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1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 05:35

INTERVIEW - Pour la première fois, ce 13 décembre 2011, le drapeau palestinien flottait dans l’enceinte de l’Unesco, hissé sous la pluie et les yeux du Président Mahmoud Abbas. Un peu plus d’un mois avant, la Palestine devenait le 195e membre de l’organisation, après un vote qui avait provoqué la colère et les représailles financières des Etats-Unis et d’Israël.

Mounir Anastas, musicien, compositeur, chercheur au CNRS et à l’Ircam travaille depuis déjà dix ans à l’Unesco. Au lendemain du lever de drapeau et du discours du Président, le conseiller de la délégation palestinienne nous a accordé un entretien.

 

Quels ont été pour vous les moments forts de cette adhésion à l’Unesco ?

 

Il n’y a eu que des moments forts, depuis le vote jusqu’au lever de drapeau, hier, où l’émotion était grande. Cela se lisait sur les visages de tous les participants. Tout le monde était ému jusqu’aux larmes. Le jour du vote était un moment très fort également, historique.

 

Historique, car cette adhésion a aussi un sens politique ?

 

Cela va bien sûr ensemble. C’est assurément une reconnaissance de la communauté internationale. L’Unesco est une organisation qui représente une autorité morale. Il s’agit donc d’une affirmation morale du droit du peuple palestinien et plus particulièrement des droits élémentaires que sont l’éducation, la culture… C’est l’entrée de la Palestine par une porte très importante pour le Vieux Continent qui reste extrêmement attaché à cette organisation.

 

Une Europe aussi très divisée dans ce vote…

 

Sans doute, mais le vote français (1) n’était pas anodin. A l’Unesco, la France a son poids. Elle n’est pas seulement le pays du siège de l’organisation, elle fait aussi autorité dans le domaine de la culture.

 

Certains votes vous ont-ils surpris ?

 

Ils correspondaient plus ou moins à nos pronostics. Nous n’avions cependant pas compté les pays qui n’avaient pas le droit de vote. S’ils avaient voté, nous aurions pu avoir 128 ou 130 voix.

Cent sept voix reste un joli score. Ce vote ne traduit-il pas un recul de l’influence américaine ?

Absolument. On peut considérer l’adhésion de la Palestine à l’Unesco un peu comme l’équivalent du Printemps arabe. C’est le début de notre printemps qui a commencé à l’Unesco et c’est aussi important que ces révolutions.

 

Avec peut-être quelques signes de début de reconnaissance dès cette année : en France, un chef de division qui accède au rang d’ambassadeur ; aux Etats-Unis, la mission OLP devenue délégation générale...

 

Le changement de statut des représentations palestiniennes est lié à ce constat, fait par la France et presque tous les pays, que ça ne fonctionne plus. Il est lié aussi à cette volonté internationale d’intervenir.

 

En dépassant le bilatéralisme d’un processus de paix aujourd’hui dans l’impasse ?

 

Oui et avec ce seul intermédiaire américain, qui n’est pas prestidigitateur et qui reste partial. La France, par la voix de Sarkozy, a dit clairement dans son discours à l’ONU qu’il existe des partenaires aussi importants, influents, qui doivent être à la table des négociations. Il parlait de la France et de l’Europe bien sûr.

 

Pourtant les Etats-Unis viennent d’accuser l’“unilatéralisme” de cette dernière décision de l’Unesco…

 

Comment qualifier cette démarche à l’Unesco d’unilatérale, alors qu’elle représente le multilatéralisme par excellence ? Justement, comme nous, le président français demande le multilatéralisme. Ce qu’Israël et les Etats-Unis refusent toujours. Notre demande, nous la posons à la table, devant tous les Etats, invités à se prononcer. C’est ce qu’il s’est passé. Et Israël s’est prononcé comme les autres pays.

 

Quelles peuvent être les conséquences de cette adhésion ? Un encouragement pour l’Autorité palestinienne à formuler d’autres demandes auprès d’organisations onusiennes ?

 

Bien entendu, notre adhésion à l’Unesco aura des effets positifs pour toute demande ultérieure auprès d’autres organisations onusiennes. C’est un bon présage. La question a été posée au Président Mahmoud Abbas. Il a répondu que, pour l’instant, nous considérons d’abord la démarche aux Nations unies, plus précisément au Conseil de sécurité. Après, tout est possible. S’il n’y a pas à ce jour d’autres démarches entamées pour adhérer à d’autres organisations, le leadership palestinien est créé pour les lancer le moment venu.

 

En quoi consiste physiquement cette délégation palestinienne ?

 

Nous étions avant une petite équipe, en tant qu’observateur, avec deux bureaux. Nous avons à présent trois bureaux et sommes surtout en restructuration. Nous aurons d’autres tâches et devoirs et cela nécessitera davantage de personnel.

 

Quelles vont être vos missions, vos prochains chantiers et priorités ?

 

Ils sont nombreux et nous avions déjà des projets en cours. L’Unesco est très impliquée dans la reconstruction de Gaza : écoles, centres de formations, institutions culturelles et éducatives. Nous avons aussi d’autres projets de formation et pas seulement en matière d’éducation. La Palestine pourra surtout désormais inscrire ses sites naturels et culturels.

 

Avez-vous déjà commencé à inventorier des éléments en vue d’une inscription aux listes du patrimoine culturel mondial, matériel ou immatériel ?

 

Concernant le patrimoine immatériel, nous avions déjà commencé ce travail. Nous avions fait inscrire un élément sur cette liste en 2008 : la hikaye, sorte de nouvelle populaire palestinienne, petite histoire traditionnelle orale. Cela a été alors une procédure abracadabrantesque pour soumettre ce dossier. Aujourd’hui, nous pourrons présenter nos dossiers nous-mêmes. Idem pour le patrimoine culturel matériel. En 2005, nous avions répertorié vingt sites historiques sur la liste indicative en collaboration avec le Centre du patrimoine mondial de l’Unesco : la mosquée d’Abraham de Hébron, Jéricho, etc. Le dossier pour l’inscription de la Nativité à Bethléem est prêt. Ce sera peut-être aussi notre première inscription.

 

Quel impact aurait la disparition – du quart, dit-on – du budget de l’Unesco, avec la suspension des contributions américaine (22 %) et israélienne (2 %) ?

 

D’après mes informations, plusieurs pays ont déjà pallié ce manque. L’Indonésie a donné dix millions, le Gabon, deux… Le plus gros contributeur devrait être un pays du Golfe qui compléterait à hauteur du fonds américain manquant. L’Unesco doit cependant entreprendre les réformes administratives et financières déjà prévues antérieurement à la décision américaine. Depuis des années, le fonds de roulement de réserve était de 20 ou 30 millions, soit seulement trois semaines de fonctionnement de l’organisation. C’est très peu. Ce fonds sera doublé.

C’était une réforme indispensable et sans rapport avec l’arrêt des fonds américains.

 

L’ambassadeur américain à l’Unesco se disait un peu coincé par les textes (interdisant aux Etats-Unis de financer toute agence des Nations unies qui accepterait la Palestine comme membre à part entière). Etait-ce un prétexte ?

 

Ce qu’il disait est vrai. Mais il a aussi compris l’importance pour les Etats-Unis de conserver leur place et leur statut à l’Unesco. L’arrêt des fonds peut changer leur poids au sein de l’organisation. L’ambassadeur Killion essaie de trouver une solution. Il m’a dit être effectivement coincé par les textes et un contexte électoral qui n’arrange rien. C’est un problème intérieur américain. De plus, l’Aipac (American Israel Public Affairs Committee, ndlr), à l’origine de la loi, souhaite absolument son application à la lettre, selon l’ambassadeur. Une grande puissance qui contribue à hauteur de 22 % – voire plus avec l’extra-budgétaire – n’a bien sûr plus le même poids avec une contribution nulle. A la Conférence générale, les Etats-Unis n’auront plus de voix. Comme tous les Etats qui arrêtent leur contribution obligatoire, ils perdront leur droit de vote.

 

Vous me dites donc que cette suspension des fonds américains n’est ni définitive ni tenable à long terme et déjà compensée ?

 

Oui. Les Etats-Unis ne pourront rester sur cette position ad vitam aeternam. La dernière fois qu’ils avaient arrêté leurs fonds, pendant la guerre froide, ils avaient été poussés vers la porte. C’est la règle : un non-payeur doit changer de statut. Les Etats-Unis étaient alors devenus simple observateur, et cela jusqu’en 2003, avant de redevenir finalement membre à part entière. Même péripétie pour le Royaume-Uni. Il n’est pas dans l’intérêt des Etats-Unis de devenir simple observateur. Le problème financier de l’Unesco est donc quasiment résolu. Reste le problème américain, mais il relève d’une décision politique interne.

 

(1) La France a voté “oui” à l’adhésion de la Palestine à l’Unesco, mais a confirmé le 4 novembre 2011 qu’elle s’abstiendrait en cas de vote au Conseil de sécurité.

 

Propos recueillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Altas, janvier 2012

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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 23:30

PATRIMOINE Les succès du raï et de la world music dans les années 80-90 nous ont presque fait oublier l'effervescence créatrice des chanteurs issus de l'immigration maghrébine depuis les années 30-40 jusqu'aux années 70. Ces chansons de l'exil semblent pourtant renaître aujourd'hui à la faveur des jeunes générations. Mohamed el Kamal - annees-40

 

 ‘‘Un succès énorme. Une promo hallucinante. Didi a été le premier tube moderne en langue arabe!" Bertrand Dicale, chroniqueur musical sur France Info, déborde de superlatifs lorsqu'il évoque le succès international de Cheb Khaled, en 1992. Il y a consacré un billet à l'antenne et un chapitre entier dans son essai Les chansons qui ont tout changé (Ed. Fayard, 2011).

Didi constitue assurément un tournant dans la musique de l'immigration en France. "C'est un énorme tube funk, mixé par Don Was, une chanson en arabe, sommet de la modernité musicale. Barclay avait signé un très gros chèque pour diffuser des spots de trente secondes sur NRJ, à la programmation alors plutôt lisse et aux rythmiques peu marquées. Le titre a littéralement explosé. Du funk avec une énorme basse, des cuivres monstrueux, chanté en arabe... On n'entendait que ça!", s'enthousiasme Bertrand Dicale. Didi cartonne aux quatre coins de la planète. Il devient le premier tube maghrébin en Egypte, numéro un en Israël, où "il est présenté comme la fin salutaire de la dictature du son yéménite", et Khaled l'enregistre même en hindi ! L'album, très vite disque d'or, est soutenu par l'ensemble de la presse: Télérama, Le Monde, Le Figaro... Unanimité ? Presque. Seuls quelques "patrons de discothèques avouent ouvertement aux gens de Barclay-Universal qu'ils ne peuvent passer le morceau d'un mec qu'ils n'auraient jamais laissé entrer dans la boîte !" Khaled, comme Rachid Taha, a su décloisonner la musique arabe pour la faire entrer dans les foyers français. Mais ces artistes savent aussi que d'autres les ont précédés. Ils leur ont même rendu hommage à travers des reprises. L'histoire des chanteurs maghrébins en France avait en effet commencé bien avant eux, dans les années 30-40...

