Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
1 janvier 2013 2 01 /01 /janvier /2013 01:25

 

DERIVES - Droite forte, droite décomplexée d’un côté, gauche « diversitaire », postcoloniale de l’autre… D'un bout à l'autre de l’échiquier politique, c’est à un véritable et destructeur retour en force de l’identité que nous assistons ces dernières années.

  

C'est peut-être la fin d'une époque. Celle d’un face-à-face entre une droite gaulliste, sociale et une gauche républicaine, universaliste, se référant aux Lumières et à la lutte des classes. Deux courants qui ont animé le paysage politique durant des décennies. Les lignes bougent. Les frontières idéologiques se déplacent. A droite, le déplorable feuilleton de l’élection du président de l’UMP confirme ce bouleversement du champ politique.

Outre les guerres d'égo, les haines fratricides, il révèle l’extrême droitisation du mouvement confirmée par le succès de la motion la plus clivante : la Droite Forte, emmenée par Geoffroy Didier et l’ex-FN-ex-MPF Guillaume Peltier. Création d'une "Charte républicaine des musulmans de France", affirmation, dans la Constitution, d'une France "République laïque à tradition chrétienne"... La motion sarko-copéiste, largement arrivée en tête avec 28%, s’affiche clairement identitaire.

Ainsi, la stratégie de Patrick Buisson misant sur « l’homogénéité des électorats UMP et FN » continue son travail de sape de la droite traditionnelle gaulliste. Alors même que le plan a lamentablement échoué à faire réélire Nicolas Sarkozy ou même à réduire le score du Front national. Forte de toutes les études existant sur le sujet, la politologue Florence Haegel assure que « l’ostracisme associé à la récupération thématique maintiendrait l’extrême droite sur des positions radicales tout en contribuant à légitimer les thèmes du FN sans parvenir à le supplanter dans sa chasse gardée » (les Droites en fusion. Transformations de l'UMP, Ed. Sciences Po, octobre 2012). Autant dire que l'orientation très droitière de l'UMP relève d'un calcul bien hasardeux, sinon "carrément suicidaire" comme nombre de militants à droite la qualifient aujourd’hui.

 

Préférence nationale contre discrimination positive   

 

Face à cette droite de plus en plus identitaire et crispée sur ses "valeurs", la gauche ne semble plus mener de riposte idéologique. Rongée par le multiculturalisme (la gestion politique et non la simple coexistence des cultures) depuis quatre décennies au moins, la gauche devenue diversitaire (*) et sociétale, offre à la droite du grain à moudre, usant comme un double inversé d’une grille de lecture similaire, fondée sur les identités. Et chacun dès lors de se renvoyer un racisme à son image: «anti-Blanc» pour l’un, «anti-Arabe» et«anti-Noir» pour l’autre. On oppose au «mâle blanc», une «France métissée» et aux «souchiens», les «minorités visibles». Jean-François Copé s'intéresse aux «pains au chocolat» arrachés aux sorties d'école les jours de ramadan et le quotidien Libération se plait à compter les "mâles blancs" de l'Assemblée nationale. Le think tank socialiste Terra Nova plaide pour une "citoyenneté musulmane" et la mise en place du modèle multiculturaliste, tandis qu'une partie de l'UMP flirte de plus en plus plus ouvertement avec le racisme anti-immigrés. Face au discours de Dakar de Sarkozy sur l’Homme Africain «pas assez entré dans l’Histoire», celui des post-coloniaux et leur déni d’historicité imputé aux cultures exotiques. La discrimination positive d’un côté, la préférence nationale de l’autre. Les uns martèlent les thèmes de l’identité nationale et le rôle positif de la colonisation, les autres dressent le « droit à la différence » , composent avec les groupes religieux sur la laïcité par de multiples « accommodements raisonnables » et célébrent les « fiertés », les « mémoires », les « minorités »… L'ethnicité aurait-elle définitivement pris les commandes du combat politique en France ?

