de fer qui l'opposait à François Pinault, l'homme d'affaires qui avait racheté sa maison en 99. On comptera pourtant quelques provocations. Mais peut être n'en sont elles pas ? La création n'a que faire des considérations mercantiles. Pour célébrer les 40 ans de la maison, Saint Laurent reconstitue son atelier dans les vitrines des Galeries Lafayette, le concurrent, à deux pas du Printemps, fleuron de François Pinault. Saint Laurent et Bergé snobent les défilés de Tom Ford, le créateur texan de Gucci, actuel directeur artistique du prêt-à-porter Yves Saint Laurent. Pire, en janvier 2001, ils s'affichent aux défilés Dior, une maison contrôlée par Bernard Arnault, l'ennemi mortel de Pinault. Saint Laurent et Bergé dénoncent par leur départ l'absurdité d'un monde où les couturiers deviennent les petites mains des financiers

 

Et maintenant Monsieur saint Laurent, qu'allez-vous faire ? « Ecrire » dit-il, à nouveau. Une passion. Entre Paris et Marrakech. Et déjà des rumeurs d'un hypothétique retour. Une nouvelle aventure chez LVMH sous le nom de Mathieu Saint Laurent, son premier nom. Chanel était bien revenue à soixante et onze ans…

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, mars 2002

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Published by Yann Barte, dans FEMMES DU MAROC, mars 2002 - dans Culture - sports
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