 

Bien avant le tube "Didi"

 

La musique franco-maghrébine n'est pas née dans les années 80-90, avec les enfants d'immigrés et l'émergence du raï et de la world music. "Dans les années 40, on comptait déjà des chanteurs de l'immigration, juifs, arabes, comme Cheikh El Hasnaoui (1910-2002), Slimane Azem (1918-1983), Salim Halali (1920-2005)- représenté dernièrement dans le film Les Hommes libres, d'Ismaël Ferroukhi - Blond-Blond (décédé en 1999), le Tunisien Moha¬med Jamoussi (1910-1982) ou le Marocain Houcine Slaoui (1918-1951 )", explique l'homme de radio et organisateur d'événements musicaux, Mohamed Allalou. "La chanson maghrébine de langue arabe ou berbère était alors cantonnée dans les cafés, les scopitones, les juke-boxes." Aziz Smati, grand promoteur de la musique moderne algérienne et organisateur des premiers concerts "Rock Dialna", confirme: "Dès les années 30, on comptait des chanteurs de music-hall, des bands... dans les cafés arabes, à Barbés et ailleurs, le soir et les week-ends, puisqu'il s'agissait de travailleurs. Il y avait des artistes comme Dahmane El Harrachi (1926-1980) - repris plus tard par Rachid Taha dans Ya Rayah -, Kamel Hamadi..." Les premiers enregistrements, dans les années 30, sont plutôt à coloration ethnographique.

 

On déniche des chanteurs dans des villages de l'Atlas marocain, des Aurès, etc. "Des chercheurs, mais aussi des personnes, comme Mahieddine Bachtarzi, musicien lui-même et véritable passeur culturel, enregistrent les grands chanteurs d'Afrique du Nord pour Gramophone. Odéon, Colombia s'intéressent aussi à ces musiques", complète Naïma Yahi, historienne spécialiste de la culture des Maghrébins en France et coauteur de Barbes Café, un spectacle qui retrace cette incroyable histoire de la chanson maghrébine de France.

 

Les Algériens creusent les sillons

 

Pour des raisons démographiques et coloniales, les Algériens restent alors surreprésentés dans le paysage musical de l'exil: "Français musulmans d'Algérie, ils se trouvent de manière massive en France métropolitaine, moins soumis que d'autres à la gestion, notamment administrative, de l'immigration du prolétariat étranger", explique Naïma Yahi. L'immigration nord-africaine a d'abord été militaire avec la Première Guerre mondiale.

 

Nombreux sont ceux qui resteront en France métropolitaine. Ils connaissent l'acculturation et répondent bientôt aux besoins de main-d'œuvre de l'entre-deux-guerres. "Des artistes deviennent alors les chroniqueurs du quotidien de ces ouvriers qui vivent souvent dans des foyers, des petits hôtels meublés, poursuit l'historienne. Des chanteurs de langue kabyle se font connaître, comme Slimane Azem ou Cheikh El Hasnaoui dans les années 1936-1937. Des artistes arabes établis dans leur pays d'origine, comme Mohamed Jamoussi, Bachtarzi ou Mohamed El Kamal, vont encadrer les débutants venus du monde ouvrier."

 

Raï bédouin, flamencos ou bluettes en francarabe

 

Ces trois grandes figures repèrent dans les cafés des chanteurs et les font enregistrer dans les maisons de disques françaises. Les thèmes abordés ? "La douleur de l'exil, la débauche liée à la vie de l'homme seul, les tentations de l'alcool, les filles faciles, le chômage, le racisme, ou encore les montagnes du Djurdjura ou du Maroc, de la Tunisie..."

 

Très vite, toutes les maisons de disques disposent de leur catalogue arabe: Pathé-Marconi, Barclay, Philips... "Radio Paris accompagnera également le mouvement avec des heures d'antenne en arabe et en kabyle", rappelle Naïma Yahi, qui a, par ailleurs, travaillé à l'édition d'une compilation sur ces chanteurs de l'exil: Hna Ighorba ("Nous sommes l'exil", EMI), un coffret de trois CD couvrant la période de 1937 à 1970, du flamenco arabe, des bluettes moyen-orientales et de véritables perles en berbère, francarabe ou français. "Ces enregistrements et ces heures d'antenne vont ainsi permettre le développement de familles d'artistes musiciens en France métropolitaine. Il existe donc une réalité tangible, des archives, des artistes pouvant témoigner de ce bouillonnement de créations et productions de l'époque." Dans les années 50-60, la chanson s'essouffle avec la fin de la colo¬nisation et du marché du disque maghrébin. En fait, ce marché ne disparaît pas totalement: "Ce sont des producteurs des pays d'origine qui prennent le relais, comme la Voix du globe ou le Club du disque arabe, avant de laisser place, à leur tour, aux cassettes des années 80. Un marché de copies qui va tuer dans l'œuf toute cette production maghrébine !", poursuit Naïma Yahi.

 

Mais pour l'heure, fin des années 50 en France, les cabarets tournent à plein régime : "En Algérie, le FLN ordonne, en 1957, la fermeture des cabarets, des bordes, interdit la consommation d'alcool..., raconte Bertrand Dicale. Des musiciens de chaâbi viennent alors à Paris, Marseille, Nice... Ils jouent du jazz, du mambo et font leur quart d'heure d'attraction arabe. C'est ce qu'on retrouve à la lecture des programmes de music-hall, comme Bobino ou l'Alhambra. Quelquefois, ces artistes se font passer pour égyptiens ou turcs - c'est plus chic - comme les musiciens antillais se font passer pour cubains. "

 

Cheikha Remitti, Noura, Warda...

 

La courbe démographique de l'immigration va peu à peu se féminiser au tournant de la Seconde Guerre mondiale. "Des femmes vont alors porter une voix féminine à la chanson de l'immigration, note Naïma Yahi. Les migrants d'avant l'indépendance avaient fait venir leur famille. La jeune Warda (née à Puteaux en 1939) chante l'exil au féminin, enregistre pour Pathé-Marconi et devient l'égérie anticoloniale, la grande Warda Al Djazairia. Si elle n'est pas elle-même immigrée mais enfant de l'immigration, elle a tout emprunté, en matière de codes, aux chanteurs de l'exil. Il y a aussi Noura, Hnifa, Saloua, Hajja El Hamdaouia..." Et bien sûr l'inimitable Cheikha Remitti (1923-2006) qui, arrivée en France en 1979, chantait encore deux jours avant sa mort, en mai 2006, avec les "chebs" au Zénith de Paris. On compte même quelques Tunisiennes, comme la chanteuse et comédienne Oulaya (1936-L990) ou Soulef (née en 1943). Aujourd'hui, une production un peu marginale demeure : "Des petits producteurs qui ne disposent plus des moyens qu'ont eu leurs aînés en terme de marché de biens culturels à l'époque coloniale", regrette l'historienne. On n'investit plus guère en effet dans ce type de niches liées à la présence d'une communauté étrangère. Les artistes chantent et tentent aujourd’hui de survivre tant bien que mal dans l'autoproduction. "Reste peut-être le dernier des Mohicans : Mohand Anemiche et sa maison de disques Creativ Productions. Anemiche, le dernier producteur de Slimane Azem, s'efforce encore à sortir des disques, inédits, standards de la chanson maghrébine de l'exil des années40 à80. C'est un travail de sauvegarde patrimoniale qu'il faut continuer à mener." On aurait pu penser que l'oubli avait eu finalement raison de toute une histoire musicale française. Line Monty, en 2003, ou Lili Bo-niche, en 2008, disparaissaient dans un cruel et bien injuste silence médiatique.

 

Un travail de réveil à poursuivre et à développer

 

Mais des collectifs, personnes, artistes, chanteurs, chercheurs, cinéastes, ont le souci aujourd'hui de faire revivre cette mémoire. "Cheikh El Hasnaoui et Dah-mane El Harrachi restent des références des années 50, affirme Aziz Smati. Tous ont été repris. Mouss et Hakim, du groupe Zebda, revisitent dans leur album Origines contrôlées les chansons de l'immigration algérienne, notamment celles de El Hasnaoui, comme Rachid Taha ou l'Orchestre national de Barbes ont pu reprendre El Harrachi ou Azem."

 

La formidable aventure des chanteurs de l'immigration n'est donc pas tombée dans l'oubli. Au contraire, se réjouit Naïma Yahi: "Il n'y a jamais eu autant de projets de réappropriation patrimoniale que depuis ces deux ou trois dernières années. Après une disparition au début des années 80, ces chanteurs de l'exil ont réémergé dans la mémoire collective sous forme de projets culturels, historiques, éditoriaux... et à la faveur souvent d'enfants de l'immigration." Un travail de réveil à poursuivre et à développer. La chanson maghrébine née dans l'Hexagone est devenue, sans conteste, partie intégrante de l'héritage culturel français.

 

Yann Barte, le Courrier de l'Atlas, décembre 2011.

 

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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 02:22

CRITIQUE Réalisé dans l’urgence, le second long-métrage de Hicham Ayouch est une pure merveille. Avec le réel et l’impro comme scénario, l’émotion brute comme gouvernail, le jeune réalisateur offre un bol d’air au cinéma marocain. Il sort ce mois-ci en France.

 

 

Fissures---Hicham-Ayouch.jpgPour réaliser Fissures, j’ai appelé six, sept potes qui avaient, j’en étais sûr, l’énergie, la folie, la générosité de partir dans un délire avec moi. Des gens que j’aime. Ils sont tous venus.” Ainsi est née l’idée du film, de l’attente insupportable d’une réponse pour un autre film et d’un besoin impérieux de créer, “pour ne plus se taper la tête contre les murs”.

Comme les acteurs dans le film, la petite tribu de Hicham pleure, crie, s’engueule durant le tournage… Un film de dingues, en somme, où on boit beaucoup, où on s’aime autant. Pas de faux décor, pas de lumière artificielle, pas même de scénario. Le film se construit au jour le jour, au gré des impros, chacun apportant ses idées, vite jetées le matin sur des bouts de papier.

 

Montage convulsif

 

Un film coécrit dans un bouil-lonnement créatif, mais pas pour autant coréalisé : Hicham reste le chef d’orchestre, il cadre et construit véritablement le film lors du montage. “C’est seulement là que le film a vraiment été réfléchi”, reconnaît le réalisateur. Le montage, presque convulsif – peut-être un peu trop haché – laisse peu de pauses. Mais Hicham, dans l’hystérie du tournage, a souhaité rester totalement en rythme avec ses acteurs. Il les suit comme il peut, caméra à l’épaule, quitte à les perdre, hors cadre.