 

Dépolitisation du champ social  

Pour le courant dit Gauche populaire, proche de la Fondation Jean Jaurès (autre think tank socialiste), aucun doute : la gauche masque son abandon de l’abolition du capitalisme pour un social-libéralisme par une conversion au multiculturalisme idéologique. C'est la race comme cache-misère pour évacuer le social: « En effectuant des entailles verticales au sein de la société, le multiculturalisme a pour effet d’assurer la dépolitisation du champ social» constate l'anthropologue Jean-Loup Amselle. Oublieuse de la question sociale, la gauche se découvre même un prolétariat de substitution (les jeunes des banlieues, les femmes, les personnes issues de la diversité…) et une nouvelle passion pour le culturel et le sociétal (le mariage, la violence faite aux femmes, la prostitution…). C'est aussi la thèse développée par Laurent Bouvet - invité aux dernières Universités d'été du Parti socialiste - dans le Sens du peuple. La gauche, la démocratie, le populisme (Ed. Gallimard, 2012).

 

Droite et gauche identitaires : l'effet backlash 

  
Et si, loin d'être les ennemis irréductibles affichés que l'on croit, gauche et droite identitaires se renforçaient mutuellement ? En « culturalisant » leur appartenance républicaine, la droite et l’extrême droite rejoignent exactement la posture des multiculturalistes qui font pareillement de la défense du républicanisme une spécificité culturelle typiquement française. L'observateur est frappé par cette symétrie exacte entre la gauche et la droite sur la question identitaire. Elle s'illustre magistralement dans la récente et caricaturale confrontation judiciaire entre les rappeurs de la chanson Nique la France et l’association intégriste catholique Agrif.

A chaque fois, c'est l’effet de backlash décrit par l’anthropologue Jean-Loup Amselle dans son livre sur  l'Ethnicisation de la France (Ed Lignes, 2011): « A mesure que ces identités minoritaires se durcissent, de l’autre côté s’établit aussi un durcissement de l’identité blanche et catholique ». Le chercheur ne va cependant pas jusqu'à valider l'idée de lutter contre ce que la Gauche populaire appelle "l'insécurité culturelle"... Un concept qu'il juge par trop ethnicisant et in-opérationnel scientifiquement. Dans ce genre de bataille, affirme-t-il, c’est toujours l’identité majoritaire qui se voit renforcée.

 

Demain, tous identitaires ?         

 

Alors jusqu'où ira-t-on, d'un côté comme de l'autre ? Vers une droite de plus en plus droitisée et marginalisée entre un FN radicalement identitaire et un centre qui pourrait devenir à terme une droite gouvernementale de substitution ? Encore un peu tôt pour le dire. Mais force est de constater que sous l’impulsion de Nicolas Sarkozy, la droite française, autrefois plus modérée que ses sœurs européennes, s'est laissée déportée, plus « décomplexée » que jamais.

Si aujourd’hui, Jean-François Copé s’affiche comme idéologiquement plus offensif que son rival, François Fillon s’est déjà révélé un sarkozyste buissonien parfaitement discipliné. Il a même fini par rejoindre le fameux «ni - ni» de Sarkozy (ni PS, ni FN) qui a sonné le glas du légendaire front républicain - encore indéfectible sous la récente ère chiraquienne - et brouillé les cartes à l’UMP, au point de mener au destructeur 50/50.

 

La synthèse impossible

 

Et quid de la gauche ? La doctrine libérale-multiculturaliste est-elle définitivement actée au PS? Ou n'est-elle que le résultat du vide doctrinal d'un parti qui navigue à vue et pourrait - peut-être encore -, redresser la barre ? Entre la poire et le fromage, Michel Wieviorka et Caroline Fourest, Jean Baubérot et Henri Pena-Ruiz, Arnaud Montebourg et Manuel Valls, François Hollande tente la synthèse impossible… pour finalement fâcher et décevoir tout le monde. Il y a pourtant péril en la demeure socialiste. Pour Laurent Bouvet, aussi lucide qu'assassin, "c'est plutôt l'inertie et l'impensé qui président à la 'réflexion collective' socialiste". "Retrouver le sens du peuple est à la fois une nécessité électorale et un impératif moral pour la gauche" pour ce chercheur qui craint tout simplement la disparition de la gauche "comme principe et comme force historique". Pour lui, l'orientation du PS sur la question identitaire reste un enjeu majeur : "Si les tenants de la politique identitaire gagnent le combat culturel à gauche, comme c'est le cas depuis des années, explique-t-il, les tenants de l'identité à droite le gagneront aussi. En ce cas, Marine Le Pen et ses nouveaux amis obtiendront bien plus que 18% des voix en 2017".