 

Fissures est à l’image des personnages, d’Abdesselem par exemple, tout juste sorti de la prison de Tanger : ivre de liberté. Son ami Noureddine est venu le chercher. Les deux hommes passent toute la nuit à fêter la liberté recouvrée. Ainsi commence le film. Marcela, une Brésilienne fantasque et excessive débarque dans la vie des deux hommes pour un trio d’amour infernal.

 

Entre documentaire et fiction, les comédiens donnent tous un peu d’eux-mêmes, de leur vie. “Noureddine était bourré tout le long du film”, se souvient Hicham. Architecte alcoolique dans la vie comme durant le tournage, Noureddine Denoul remportera le prix du meilleur second rôle à Tanger.

 

“Marcela est le seul personnage un peu composé”, la seule vraie comédienne du film, davantage en contrôle que les autres et canalisant durant le tournage l’énergie de ses partenaires. Elle crève l’écran, extrême et débordante d’émotion.

 

Casser les règles

 

Hicham n’a pas eu besoin d’inventer les personnages, ni même de les rebaptiser pour mieux se les accaparer. Ils existent et portent tous leur vrai nom. Aucune fausse note dans le jeu, même les passants sont d’une incroyable authenticité ; et pour cause, ce sont aussi de vrais gens.

 

Le film lui-même s’est affranchi de tout artifice ou grandiloquence. Il fait presque vœu de chasteté, façon “Dogme95”, le mouvement cinématographique danois né aussi, raconte-t-on, d’une soirée bien arrosée. Et s’il y a probablement des Idiots de Lars von Trier ou du Faces de Cassavetes dans Fissures, Hicham nie appartenir à une école ou posséder même une quelconque culture cinématographique. Il s’agace presque à penser qu’on lui colle une posture, fût-elle esthétique. Tout au plus a-t-il voulu casser certaines règles de cinéma : “Mais peut-être que demain, je ferai un cinéma hyper bien léché, avec aucun plan à l’épaule, tout sur pied…”

 

Ses inspirations sont souvent ailleurs : “Je suis plus inspiré par la danse, le théâtre, d’autres formes d’expression… la lumière du Caravage ou la folie de Bacon.” Mais alors, ce texte post-générique, rédigé comme un manifeste du cinéma, c’est quoi ? “Ça ? C’est du baratin ! Pour présenter le film au CCM [Centre cinématographique marocain] et avoir de l’argent en postproduction, il fallait faire 80 minutes. J’ai rallongé le générique et ajouté ce texte, lance le réalisateur, désinvolte. Mais quand tu fais quelque chose, t’as pas besoin d’expliquer ta démarche.”

 

Hicham ne cache pas d’ailleurs un certain agacement lors des interviews ou débats, renvoyant souvent les questions qu’on lui pose : “Je sais pas et toi, t’en penses quoi, t’as vu le film ?” Sa ligne directrice : chercher l’émotion dans tous ces moments de vie. Pourquoi chercher plus loin ? La transcription du réel dans ce qu’il a de plus sincère et touchant n’est ni une posture stylistique ni un courant cinématographique, c’est peut-être juste l’essence du cinéma. Mais Hicham ne théorisera pas, persuadé sans doute que toute intellectualisation signe la mort de l’émotion et du lien direct entre l’œuvre et le spectateur. Du baratin, comme il dit.

 

Un poème à Tanger

 

Fissures est aussi un poème offert à Tanger, véritable personnage du film. Hicham Ayouch est amoureux de cette ville, qui l’a tout de suite happé par son rythme, sa douceur, ses vapeurs… Il a vécu dans la casbah, aspiré autant qu’inspiré. “Si j’étais resté là-bas, je serais probablement aujourd’hui à une terrasse de café à fumer un pétard, à écouter le bruit du vent… C’est une ville très inspirante, mais qui ne porte pas vraiment au mouvement. Quand je serai vieux, je m’y installerai peut-être…”

 

Pour l’heure, après Casablanca, Hicham a décidé de quitter le Maroc, ce “pays de dingues et de schizophrènes” avec lequel il entretient une relation passionnelle. Il regagne la France : “Le climat m’intéresse, tous ces remous… Ça sent un peu la merde. La France m’inspire à nouveau.”

 

Il reconnaît aussi être attiré par les marginaux, “ceux qui sortent de prison, les putes, les SDF, les ermites aussi… Leur isolement, leur enfermement montre qu’il y a une intelligence, une sensibilité, quelque chose qui me touche”. Plus que la marginalité, Hicham recherche partout cette forme de vérité qui émeut et qu’on trouve souvent chez ces personnes “qui viennent de loin”.

Projeté la première fois il y a un an lors du festival du film de Marrakech, le film est sorti en juin dernier au Maroc. Il ne tiendra pas plus d’une semaine.

 

Accueil contrasté

 

Une erreur de diffusion, dit le réalisateur, qui n’a pas compris le choix des complexes Megarama : des salles pour un public aisé, bouffeur de pop-corn et plus coutumier des productions des majors américaines. L’accueil au Maroc fut contrasté. A Marrakech, des spectateurs sortent de la salle, excédés, dénonçant des scènes de sexe, d’alcool, un cinéma irrespectueux des valeurs marocaines… tandis que la presse se montre plutôt bienveillante.

 

Seuls les islamistes, peu enclins à réitérer une bien involontaire promotion du film par leurs attaques, se font discrets. Ils se souviennent encore du carton réalisé par le film Marock, de Leïla Marrakchi, un succès assuré bien paradoxalement par une pluie d’insultes à l’encontre du film. Attajdid, le quotidien du PJD, se contentera d’une simple caricature de Hicham Ayouch.

 

A présent, le réalisateur espère une nouvelle sortie au Maroc, cette fois dans des salles populaires, plus adaptées à ce cinéma intimiste. Présenté en avant--première au festival du cinéma arabe de Fameck, où il remporte le prix du jury presse, puis au Maghreb des films à Paris, il sort ce mois-ci. A ne pas rater.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, avril 2011

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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 02:29

Comment cesser de faire de Dieu une pensée qui prétend tout englober et en faire une pensée vivante qui fait progresser, en restant ouvert au monde, à l’humanité, à l’existence ? Deux philosophes se penchent sur la question, chacun dans son domaine.

 

Bertrand Vergely rappelle, dans Retour à l’émerveillement, la tradition chrétienne, qui enseigne que l’homme est appelé à devenir co-créateur de la vie avec Dieu. “La religion n’est pas le contraire de la mort de Dieu, elle en est l’instigatrice”, dit-il encore, reprenant Pascal. On est religieux quand on a conscience de l’immense et que l’on se relie à cet immense. De même, dans l’Islam face à la mort de Dieu, consacré au philosophe Mohammed Iqbal (1873-1938), comme dans ses précédents essais, Abdennour Bidar explore, au-delà de la religion et de l’athéisme, les possibilités d’une troisième voie, celle d’une autre modernité possible que celle de la “mort de Dieu”, laissant place à un sacré démythifié.

Et que peut-on tirer comme substance spirituelle de la philosophie nietzschéenne, athée et même déicide, pour une spiritualité postmoderne ? Ce sacré démythifié, c’est peut-être bien ce que Bertrand Vergely appelle “émerveillement”. Refusant aussi bien le dogmatisme que le scepticisme, le philosophe théologien nous décrit cette capacité d’émerveillement, partie intégrante de nos fondements de l’accompagnement existentiel. Ce sens de la vie ainsi donné ne consiste pas, pour le philosophe, “à ce que la personne serve à quelque chose, mais à ce que ce qui existe serve la personne”. Ces deux penseurs singuliers refusent l’absence de sens et dénoncent cette “insatisfaction spirituelle fondamentale”. Mais l’athéisme déicide est-il vraiment, comme le présentent ces auteurs, nécessairement nihiliste ?

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2011

 

L’Islam face à la mort de Dieu – Mohammed Iqbal, par Abdennour Bidar, Ed. François Bourin Editeur, septembre 2010, 25 €

Retour à l’émerveillement, de Bertrand Vergely, Ed. Albin Michel, octobre 2010, 18,50 €

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1 décembre 2010 3 01 /12 /décembre /2010 17:29

SUCCESS STORY Les Français ont fait grosse impression en arrivant jusqu’en finale du Championnat du monde de handibasket, en juillet. Leur jeu original, à la fois rapide et fort en défense, s’est construit dans l’indifférence quasi générale.

 

 

“On a une nouvelle fois été bluffés par nos jeunes !” Franck Belen, entraîneur de l’équipe de France de basket-fauteuil a encore la voix cassée. Il revient tout juste d’Afrique du Sud, où six matchs ont été disputés dont trois contre l’équipe nationale sud-africaine. Résultats : cinq victoires !

Depuis cette année, les Bleus ont le vent en poupe. En difficulté lors des premiers matchs de poules du Championnat du monde, l’équipe de France a enchaîné les victoires en juillet dernier à Birmingham, battant l’Angleterre chez elle en quart de finale, puis l’Italie, championne d’Europe en titre, en demi-finale, avant de s’incliner devant l’Australie, 79 à 69. Une médaille d’argent prometteuse avant l’étape des championnats d’Europe en Israël, en septembre 2011, passage obligé pour participer aux Jeux paralympiques 2012, à Londres.

C’est la troisième fois de son histoire que la France atteint la finale d’un Mondial après 1983 et 1990. Pourtant, peu sans doute auraient misé sur l’équipe il y a seulement deux ans : des résultats moyens et une combinaison de joueurs très éloignée du stéréotype des équipes classiques de haut niveau dans la discipline.


Vitesse et défense

 

“Presque toutes les équipes étrangères, australiennes, canadiennes, américaines, anglaises, italiennes… ont quelques joueurs de très grande taille, explique l’entraîneur. Nous, on n’en a pas. On a donc pris le parti de jouer sur la mobilité et sur nos principales qualités : la vitesse et l’agressivité défensive. Finalement, on a joué à l’envers de tout le monde et c’est peut-être ce qui a posé problème à toutes ces grosses cylindrées !” Depuis, le regard a changé. “Au début, on ne nous prenait pas au sérieux. Les Anglais, les Hollandais nous prenaient de haut, se souvient Morvan Merkling, président de la sous-commission handibasket de la Fédération handisport. Maintenant, on a plus de respect vis-à-vis de nos entraîneurs, notre cote a monté. Depuis que Franck Belen a pris les choses en main, on fait un travail sensationnel”, se félicite le président. La relève ? “Elle est à piocher dans le réservoir des jeunes espoirs, même s’ils n’ont pas trop brillé cette année. Ils sont encore jeunes. On en a même un de 16 ans.”

 

Faire vivre le ballon

 

Jean-Claude Boucher, animateur de sportethandicaps.com et excellent connaisseur de la discipline, confirme l’originalité du jeu de l’équipe française : “C’est un fond de jeu basé sur la transition (jeu rapide) et une grosse défense avec beaucoup de rotations défensives sur les écrans adverses. Le manque de joueurs de grande taille capables de scorer dans la raquette, de prendre beaucoup de rebonds et de créer un point de fixation dans les défenses est compensé par la vitesse et la mobilité de nos petits intérieurs, capables à la fois d’enchaîner rapidement les switch (changements défensifs) et de poser des écrans pour nos shooteurs extérieurs.” Sur la manière d’optimiser les chances de succès de l’équipe, chacun a sa recette. Pour Samir Goutali, du CS-Meaux, club national 1A, “on doit s’inspirer davantage du jeu à l’étranger, s’entraîner en Australie, en Angleterre, aux Etats-Unis, au Canada, où le schéma de jeu est assez stéréotypé, mais très efficace.”

 

Ce n’est pas l’option choisie par la France qui compose avec les joueurs (de petite taille) qu’elle a. Alors que dans les équipes étrangères, on donne le plus rapidement possible la balle à des pivots parfois de 2,10 mètres, qui ont un avantage certain pour marquer, l’équipe française fait davantage “vivre le ballon”.

 

Samir, qui est passé très près de la sélection pour Birmingham, pense aussi que les joueurs étrangers qui n’ont pas, comme les basketteurs français, l’obligation d’exercer une activité lucrative à côté du basket, ont un atout de poids. C’est peut-être ce qui a pu faire la différence en finale : “Les Australiens ont le physique pour gagner. Ils ne font que ça toute l’année. Nous, quand on arrive en finale, on est à bout de souffle.”

 

Manque de soutien

 

“Si seulement l’équipe était un peu plus soutenue”, soupire Ryadh Sallem, ancien de l’équipe de France. “Le jour où la France développera à un niveau professionnel le basket en fauteuil, on fera définitivement partie des meilleurs !” Le joueur veut y croire, d’autant que le handibasket est la vitrine du handisport, “l’équivalent du foot chez les bipèdes !”

 

Mais comment rivaliser avec des joueurs qui ne font que ça ? Avec un budget de club entre 50 000 et 80 000 euros pour une saison, il semble malheureusement difficile aujourd’hui de salarier un joueur. “On ne touche pas non plus de gros sponsors, comme les Allemands ou les Italiens, qui peuvent même compter des marques automobiles”, précise David Schoenacker, directeur technique fédéral basket, qui avance pour la commission un budget de 150 000 euros.

 

En plus d’un manque de moyens, Abdelghani Djallali, basketteur de première division au CS-Meaux, s’agace aussi d’un manque de visibilité de la discipline : “La France est vice-championne du monde, vous en avez entendu parler ? La mascarade de l’équipe de France de foot, elle, a été commentée en long et en large !”

 

Mépris des médias

 

Pour ce joueur, ce déficit d’images est inséparable du retard de la France “de bien dix ans” dans le domaine plus général du handicap. Abdel se désole de la primauté des mots sur les actes : “Même à Paris, se déplacer c’est la croix et la bannière ! On se base sur des stats, le nombre d’ascenseurs dans le métro, par exemple, sans jamais se demander s’ils fonctionnent !” Et les politiques ne sont guère plus sensibilisés : “Jean-François Copé, le maire de Meaux, ne vient quasiment jamais aux compétitions du CS-Meaux. Alors qu’on participe à la Coupe d’Europe des champions, il n’a pourtant aucun scrupule à glisser un ‘on vous soutient à 100 %’ dans notre magazine.”

Quant aux médias… “Ignorance ou désintérêt ? Pourquoi un événement planétaire comme les Jeux paralympiques n’est-il même pas retransmis ?” s’interroge Abdel. Pire, la clôture des JO a eu lieu alors que les Paralympiques n’avaient même pas commencé ! “Et pourquoi voit-on des sports à peine nés déjà sur les chaînes sportives, alors que l’équipe de France de handibasket, première équipe française championne du monde en 90, n’y trouve pas sa place ?”

Si la critique des médias revient comme un leitmotiv dans le milieu du handisport, Stéphane Binot, l’entraîneur de Cap-Saaa Paris, club de nationale 1A, tient pourtant à relativiser : “On trouve le même problème chez les valides. Le volley n’est jamais rediffusé, le hand, très peu. Finalement, on ne voit que du foot ! Le championnat de France basket, lui, ne passe que sur les chaînes payantes. Mais on progresse, et Londres 2012 sera sûrement plus médiatisé que Vancouver…”

 

Professionnalisation

 

Pour l’heure, la discipline souffre encore du mépris des politiques comme des professionnels du sport : comment ne pas exploser sa télé lorsqu’on entend des journalistes sportifs de France 3 jeter après cinq ou six secondes d’images sur une Coupe du monde handibasket un consternant : “Et maintenant, place au sport !” ?

 

La Fédération n’échappe pas non plus à quelques critiques. “A la Fédé, les directeurs techniques sont presque tous bénévoles, regrette Abdel. Comment peut-on espérer avancer ? Un premier coach rémunéré a été mis en place depuis deux ans, remplaçant le bénévolat défrayé… Eh bien ça a payé !” constate le jeune homme qui se demande si la sous-commission handibasket ne gagnerait pas à être gérée directement par la FFBB (Fédération française de basketball) plutôt que par la Fédération française handisport (FFH), suivant le modèle allemand.

 

“La collaboration est déjà très présente entre les deux fédérations”, rétorque Stéphane Binot, entraîneur, mais aussi salarié du comité régional Ile-de-France handisport : “La FFH est déjà affiliée à une convention de partenariat avec la FFBB. Pour tout ce qui est mise à disposition d’arbitres, convocations, prise en charge des résultats, c’est la même entité. Nous avons aussi des échanges d’arbitres. Si la FFH devait lâcher le basket à la fédération valide, il restera surtout les sports d’athlètes en situation de handicap plus lourd.” Et parmi les 40 disciplines de la FFH, le basket n’est pas le plus mal loti : “C’est même la discipline prioritaire en vue des

Paralympiques.”

Même si la FFH n’est pas la Fédération de football et est à des années-lumière de disposer d’un budget équivalent, l’entraîneur du Cap-Saaa constate malgré tout une indéniable professionnalisation. “Il est faux de dire que la Fédé n’a pas de moyens. Elle n’a pas vocation non plus à se substituer aux clubs. Elle a mis en place pas mal de moyens d’accompagnement ou d’aides à la performance.”

 

Avec 850 licenciés, le basket-fauteuil reste la discipline phare du handisport. “C’est une discipline à part entière, ludique, tactique et extrêmement physique. J’invite tous les valides à essayer.” Alain fait partie du bureau du

CS-Meaux. Il joue aussi en équipe 2. Son premier entraînement… ses bras s’en souviennent encore : “Ils me brûlaient. J’étais complètement cassé. Même mes jambes sur lesquelles j’appuyais beaucoup trop, en tant que valide, me faisaient mal.”

 

Un sport physique

 

Le basket-fauteuil a d’ailleurs été conçu à l’origine, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, en 1946, comme activité de rééducation pour les soldats américains. Il se pratique en France depuis 1955. En tant que valide, Alain sait qu’il ne pourra jamais participer aux grandes compétitions européennes ou internationales.

Spectateur impressionné par les exploits du club, la vélocité et la violence du jeu, puis supporter durant des années, il a souhaité un jour passer de l’autre côté de la barrière.

 

Après le basket valide, le foot, l’athlétisme, le VTT pratiqué en compétition, il se donne aujourd’hui complètement au basket-fauteuil depuis deux ans. Le basket valide n’a même plus ses faveurs. Il ne s’y essaie plus, de peur aussi de perdre ses réflexes : “Même si la hauteur de panier est la même, mes repères, je les ai maintenant assis. Je suis réglé pour shooter à une certaine hauteur.” Alain se réjouit de retrouver dans le handibasket la dimension “pilotage” qu’il rencontrait en VTT, discipline qu’il souhaite reprendre pour arracher encore quelques titres. Si le basket est pour lui un sport plus complet dans sa version handi, les règles ne sont guèredifférentes : passer ou faire rebondir le ballon par terre toutes les deux poussées de roues afin d’éviter d’être sanctionné pour un “marcher”.

Un système de classification par points vient aussi reconnaître les capacités fonctionnelles des athlètes. Chaque joueur est classé de 1 à 5 points selon son handicap. Plus celui-ci est haut, moins le joueur possède de points. Les valides comme Alain représentent d’office 5 points. L’addition des points des 5 joueurs d’une équipe ne peut dépasser 14 à l’international, 14,5 en national.

 

Et les filles ? On ne compte qu’une quarantaine de licenciées en France. Un chiffre bien faible, qui pourrait même poser quelques problèmes demain pour la sélection nationale, malgré un réservoir encore d’une quinzaine de joueuses. Aucune ne joue en première division 1A (toutes en 1B, 1C ou nationale 2). Toutes s’entraînent dans des équipes mixtes et n’ont donc pas les responsabilités, ni la taille de ballon qu’elles auront en compétition (6 pour les filles). Malgré cela, elles conservent encore, dit-on à la Fédération, de bonnes chances de se qualifier pour les Jeux.

Formation des jeunes

 

Mais c’est pour l’heure les garçons qui attirent l’attention. Pour Jean-Claude Boucher, de sportethandicaps.com, “avec cinq places qualificatives au prochain Euro (plus la GB qualifiée d’office) pour les JO de 2012, la France a de bonne chance de passer”. Si on connaît sa faiblesse, “ce manque de taille sous le cercle”, sa force reste incontestablement “ses petits pivots très mobiles et capables de défendre sur des intérieurs plus grands et plus lourds. Ajoutons aussi des arrières rapides et de bons défenseurs, capables d’exercer une grosse pression défensive sur demi-terrain.”

 

Reste enfin, pour l’avenir, à “améliorer la détection et la formation des jeunes, les structures et la qualité des entraînements en clubs, former des entraîneurs de haut niveau et se diriger, comme en Grande-Bretagne, vers une professionnalisation du handibasket”. Un vœu partagé par tous les joueurs.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, décembre 2010.


 

 

 

Pour en savoir plus

 

sportethandicaps.com Site de handisport très professionnel et extrêmement bien informé, animé par des passionnés de basket.

bloghandicap.com La web-TV du handicap.

handisport.org Site de la Fédération handisport.

france-handibasket.fr Site de la Commission fédérale handibasket.

 


 

 

 

INTERVIEW Champion d’Italie, vainqueur de la Coupe d’Italie et de la Super Coupe, vice-champion d’Europe des clubs avec Rome et vice-champion du monde avec l’équipe de France, Sofyane est probablement l’un des meilleurs joueurs au monde dans sa catégorie. Il évoque son parcours et dresse un diagnostic critique du handibasket français.