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, janvier 2013
  

 

(*) Terme emprunté à la journaliste Coralie Delaume

  


 

  

Multiculturalisme : une idéologie de substitution

  

Même s'il a pris force au cours de cette dernière décennie, l'engouement politique pour les questions identitaires n'est pas tout neuf.

 

Les années post-1968 semblent avoir offert un excellent terreau au développement de cette "pensée du fragment". C’est la fin combinée des grands récits, des Lumières, du marxisme... et l’émergence des études culturelles, du post-colonialisme, des études de genre… avec comme corrélat, le déclin du social et l’abandon de l’universalisme.

 

Ethnicisation de la société française    

Dans les années 1980-1990, le multiculturalisme prospère à droite comme à gauche, tandis que le Front national transforme le racisme biologique traditionnel en un différentialisme culturel plus acceptable. Mais c'est la campagne présidentielle de 2007 qui s’est affichée comme éminemment culturaliste et centrée sur les « valeurs ». Elle marque une nouvelle accélération de ce phénomène de fragmentation et d’ethnicisation de la société française.

Alors que Nicolas Sarkozy choisit de structurer son discours autour des thèmes de l’identité nationale, Ségolène Royal use jusqu’à la corde de ce qu’elle considère comme son argument majeur : sa « féminitude » en taxant de « machiste » toute attaque politique à son encontre. D’un côté comme de l’autre, l’essentialisme (de genre ou lié aux origines, religions…) revient ainsi en force dans le discours politique. 
A côté de la parité, première brèche législative contre l’universalisme, la diversité s’affiche désormais de façon plus ostentatoire. Sarkozy songe même à l’inscrire au côté de « l’égalité hommes-femmes » dans le préambule de la Constitution, qui se réfère par ailleurs à la Déclaration des droits de l’homme, comme pour affaiblir ladite déclaration et en saper le principe d’égalité de tous devant la loi. Le rapport Veil s’y opposera comme il s'opposera à la mise en place des statistiques ethniques dans les enquêtes publiques. Ces statistiques - requalifiées de façon euphémisante en « mesures de la diversité »- sont dénoncées comme une "provocation à la démocratie et à la science" dans «Le Retour de la race» (Ed. l'Aube, 2009) par un collectif de chercheurs entrés alors en résistance contre le projet du nouveau commissaire de la Diversité, Yazid Sabeg.

 

Création du ministère de l'identité nationale et de l'immigration, affaire des tests ADN, débat sur l'identité nationale... c’est à une montée en puissance des idées de race, d'ethnicité et de biologisation des rapports sociaux que nous assistons alors. Jean-Loup Amselle fustige ce qu'il appelle les "entrepreneurs d'ethnicité" (Crif, Cran, CFCM, Indigènes de la République, Indivisibles...), "porte-parole de communautés imaginaires". En enfermant les personnes dans des mono-identités, ces groupes fragmentent la société, selon lui, tout en désamorçant la question sociale reformulée en termes ethnico-culturels.

En France comme aux Etats-Unis


"La logique selon laquelle les questions sociales fondamentales portent sur le respect des différences identitaires et non sur la réduction des différences économiques, commence à s'épanouir en France comme naguère aux Etats-Unis"

déplore Walter Ben Michaels dans « la Diversité contre l'égalité » (Ed. Seuil,  2009). Un paradoxe d'autant plus grand que cette diversité est essentiellement portée par la gauche. A la fois stratégie managériale et position politique, elle suscite en France "un engouement aussi puissant dans les écoles de commerce qu'auprès des Indigènes de la République" note l'universitaire américain. Les milieux entrepreneuriaux eux-mêmes s'assurent une publicité à peu de frais en signant la "Charte de la diversité" promue par l'Institut Montaigne. Le modèle a pourtant échoué partout, divisant et dressant l’identité majoritaire contre les identités minoritaires.

 

Yann Barte

 

 


 

 

TROIS QUESTIONS
à Jean-Loup Amselle,      

Jean-Loup-Amselle.JPGAnthropologue, auteur de l’Ethnicisation de la France (Editions Lignes, 2010) et L'anthropologue et le politique (Editions Lignes, 2012).

 

«Le PS veut du glamour, de la couleur, du primitif, pas du social»

 

De quand date cet engouement politique pour les questions ethnico-culturelles ?