 

Sofyane Mehiaoui

Vice-champion du monde, meneur de jeu de l’équipe de France

 

Qu’est-ce qui vous a séduit dans le club italien Santa-Lucia-Roma-Sport, que vous avez rejoint en 2010 ?

 

J’avais eu plusieurs propositions, en Espagne, en Allemagne, en Turquie… Il était important pour moi d’avoir un bon coach, très présent, un club avec des moyens et des objectifs clairs. Outre les raisons purement sportives, je souhaitais aussi m’installer dans une grande ville, dans laquelle je puisse aussi m’amuser et rencontrer des gens… Cette proposition italienne répondait à toutes ces attentes. L’Italie est aussi une des plus grandes nations de basket-fauteuil. Je suis vraiment heureux, aujourd’hui à Rome.

 

C’est aussi un pays où la discipline est mieux reconnue…

 

A tout niveau. En Italie, on est mieux encadrés, on a une vraie structure, un staff, comme un club de foot. En ce qui me concerne, j’ai un coach, un assistant coach, deux kinés, un médecin, un préparateur physique… Là-bas, toutes les finales ont été retransmises à la télé, sur la Raï Sport, souvent plusieurs fois dans la même journée. Toujours de façon très pro, avec à chaque fois trois ou quatre caméras. Idem pour les Jeux paralympiques.

 

C’est encore loin d’être le cas en France…

 

En Championnat du monde, si on a eu droit cette année à quelques secondes sur France 2 et France 3, c’est uniquement grâce à deux blogueurs de bloghandicap.com, qui nous ont suivis durant dix jours à Birmingham et qui ont accepté de donner leurs images aux chaînes. En équipe de France, même s’il y a des améliorations, il y a toujours des problèmes de défraiement. Un joueur n’a ainsi pas pu participer au dernier Championnat du monde, les autres ont dû prendre sur leurs congés. Au Mondial, on a vu des équipes toucher des primes en quart de finale et nous, qui sommes allés en finale, on a reçu… des félicitations !

 

Y aurait-il un intérêt à ce que le basket-fauteuil dépende de la Fédération française de basket plutôt que celle du handisport ?

 

Le basket-fauteuil est un peu la vitrine du handisport, c’est aussi la discipline qui compte le plus de licenciés et je ne pense pas que notre Fédération voie d’un très bon œil le départ éventuel de cette discipline. En revanche, on peut regretter le fait qu’il n’y ait pas davantage d’ententes entre les deux fédérations. Si on intégrait la Fédération de basket (valide), on risquerait de nous coller des vieux briscards bénévoles dont on ne sait plus trop quoi faire.

Peut-être envisager une fédération propre au basket-fauteuil…

 

Va-t-on vers une professionnalisation de la discipline ?

 

Oui, on voit déjà quelques améliorations, comme l’arrivée en équipe de France de Franck Belen, un coach professionnel (et non plus bénévole). Mais on a toujours cinq ou six ans de retard sur les autres pays. D’ailleurs, il y a déjà un problème de relève, les jeunes préférant s’orienter vers l’athlétisme, le tennis ou d’autres sports individuels, mieux indemnisés. C’est dommage. En championnats internationaux, on joue avec des gars professionnels, qui s’entraînent tous les jours. Difficile alors d’exiger des résultats identiques de joueurs qui doivent travailler à côté. Moi j’ai eu la chance d’avoir deux sponsors, Nike et l’Ocirp (un organisme de prévoyance), qui me soutiennent financièrement.

 

Le prochain rendez-vous sportif important ?

 

Il y en a plusieurs, mais je dirais les championnats d’Europe, l’année prochaine, avec l’équipe de France, car c’est une coupe qualificative pour les Jeux paralympiques 2012, à Londres.

 

Propos recueillis par Yann Barte pour Le Courrier de l'Atlas, décembre 2010.

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1 février 2008 5 01 /02 /février /2008 13:38

New York, été 1969, au nord de Central Park : 100 000 spectateurs viennent écouter la crème des artistes soul funk et jazz. Tout est filmé en couleur par 5 caméras de télévision, et dans la foulée, le premier des six concerts est diffusé sur CBS et ABC, et puis, plus rien. Amnésie totale. Comme si un doigt rageur avait maintenu la touche « pause » pendant près de 40 ans. Récit d'une lente résurrection du premier « Black Woodstock ».

hcf1969Alors que toute la jeunesse pop rock, peace and love communiait à Woodstock, à quelques centaines de kilomètres de là, en plein cœur de New York, une marée de 100 000 spectateurs célébraient la black music. En cet été 1969, le Harlem Cultural Festival rassemble au nord de Central Park (au Mont Morris Park exactement, devenu plus tard Marcus Garvey Park) un public à 99% noir, coupes afros, tenues pré-seventies multicolores, venu écouter de la soul, du funk, du blues, du gospel, du jazz, de la danse et des percussions afro-cubaines. L'entrée est gratuite, le service d'ordre assuré par des membres des Black Panthers. Jesse Jackson, l'une des figures du mouvement des droits civiques et le maire de la ville, John Lindsay, présenté comme « le soul brother aux yeux bleus », jouent les hôtes.
Créé à l'initiative du producteur-réalisateur de télévision Hal Tulchin, l'événement est sponsorisé par la Ville de New York et Maxwell House Coffee. Les concerts s'étalent sur six dates entre juin et août 1969, les dimanches après-midi. Sur scène, une affiche fabuleuse : Stevie Wonder, Sly and the family Stone (non crédité sur l'affiche), BB King, Mahalia Jackson, Nina Simone, The Staple Singers, Abbey Lincoln, Max Roach, Gladys Knight & the Pips, The Fifth Dimension, Mongo Santamaria, Ray Baretto
L'ensemble est filmé en couleurs de manière très pro, avec 5 caméras de télévision. Au final 50 heures de rushes sont en boite. Hal Tulchin, qui a pas mal investi de sa poche dans ce projet, est persuadé de pouvoir revendre facilement ces images. Mais, après un deal unique d'une heure avec CBS et ABC pour le premier show, il essuie refus sur refus de la part des directeurs de chaînes américaines qui « ne voient pas l'intérêt » d'une émission spéciale de musique noire. Hal Tulchin poursuit sa carrière de producteur de télévision se disant que de toutes façons un jour quelqu'un comprendra toute la valeur musicale et historique de ces bandes vidéo. Les décennies passent. Cela semble incroyable mais tout le monde a oublié le Harlem Festival. Passé à la trappe des mémoires, pchitt ! Un Alzheimer collectif. Rien dans les livres, la presse spécialisée, les interviews, nulle part. C'est pourtant ce festival qui a inspiré l'expression « black Woodstock », dont la paternité est attribuée à tort au célèbre concert Wattstax organisé trois ans plus tard en 1972 par le label Stax au Coliseum de Los Angeles. Lui, a eu les honneurs qu'il mérite - quoiqu'avec aussi pas mal de réticences de la part d'Hollywood à l'époque - ressorti sur grand écran puis en DVD pour les 30 ans de l'événement.

RETOUR VERS LA LUMIERE
Il faudra attendre le millénaire suivant pour qu'un producteur américain spécialisé dans les archives musicales, Joe Lauro, patron de Historic Films Archives, redécouvre par hasard dans un programme télé de l'époque la mention de ce festival filmé. Lui qui a fourni une grande partie des extraits qui ont illustré le superbe documentaire-fleuve sur Bob Dylan par Scorsese (No Direction Home, 2005) découvre le trésor de ces bandes oubliées et convainc Hal Tulchin, âgé de 80 ans désormais, d'en faire un film.
Le 7 mars 2006, une dépêche Reuters tombe : les rushes disparus remontent à la surface et sont confiés aux documentaristes réputés Neville et Gordon pour en faire un long métrage, entrecoupé d'interviews de spectateurs qui ont vécu l'événement. Ils espèrent aussi pouvoir sortir par la suite l'intégralité de chaque performance. Morgan Neville et Robert Gordon sont connus Outre Atlantique pour avoir produit et réalisé Muddy Waters can't be satisfied et des portraits de musiciens de blues et de country souvent primés.
Les fans se rendent compte qu'il existe une version noire de Woodstock. Des extraits time-codés commencent à filtrer sur YouTube. Une projection était prévue pour l'édition 2007 de Sundance, le festival du cinéma indépendant américain, mais visiblement, le film n'était pas prêt. Morgan Neville a du mal à trouver les fonds nécessaires pour terminer le projet, recevant de multiples refus polis de la part des diffuseurs potentiels, si l'on en croit Kristine McKenna (Rhino.com), la seule à avoir un peu enquêté sur le sujet. Sans compter que les ayant-droits de certains artistes traînent les pieds. Quoi ? La malédiction continuerait ? On a du mal à le croire aujourd'hui vue la cote des artistes soul-funk-jazz à l'affiche. A moins que ces images aient gardé un tel pouvoir incantatoire qu'elles effraieraient encore l'Amérique blanche, près de 4 décennies plus tard… Nous, on veut croire qu'il ne s'agit qu'un obstacle de plus vers la réhabilitation du Harlem Cultural Festival et qu'il finira bien par retrouver la lumière. En attendant, les plus impatients pourront ronger leur frein en se procurant, s'ils ne l'ont pas déjà fait, l'opus The Soul of Nina Simone en format Dual Disc (une face CD, une face DVD) contenant les 4 extraits vidéo qui donne un petit aperçu de son concert. Et quel concert !

L'ESPRIT DE HARLEM SOUFFLE SUR LE FESTIVAL
L'ambiance est à la fois « cool » et intense, la foule des participants donne l'impression « d'un mélange d'un pique nique du 4 juillet, d'un revival des grandes messes dominicales, d'un concert de rock en ville et d'une marche campagnarde pour le mouvement des droits civiques », résume Richard Morgan (www.smithsonian.com), l'un des rares journalistes à avoir vu les rushes complets.
Bien plus qu'un simple festival filmé, c'est un morceau des sixties agonisantes qui s'offre à nos yeux, sentant poindre les bouleversements de la décennie à venir. Sans être filmées aussi backstage que les fameux documentaires musicaux de D.A. Pennebaker, les images font preuve d'une fraîcheur étonnante, en particulier dans les plans de foule. Le visionnage d'une poignée de minutes suffit pour provoquer un effet de flashback intense. « On voit le basculement des générations, note Morgan Neville. A l'opposé du concert de Wattstax, qui était kitch et funky, très seventies. Ici, c'est différent : on sent la tension entre la soul et le funk, entre les partisans de la désobéissance civique et ceux du Black Power, et en même temps la tension au cœur de Harlem. » Musique, culture et politique se fondent sans complexe.
Durant leur performance, les artistes font passer des messages, comme autant de bouteilles jetées à la mer mouvante des spectateurs. Le chanteur des Staple Singers, Roebuck Staples, lâche : « Vous irez chercher un boulot, et on ne vous le donnera pas. Et vous savez pourquoi. Mais maintenant vous avez une éducation. Nous pouvons exiger ce que nous voulons. C'est pas vrai ? Alors, allez à l'école les enfants, apprenez tout ce que vous pouvez. Et qui sait ? Il y a du changement et vous pourriez devenir le Président des Etats-Unis un jour. » On se demande si Barack Obama, âgé de 8 ans en 1969, aujourd'hui bien placé pour conquérir l'investiture du parti Démocrate, était dans le public ce jour là. Jesse Jackson, lui y était, et se présentera deux fois à l'élection suprême dans les années 80. Pour l'heure, il lance dans l'une de ses interventions au micro : « Beaucoup d'entre vous ne peuvent pas lire les journaux. Beaucoup d'entre vous ne peuvent pas lire de livres parce que nos écoles ont manqué de moyens nous laissant analphabètes ou moitié analphabètes. Mais vous avez la faculté mentale de lire les signes des temps. »
A la fin de son show, abandonnant son piano, Nina Simone s'avance, micro en main, et comme portée par une vague de fond, lit un long poème rageur de David Nelson (co-fondateur des Last Poets première version) qui fait vibrer le public tout entier : « Are you ready black people ? Are you ready to do what is necessary to do ?" Les musiciens martèlent en chœur Are you ready ? « Etes-vous prêt à tout donner de vous-même, votre corps, votre cœur, votre âme, à créer la vie, à tout reconstruire… à aller au plus profond de vous-même et à changer ? », prêche la grande prêtresse soul au son des percussions. Du rap avant l'heure, dans la veine des Last Poets ou annonçant The revolution will not be televised de Gil Scott Heron.

UNE NINA SIMONE INCANDESCENTE
Une chose est sûre, la prestation de Nina Simone cet après-midi du 17 août 1969 est à placer au sommet du Harlem Festival et de ses propres concerts. La diva soul vit une période intense avec de nombreux enregistrements pour RCA, où l'œuvre de sa vie se confond avec ses combats pour la défense des droits de Noirs aux Etats-Unis. Son visage exprime tous les sentiments qui l'animent alors : fierté, détermination, souffrance aussi, colère et révolte face à cette oppression qui n'en finit pas.
Il faut dire que le contexte est lourd : le pasteur King a été assassiné un an plus tôt, comme Malcolm X auparavant, les principaux leaders des Black Panthers sont morts ou sous les verrous, des milliers de brothers sont envoyés dans l'enfer vert du Vietnam et les émeutes des ghettos noirs (Watts, Detroit, Newark, Chicago), durement réprimées, sont encore dans toutes les têtes. Pourtant Nina Simone dira des années plus tard qu'à cette époque flottait encore un immense espoir, malgré les assassinats, malgré la violence, l'espoir que le peuple noir puisse enfin prendre la place et le respect qu'il mérite dans la société américaine. Cet été-là, le Black Power vit son apogée avant de partir en flammes et se noyer dans le marécage de la fin des années Nixon.

BOUTON 'PLAY'
Habillée d'une longue robe africaine, arborant une coiffure toute en hauteur et d'immenses boucles d'oreilles de métal, Nina Simone enchaîne les titres engagés : Revolution qui commence par « Now we've got a revolution… », Four women, portrait poignant de quatre femmes noires, Backlash Blues qui dénonce la discrimination, I ain't got - I got life, tiré de la comédie musicale Hair qui bat alors son plein à Broadway et To be Young, Gifted and Black, titre composé avec Weldon Irvine en hommage à la pièce de Lorraine Hansberry, une amie dramaturge morte d'un cancer en 1965, et devenu par la suite l'hymne de la fierté noire repris par Aretha Franklin et Stevie Wonder, entre autres. Elle reprend aussi ses classiques comme I loves you Porgy (tiré de Porgy and Bess de Gershin) ou Be my husband, chanté a capella.
A l'orgue, souvent caché à l'image derrière la batterie, Weldon Irvine, son compositeur-arrangeur d'alors (disparu en 2002), assure une direction musicale discrète mais très efficace. La grande Simone s'est entourée d'une jeune équipe de musiciens doués : Tom Smith (guitare), Clint Houston (basse), Don Alias (batterie), Jumma Santos (congas) et Sam Waymon (chœur, tambourin), son frère. Assise à son piano à queue sous un soleil éclatant, elle chante de sa voix indigo unique, sans presque jamais regarder son clavier. Les caméras cadrent souvent son visage au plus près, attirées comme des papillons de nuit par la lumière qu'elle dégage. Ceux qui ne jurent que par son concert de Montreux en 1976 (sorti en DVD), devraient visionner ces instants d'une force rare.

SLY DANS UN LIVE PRE-WOODSTOCKIEN
Le show de Sly & the Family Stone est un autre temps fort du Harlem Festival. L'endroit est tellement bondé que les arbres près de la scène croulent sous les grappes de spectateurs. Peu le savent, mais Sly s'est d'abord produit ici juste avant de rejoindre Woodstock pour son concert mémorable. Avec la même fougue, Sly Stone et sa "famille" au complet, enchaînent leurs succès et les morceaux de leur nouvel album Stand ! : Be my lady, You can make it if you try, Everyday People, I want to take You higher, Dance to the music
On pourrait décrire avec le même enthousiasme les concerts de Stevie Wonder, des Staples Singers ou de BB King, cet été-là. On est loin des multiples exhumations sur DVD de bouts de concerts filmés en catimini, habillés à la va-vite pour jouer du tiroir caisse. Là, c'est du lourd. Les images sont superbes, la musique fantastique, les artistes donnent le meilleur d'eux-mêmes. Espérons donc que 2008 portera chance au projet et qu'un distributeur (européen pourquoi pas ?) permettra enfin la sortie officielle du film de Neville et Gordon, sur grand écran et sur DVD pour tous les fans de black music et de cette époque aux résonances encore fortes aujourd'hui, quoi qu'on dise.

Pierre Lorimy
Muziq
janvier-fevrier 2008

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2 juin 2005 4 02 /06 /juin /2005 13:58

Auteurs de bandes dessinées et passionnés de high-tech, Didier Crisse et Fred Besson allient leurs passions pour créer Ishanti.

Pour la première Fête de la BD, Micro Hebdo est allé rendre visite à deux auteurs en plein travail sur leur nouvelle série, Ishanti danseuse sacrée, dont la sortie est prévue à la rentrée 2005.

 

Ishanti.jpgL'ordinateur tient en bonne place sur le bureau des auteurs de BD sans pour autant leur ôter le crayon des mains. A l'image de Didier Crisse et Fred Besson, que nous avons surpris sur leur planche à dessin et leur PC, deux mois avant la sortie du tome 1 d'Ishanti, danseuse sacrée. Publiée par Soleil, l'éditeur de Lanfeust de Troy, cette série s'inscrit dans le renouveau de la BD, ici sous l'angle de l'heroïc fantasy. « C'est plutôt de la « mythologic fantasy » puisque l'histoire d'Ishanti revisite les mythes de l'Égypte antique », intervient Crisse, scénariste et dessinateur, qui affiche une bonne quinzaine d'albums à son actif dont les séries à succès L'Épée de Crystal, Kookaburra et Atalante. C'est sur cette dernière qu'il a connu Fred Besson, magicien des couleurs.

De la BD à quatre mains

Aujourd'hui ils travaillent en duo, comme co-auteurs, sur ce nouveau projet qui a demandé six mois de préparation. Crisse se charge de l'histoire, des dessins, du découpage des cases, et Besson du reste. « Moi c'est le papier, lui c'est l'ordinateur », résume Crisse. « A l'origine, Fred m'avait envoyé par mail l'une de mes cases qu'il avait entièrement retravaillée, avec une richesse graphique incroyable. Je me suis dit, c'est ça ! » C'est-à-dire un dessin où le trait noir disparaît au profit de couleurs très chaudes, d'un rendu tout en profondeur, avec un jeu de lumières et des volumes qui donnent une impression de 3D sans la froideur de la 3D. Pas de secret : ils sont fans tous les deux des animations Pixar. Le métier d'auteur de BD restant - heureusement - artisanal, les nouvelles technologies y font leur entrée par petites touches.
Déjà dans la rapidité des échanges. Didier Crisse habite en Vendée, Fred Besson à Nantes. Crisse envoie chaque jour par mail ses dessins en noir et blanc (voir ci-contre), Besson les imprime, ajoute des détails (pour les cheveux par exemple), puis les scanne. A partir de là commence un gros travail de mise en couleurs par couches successives à la palette graphique partir d'un logiciel unique : Photoshop. Initialement destiné à la retouche photos, cet outil devient la baguette magique des créateurs de BD séduits par sa puissance et sa gestion des calques.
Crisse et Besson privilégient l'ambiance graphique et les textures, préparées à la main puis scannées : une bonne partie de l'histoire se déroule dans les dédales de palais égyptiens, où les colonnes de pierre et la végétation abondent. Pour gagner du temps, les auteurs se sont construits une base de données de colonnes, de feuillages et de textures « même si, en fin de compte, en BD, on réutilise assez peu les mêmes éléments de décor ».

Pas de triche ni d'effet

Fred Besson travaille ses couleurs numériques sur un 19 pouces cathodique « pour un bon calibrage des couleurs, les écrans plats actuels étant peu fiables à ce niveau », complété par un petit écran plat qui lui sert à afficher son modèle noir et blanc. Il travaille chaque case en grand format et en mode CMJN, plus contraignant que le classique RVB, mais nécessaire pour obtenir une impression couleur précise et fidèle.
Avec le nouveau parti pris graphique d'Ishanti, les fichiers ont pris de l'embonpoint : 30 Mo en moyenne pour une case, 400 Mo pour une planche complète. Il faut un graveur de DVD pour archiver tout ça, alors que 1 ou 2 CD suffisait auparavant pour les BD plus traditionnelles.
Fred Besson utilise une simple palette graphique. C'est parfois peu pratique quand on veut la tourner d'un quart de tour comme on le ferait d'une feuille de papier. « Mais de nouvelles solutions techniques arrivent et vont nous simplifier la tâche, en se rapprochant encore plus du papier. Comme cette palette sur écran tactile qui permet de travailler directement sur le dessin », précise Fred Besson qui termine une à deux planches par semaine.
La micro permet aux créateurs d'univers d'imaginer des projets graphiquement plus ambitieux. Mais la base reste du dessin traditionnel. « Les gens imaginent que c'est l'ordinateur qui fait tout ! Ce qu'on peut faire aujourd'hui grâce au numérique, on ne pourrait le faire si on n'avait pas une vraie expérience du dessin, de la peinture… » Pas de triche, ni d'effets. « On veut au contraire qu'on ne sente pas le travail de l'ordinateur. Les jeunes dessinateurs ont tendance à être fascinés par l'outil numérique. Le résultat est souvent bancal ».
Dernière étape : le lettrage - les textes dans les bulles - qui sera réalisé pour la première fois en numérique, pour correspondre à la précision graphique choisie pour cette série. Histoire de faire vivre Ishanti, la petite danseuse égyptienne, et la sortir de sa case dorée.