Déjà sous Giscard, avec la fin de l’immigration légale en 1974, nous assistions à une politique culturelle en direction des immigrés incarnée par l’introduction des cours de langues arabe ou portugaise dans les écoles, le financement d’associations religieuses et ethniques encourageant l’ethnicisation et la réislamisation dans les banlieues…

Il y a eu aussi la diffusion des idées multiculturalistes en provenance d’Amérique du Nord, notamment du Canada, avec la traduction des travaux de Charles Taylor. Alors, le modèle multiculturaliste pénètre progressivement au sein de l’appareil d’Etat qui, dans le même temps, entame un retrait progressif des banlieues. Le PS abandonne le terrain social et les ouvriers qu’il perçoit désormais comme une cause perdue, car «ils ne sont plus progressistes, votent FN, etc»

Les années 80, c’est la Marche pour l’Egalité, récupérée et rebaptisée (ethnicisée)  « Marche des Beurs », l’écrasement de la grève des ouvriers de Talbot-Poissy (maghrébins pour la plupart) approuvé par le gouvernement de Pierre Mauroy. En abandonnant la classe ouvrière, le PS fabrique de l’ethnicité et s’appuie sur les nouvelles couches urbaines. C'est ce que j’appelle les ethno-écolo-bobos en charge de fournir la nouvelle majorité grâce à laquelle le parti socialiste espère conquérir le pouvoir. En gros, ce sont les idées de «Terra Nova» que François Hollande a reprises lors de sa campagne présidentielle.

 

L’adhésion aux thèses multiculturalistes relève-t-elle d’une stratégie ?


Le parti socialiste est un parti « attrape-tout », une machine électorale qui vise avant tout la conquête du pouvoir. On cherche des « trucs » qui coûtent pas cher et feront plaisir à un certain nombre de personnes parce qu’on ne veut rien changer. François Hollande est un tacticien, pas un homme d’idées. Florange, le social… ça ennuie tout le monde. Ce que les gens veulent, pense-ton au PS, c’est du glamour, de la couleur, du primitif… La radicalisation de la droite correspond au même sentiment ou aveu d’impuissance : on ne peut/veut rien faire sur le plan économique. Ce phénomène s'observe partout en Europe.

 

Quel est justement le rôle de l’Europe dans ces crispations identitaires ?   

     
En affaiblissant les Etats, l’Europe donne aussi plus de force aux mouvements régionalistes, nationalistes, culturalistes. Nous le voyons aujourd’hui avec la Catalogne ou la Flandre. De plus, les institutions européennes sont travaillées par des lobbies ethnicistes, notamment dans les pays scandinaves. A côté d’une Finlande nationaliste et d’une Allemagne longtemps multikulti, la France fait figure d’exception.

Chaque fois que l’on exalte la spécificité culturelle ou religieuse d’un groupe minoritaire, nous avons la mobilisation simultanée de ceux qui pensent appartenir au groupe majoritaire. N’étant jamais parvenu à constituer une unité, l’Europe se donne une image blanche chrétienne. Tous ces mouvements séparatistes- autonomistes, axés sur la spécificité culturelle- cristallisent et solidifient cette identité blanche européenne.

 




Repost 0
Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, janvier 2013 - dans Politique
commenter cet article
1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 20:26

Courrier-de-l-Atlas-58---avril-2012.jpg

EXCLUSIF Le 19 mars dernier, François Hollande nous donnait rendez-vous pour une interview en face à face, à son QG de campagne avenue de Ségur à Paris. Averti de la tuerie de Toulouse, il décidait sur le champ de se rendre sur les lieux. Pour l’ensemble des candidats, la campagne s’interrompait. L’entretien n’a donc pas eu lieu. Le candidat pressenti dans les sondages pour être le prochain Président de la République a cependant tenu à répondre par écrit. Un exercice bien différent bien sûr. Les circonstances ne nous ont malheureusement pas permis d’aborder l’ensemble des sujets que nous avions prévu (laïcité, islam, discrimination, gauche). Voici.


Propos recueillis par Yann Barte

 

 

  • Parité et diversité

 

Vous avez fait de la question de l’égalité un thème central de votre campagne, mais il semble qu’il existe des conceptions assez différentes de cette égalité y compris dans votre famille politique. Beaucoup, par exemple, utilisent les termes de « parité » mais aussi de « diversité » comme s’ils étaient nécessairement synonymes de plus d’égalité. D’autres trouvent ces concepts non seulement réducteurs, mais aussi contraires à l’esprit républicain et au principe même d'égalité. Comment vous situez-vous ?