Pierre Lorimy

Micro Hebdo
02 juin 2005

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Published by Pierre Lorimy dans MICRO HEBDO le 2 juin 2005 - dans Culture - sports
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28 mai 2005 6 28 /05 /mai /2005 15:06

Apres « 15 ans 15 talents » et « Studio 2M », que deviennent les stars proclamées de la 2ème chaîne ? Nous avons retrouvé celles qui, l'année dernière, semblaient les plus prometteuses.

 

Ils sont passés sur 2M, ils ont séduit, pulvérisé l'audimat et puis… pschittt. Lâchés dans la nature, certains sont tombés de très haut. Il n'ait qu'a juger par les difficultés à obtenir des infos ou les simples coordonnées des candidats à 2M pour comprendre l'absence totale de suivi de ceux qui furent le temps de quelques primes, les stars de la chaîne. « On a été bien mal remercié par 2M ! » lance Marouane qui accuse le manque d'expérience de la chaîne. « Beaucoup se sont sentis blessés ».

 

Marouane, c'était le bébé du groupe : 19 ans. Après l'émission, il s'est installé neuf mois au Canada pour préparer un diplôme en communication. Durant toute cette période, il n'aura pas été contacté une seule fois par la chaîne. Si le jeune homme se souvient de « réels moments de bonheur sur scène », il regrette aussi qu'on ne lui ait présenté personne : « Ca aide pour démarrer ! » A Montréal, il joue avec un groupe dans des piano-bars. Il revient aujourd'hui au Maroc, décidé : « Avec ou sans 2M je vais créer un truc à moi ».

 

A 19/25 ans, on préfère encore s'accrocher aux études. Après une prestation à l'émission « Fasila », une autre à la soirée Debouzze et quelques spectacles au CAF de Casa, Omar a choisi de mettre la musique entre parenthèses, « trop aléatoire » et offrant « peu d'opportunités ». Omar a d'autres chats à fouetter. Après un dernier spectacle cette semaine au Colysée de Marrakech, le jeune homme attend le 25 juin, date de sa soutenance en graphisme publicitaire. C'est bien plus concret !

 

Quel aura été alors l'apport de la chaîne ? « De la pub surtout ! » résume Bader qui n'a pas attendu l'émission pour chanter. En pleine préparation du tournage de son clip à Marrakech et derrière une sono hindie assourdissante, Bader annonce la naissance de son album : « Il s'appelle ''Lamhaba'' et sort le 3O juin » parvient-il à dire entre deux coups de cymbales. « Ce sont huit chansons rythmiques mêlant rap, jazz et gnaoua, égyptien et darija ». Cet été, il fait une tournée avec un groupe de danseurs : Paris, Tunis, Sharm El Sheikh, Tanger, Agadir, Casa et Marrakech (à la Menara).

 

La pub aura bien servi aussi Fatima-Zohra. Fatim voit loin : elle sera occupée jusqu'en 2015 ! Au Caire, la jeune chanteuse signe en effet un contrat l'engageant pour dix ans avec un producteur, Mohamed Dia. Un album et un clip à sortir chaque année ! La durée peut faire peur, mais « ce producteur a une bonne réputation. J'ai confiance » dit-elle. Fatim est lancée. Elle sortira un album et un clip chaque année, après une conversion très rapide du classique au moderne et à la variété. Elle lâche ses cours au conservatoire de Meknes et continue des tournées, jouant et chantant avec le groupe théâtral Sabaâ, en Tunisie comme en Espagne. Depuis, les deux émissions, la sélection naturelle continue à jouer. Les plus solides résistent, souvent ceux qui eixstaient avant 2M. Quelques autres, comme Fatim, auront eu la chance d'avoir été remarqués. Quand aux derniers, comme Aziz qui a tout sacrifié, la désillusion est totale comme l'impression d'avoir été trompé.

 

Joudia, la star qui monte

 

« A star is born ! » Titrait en septembre dernier la couv de « Femmes du Maroc », affichant la pétillante lauréate de Studio 2M, deux couettes en l'air. La star is born, mais le star-system au Maroc… est toujours en gestation. Toujours est-il qu'il faudra désormais passer par le producteur. « C'est obligatoire » prévient Christie Caro, sa prof de chant. C'est que Joudia ne peut répondre, seule, à toutes les sollicitations. La jeune chanteuse ne chôme pas : des répétitions, des cours de chant, deux concerts à Casa, l'un avec Corneille puis un second avec monsieur Coca-Cola-E-Lam-Jay à la Casablancaise (40.000 personnes !), encore une participation au Festival de l'Amitié (maroco-étasunienne) à Marrakech. Joudia est encore toute jeune : Le 11 septembre 2001, tandis qu'El Qaida soufflait deux tours, elle, soufflait ses 20 bougies ! Son single « Si je m'envole » décolle. Mais la jeune chanteuse préfère le plancher des vaches : « Malgré mon succès, je préfère dire que rien n'a changé pour garder les pieds sur terre ! ». « Je veux y aller tout doucement, ne pas trop y croire » assurait-elle encore dans une interview « J'ai envie de vivre un peu la galère de l'artiste ». Les vœux de Joudia seront-ils exaucés ?

 

Hicham, le chouchou de Lanvin

 

« C'est un peu comme si Nagui et Fogiel avaient fait un gosse » écrit le quotidien français « 20 minutes ». Ailleurs qu'à France Télévision (qui chérit les produits clonés), le bébé aurait pu faire peur, mais là bas, la comparaison est flatteuse. Le « gosse » dont parle Gérard Louvin (producteur verni de la Star Ac'), c'est Hicham Nazzal, comédien et animateur. Et depuis « 15 ans 15 talents », le gamin n'en finit pas de grandir… Acteur dans « Navarro » et une dizaine d'autres téléfilms, Hicham vient d'être choisi pour incarner un jeune apprenti avocat, dans une nouvelle série policière : « Vérité oblige ». Ca change des traditionnels rôles de dealer, banlieusard ou épicier généreusement offerts aux Maghrébins dans le cinéma français. Animateur à Studio 2M, au Festival du film de Marrakech, prochainement sur la croisette au festival de Cannes et au magazine « CinéStars », toujours pour la 2M (le DG Mostapha Benali semble vraiment croire en lui), Hicham pourrait se voir confier par Louvin une autre animation. Celle de « Tous cousins », un concept axé sur la généalogie, à découvrir fin juin, sur France 2. Le franco-maroco-Mauritanien présenterait avec Isabelle Giordano, les racines de ses compatriotes. Entre Paris et Aïn Sebaâ, siège de sa jumelle cathodique, Hicham termine un scénario…

 

Mustafa, un joli parcours déjà

 

Ses répliques font mouche. Les filles, le foot, les potes, Mai 68… Mustapha passe tout en revue, chaque lundi soir, à 21h45, au Théâtre Trévise, à Paris. Son genre : le stand-up, dans la pure tradition anglo-saxonne. Le public est conquis, il participe et discute même avec lui sur scène. C'est que Mousse a de la tchatche à revendre et à 19 ans, déjà quelques années de métier. « A l'école, c'est une bombe » dit sa bio présentée sur le site du théâtre « il se fait virer de partout » (certainement déjà un signe de maturité). Qu'importe le théâtre est son salut. A 16 ans, il écrit son premier One Man Show qu'il joue au Point virgule. A 18, il se fait connaître du public marocain, devenant finaliste de « 15 ans 15 talents ». Il enchaîne dans une sticom « R'BIB », gagne aussi des récompenses, notamment le prix du public, lors du 10ème festival d'humour de Villeurbanne. Un joli parcours déjà à 19 ans !

 

Aziz, le déçu de la bande

 

« Ce que je deviens ? Rien ! » Depuis son single « Hakada el hob » composé par Lotfy Bouchnak et Adam Fathi, Aziz n'a plus rien fait. Le single lui a rapporté 40.000 DH, mais il ne touchera rien sur les ventes. Soutien de famille, il a fait un choix qu'il regrette bien amèrement aujourd'hui : pour l'émission, il a quitté l'Italie, son travail, son appart. Le jeune chanteur qui avait recueilli à lui seul 47.830 votes en sa faveur par SMS aura dû abandonner la chanson. L'album promis ne verra pas le jour. « On m'a menti, comme on a menti à tous ». Quelques prestations à 3000 DH sur 2M « quand une vedette libanaise sur la même chaîne peut toucher des millions ! » Une proposition de galas en France qui s'est révélé être du bénévolat et qu'Aziz a finalement refusé. Aziz est installé à Casa pour rester à la disposition de la chaîne. Très loin des planches et des projecteurs, le gagnant de Studio 2M dans la catégorie chanson arabe fait aujourd'hui la plonge dans un restau de Casa. L'émission reprend. Avis aux amateurs.

 

Yann Barte, TelQuel, 28 mai 2005

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1 mars 2005 2 01 /03 /mars /2005 15:13

Faiza-Guene.jpgFaiza Guène, 19 ans, a cartonné il y a quelques mois avec son livre « Kiffe kiffe demain », sorti en août dernier. Elle était fin février de passage à Casa, au CCF puis au salon du livre.

 

A quoi attribues-tu le succès de ton livre ?

 

Difficile de comprendre pourquoi un truc qu'on écrit pour soi (même s'il y a la distance de la fiction) touche autant de gens. Je crois que les gens trouvent le bouquin sincère, il les émeut et les fait rire. Mais je n'aurais jamais fait la démarche d'emmener ce que j'ai écrit chez un éditeur. Je savais même pas que c'était un bouquin ! Les gens de mon quartier ont bien aimé aussi que je parle en bien de la cité. Ils ont pas mal souffert de la pub des journalistes pendant la campagne électorale de 2002 et tous ces reportages sur l'insécurité. Faut dire il est photogénique le quartier avec ses bâtiments bleus en serpentins et à deux pas du périf' !

 

Les Courtilières ca devient connus ! Paraît que Tonton David est du quartier aussi et que Astérix a été dessiné pas loin ?

 

Y a aussi Gerald Thomassin, l'acteur du « Petit criminel » de Doillon. Ce mec il habitait dans mon immeuble. Il me demandait de lui garder son vélo. Après, il me donnait 100 F. Ce quartier, c'est le berceau de la culture française ! (Rires).

 

Quelles questions de journalistes t-ont le plus énervée ?

 

C'est vrai qu'il y en a… c'est désespérant ! Surtout en TV. Chez PPDA j'étais interviewée avec Valérie Toranian, la rédac chef de « Elle ». Elle présentait un petit bouquin sympa de 50 pages « pour en finir avec la femme ». Il lui dit « Vous vous êtes insurgée contre ces femmes qui portent la burqa dont le visage est grillagé…etc… il se tourne vers moi et me sort « Et vous qu'est-ce que vous pensez du foulard islamique ? » Tant d'études, mon gars, pour faire une transition pareille ! Je lui ai dit que je pouvais pas parler en deux minutes d'un problème aussi compliqué. La TV c'est pas un outil qui offre du temps. Ou on me demande « vous écoutez quoi, Diam's ? » Non, moi j'écoute Georges Brassens ! C'est ça les clichés ! Pourquoi on me pose pas de question sur le fauvisme ou l'architecture gréco-romaine ? Si ta parole est publique, même si je ne donne qu'une opinion personnelle, on va imaginer que toutes les filles de ta génération et de ton milieu socio-culturel pense comme toi. J'en ai marre qu'on pose ces questions parce que je suis rebeu et que j'habite dans un quartier. Ca m'énerve. Faut toujours aussi qu'on m'apparente à un mouvement, les ni putes ni soumises, etc... Faut briser toutes ces idées reçues !

 

Et les comparaisons, ça t'énerve aussi ? Paraît que t'es la fille de Jamel Debbouze et de Françoise Sagan ?

 

Le point commun : elle a publié « Bonjour tristesse » à 19 ans. Le pire, c'est que Sagan, je l'avais même pas lu. Alors j'ai acheté le bouquin. Ca m'a pas plu. C'est une autre époque ! D'ailleurs je lis pas trop. Je préfère dessiner, aller au ciné… faire les magasins.

 

Propos recueillis par Yann Barte, Femmes du Maroc, mars 2005

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1 janvier 2005 6 01 /01 /janvier /2005 23:11

Youssef Chahine ne décolère pas. Contre Bush, le cinéma hollywoodien, la censure… Il déteste autant qu'il aime. Ce matin-là, dans la suite 2005 de l'hôtel Kempinski, le cinéaste égyptien recevait trois journalistes : deux femmes (de « Nissa » et « Reporter ») et moi-même.

 

« Vous avez de l'admiration pour les Américains et les Etats-Unis… » commence la journaliste. « Jamais ! » réplique Chahine, sans attendre la fin de la question. La journaliste répète la question, plus fort encore : On lui a dit que le réalisateur était un peu dur d'oreille. Chahine hurlant « JAMAIS ! ». « Heu …Votre film a été interdit aux Etats-unis » poursuit la journaliste un peu troublée. « Les Américains vous ont-ils déçu ? ». « Ca fait 60 ans qu'ils me déçoivent ! Il y a 20 ans déjà je faisais un film où un Arabe rêvait d'étudier en Amérique, vivait le rêve américain : ces femmes aux longues jambes, belles … » Chahine semble plongé dans des rêves de danseuses de revue, Ginger Rogers, Broadway, les comédies musicales des années 30 à 50... « J'ai étudié là-bas. Je suis retourné une cinquantaine de fois. Chaque fois j'étais un peu plus déçu. Alors quand cet animal de Bush est arrivé… »

 

Puis, on ne sait tout à coup plus bien si on est dans le film ou dans la vie. Peut-être les deux : « Je suis tombé amoureux d'une Irlandaise, très belle. J'ai commencé à apprendre la vie. Je l'ai revue pendant 40 ans. Peut être que j'aurais pu avoir un gosse avec elle. Quand on me demande si le garçon du film est inventé, je dis que le film est vrai à 80% ».

 

« Certains disent dans le monde arabe que monsieur Chahine est trop pro-américain. Que leur répondez-vous ? » « Qu'ils aillent se faire foutre ! ». La réponse est très claire mais ne semble pas satisfaire la journaliste. « A part ça… » insiste la journaliste un peu gênée. « Qu'ils aillent se faire foutre ! » répète Chahine. On ne sait désormais plus vraiment qui est dur de la feuille ! « On m'a accusé de tout et je m'en fous comme de l'an 2000 ! Je suis superEgyptien. J'ai suivi toute la politique égyptienne. Vous verrez tout dans mes films, d'Abdel Nasser à aujourd'hui ».

 

La journaliste continue, truffant ces questions de « monsieur Chahine » qui semble irriter le réalisateur. Oui, Chahine, ce n'est pas Delon ! Puis on repart sur Hollywood. Chahine est lancé. Pris d'une nostalgie pour ces « films américains si romantiques... Des musiques merveilleuses, des femmes à mourir… ». Chahine en colère ensuite « Maintenant, vous avez ce singe de Schwarzenegger qui ne parle même pas anglais. Aussi ignorant que son Président ! »

 

« Je suis en général excessivement optimiste, mais dans Alexandrie… New York, je dis que le dialogue arabo-américain ne va jamais exister » Chahine raconte son dernier film… ou sa vie. A nouveau on ne sait plus bien : « Le fils est Américain… avec cette femme que j'ai aimé très longtemps… Est-ce que je l'ai eu ce fils ? » Il semble ne plus savoir lui-même. « J'aurais pu… comme j'aurais pu avoir un fils au Maroc, deux ou trois à Paris, des jumeaux à Rome… et je n'ai pas été au Viêt-Nam, mais j'aurais peut être eu quelque chose là-bas aussi ! »

 

Des films autobiographiques, l'Histoire souvent en toile de fond…. La fiction pure serait-elle pour lui un mensonge ? Je lui pose la question. « Pas nécessairement… » La réponse est un peu nébuleuse. Chahine invente la fiction réelle. « Le rêve participe à votre vie. Ca devient autobiographique. Donner la vérité dans laquelle il y a ta vérité. C'est encore plus difficile. Et sans nombrilisme… » Voilà l'essentiel pour ce réalisateur qui reconnaît avoir été peu politisé dans sa jeunesse : « Il m'a fallu la guerre de 67 ! Je ne connaissais pas le mensonge »

 

Retour sur Hollywood, avec ce « cinéma de rêve », « Ils nous ont tous eus ! » Puis après Schwarzy, Chahine s'en prend à présent à « singe de Stalone », à ces films qui « se ressemblent tous », et « qui n'ont jamais contenu autant de sang et de violence », « toute cette violence terrible qui a finit par se cristalliser en Irak, en Afghanistan. 150.000 morts en Irak, au nom de quoi ? » Chahine plus électrique que jamais : « Un président abruti, menteur, analphabète qui n'a que le mot « terrorisme » à la bouche ».

 

Yousra a dit de vous que vous étiez un « démocrate dictateur », lance la journaliste de Nissa. « Parle plus haut ! » lui crie Chahine. La journaliste finit alors la question en arabe, comme si la langue était plus sonore. « C'est le boulot du metteur en scène. Il doit être très doux, très sensible, dans l'écriture, pendant la création et sur le plateau… Je mets les acteurs dans mon cœur et ma tête, mais quand ils commencent à dévier, je deviens un terrible charretier ! J'emploie les plus gros mots. C'est pour ça que je donne peu de télévisions en direct. Parce que je dis n'importe quoi. Je suis très mal élevé »

 

Chahine justifie son côté sûrement un peu caractériel sur les plateaux : « On reste à une table pendant trois mois à discuter du scénario, à prendre des décisions, sur les personnages, etc… Alors les états d'âmes de chacun sur le plateau… Que l'une ait ses règles ou que l'autre ait reçu une gifle de sa femme…non ! Il faut revenir aux décisions prises ensemble démocratiquement »

 

Et la censure en Egypte, elle sévit toujours ? Apparemment oui et Chahine l'illustre d'une amusante manière : « Tu as deux femmes voilées qui viennent sur le plateau. Alors moi, j'utilise des subterfuges. Je vais prendre un assistant assez beau et je lui dis : tu vas prendre la super voilée et chaque fois qu'il y a une scène un petit peu… où elle pourrait dire n'importe quoi, tu la prends dans le corridor, tu lui fais l'amour ou ce que tu veux. Surtout tu l'éloignes de moi ! Et c'est ce qu'il faisait… ».

 

L'attaché de presse dresse ses deux doigts en l'air, signifiant la levée de camp. A notre arrivée, elle nous avait briefé sur son langage des signes. Alors les questions fusent. Le cinéma Bollywood ? « Ils font de très belles choses, mais allez donc voir les Egyptiens. Ils vont voir des films de sept heures, dansent avec eux, font des pique-niques dans les cinémas… »

Le cinéma marocain ? « Je le connaissais bien, depuis Ben Barka… puis ça s'est coupé. Je devais tourner Le Destin ici. Mais je me suis fâché avec un de vos anciens ministres. Ce monsieur m'a invité, m'a fait un festin magnifique et n'a tenu aucune de ses promesses ». Regrets : « vous avez une nature exceptionnelle, des montagnes affolantes, une verdure… »

 

« Si monsieur Chahine devait résumer les points forts de monsieur Chahine… ? » Monsieur Chahine s'en fout. On a dû la lui poser mille fois, celle-là. D'ailleurs, il « adore les points faibles ! » Une question sur le choc des civilisations. Alors là, c'en est trop ! « Quel choc de merde ? » On ne sait par quelle association d'idées, le cinéaste en vient à parler de ses rapports avec ses jeunes acteurs avec lesquels il apprend énormément. « Je veux tout connaître de mes acteurs. Depuis leur sortie du ventre, quand ils ont fait l'amour la première fois… jusqu'au moment où il ou elle, fille ou garçon, se trouve devant moi ». « Un cinéma élitiste ? » demande ma collègue de Nissa. Encore une question qui énerve. « Je fais des films pour moi et pour les Alexandrins. Pour les Egyptiens et tous les Arabes. Et s'ils deviennent internationaux, c'est encore mieux. Je sens qu'il y a quelque chose qui doit être dit. Je le dis c'est tout ».

 

On termine sur une question concernant Arafat. Oui, il l'a connu. D'abord en pleine guerre du Liban. Il se souvient de « cette rue tortueuse pour aller le voir », d' « un attentat sur une voiture » ce jour-là ou le lendemain. « Puis à Tunis et Alger ». Mais ne lui demandez pas quelle année c'était : « Je ne sais même pas ce que j'ai mangé hier ! » « Yasser Arafat meurt, Bush est réélu. Y a vraiment de quoi avoir une dépression ! »

L'attaché de presse nous presse. C'est son métier. On fait quelques photos. On échange des cartes de visite. Je griffonne rapidement un nom, un mail sur un bout de papier. Non, on ne donne pas directement à monsieur Chahine. L'attaché de presse connaît son boulot : elle me confisque mon papier et les cartes de mes consœurs. Pour en faire des confettis, c'est sûr. Chahine, souriant et presque désolé, nous raccompagne à la porte. Ce n'est pas lui qui décide. C'est le star-système.

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, janvier 2005

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