L’égalité est la première des valeurs de la République, et je suis donc particulièrement attaché à celle qui doit exister entre les hommes et les femmes. Je n’accepte pas que les femmes soient en moyenne rémunérées 27 % de moins que les hommes, pas plus que le fait qu’elles représentent plus de 80% des travailleurs (emplois) à temps partiel de notre pays ou que leurs pensions de retraite soient en moyenne inférieures de 38% à celles des hommes. Force est de constater que si nous ne faisons rien, cette situation ne peut que perdurer. Afin d’abolir ces injustices, j’ai donc fait de l’égalité femmes-hommes (hommes-femmes) une de mes priorités. La parité est un des moyens d’instaurer plus d’égalité.

 

Vous avez dit vouloir appliquer de manière stricte la parité. Comptez-vous appliquer des quotas dans le cadre d'autres formes de discrimination positive ? Cette dernière reste-t-elle, pour vous, un concept républicain ? N'y a-t-il pas un risque à analyser davantage l'inégalité comme une conséquence de nos préjugés plutôt que de notre système social ?

La lutte pour l’égalité femmes-hommes est déjà bien engagée, mais des régressions sont à l’œuvre et la conquête des droits reste à poursuivre. Une lutte implacable contre les discriminations, contre ce qui est à l’origine des inégalités, est toujours préférable à des politiques de quotas, mais il ne faut jamais exclure un type de politique lorsqu’il est nécessaire. Pour construire l’avenir, mon action s’orientera aussi vers la jeunesse : tout au long de la scolarité, des actions de prévention contre les stéréotypes sexistes, racistes, homophobes, seront encouragées, afin de faire progresser la société vers plus d’égalité.

 

En matière d’inégalité Hommes-femmes, il demeure un vrai scandale, c’est celui des salaires. Que comptez-vous faire pour en finir avec ces salaires des femmes de 20 à 25% inférieurs à ceux des hommes ?

 

Les entreprises auront un an pour se conformer à la loi. Une fois ce délai passé, celles ne respectant pas leurs obligations en matière d'égalité professionnelle, notamment salariale, se verront sévèrement sanctionnées, en particulier par la suppression de leurs exonérations de cotisations sociales. En 2013, une campagne nationale de l'inspection du travail permettra de vérifier l'existence d'accords sur l'égalité professionnelle femmes-hommes ainsi que leur respect par les entreprises. Il faudra aussi lutter la précarité, qui frappe particulièrement les femmes, en augmentant les cotisations chômage sur les entreprises qui abusent des emplois précaires et notamment des temps partiels. Enfin la mise en place d’un service public de la petite enfance permettra de faire en sorte que le fait d’être parent n’éloigne pas les femmes de l’emploi.

 

  • Jeunes et seniors

Vous parlez beaucoup des jeunes, au point d'en faire une priorité. Sans vouloir opposer les uns aux autres, en quoi serait-il plus urgent de s'occuper des jeunes que des plus âgés, que l'on sait par exemple davantage discriminés au travail ?

 

Ces deux catégories de la population éprouvent d’immenses difficultés à entrer ou à rester sur le marché de l’emploi. 23% des jeunes de moins de 25 sont aujourd’hui au chômage, tandis que, depuis cinq ans, le nombre de demandeurs d’emploi chez les séniors a augmenté de 55%. Cette situation n’est acceptable pour aucune d’entre elles, et je les soutiendrai toutes deux. C’est tout le sens du contrat de génération que je propose, qui permettra à une entreprise de bénéficier d’exonérations de cotisations sur les deux emplois dès lors qu’elle emploiera un jeune de moins de 30 ans et qu’elle conservera dans l’emploi un sénior de plus de 55 ans, les deux en CDI. Dans ce contexte économique et social difficile, l’erreur serait de vouloir opposer les générations. Au contraire, je veux promouvoir la transmission du savoir et la solidarité entre les générations.

 

A propos des plus âgés, il y a une situation très préoccupante dont peu de politiques semblent vouloir se soucier : celle de ce qu’on appelle les chibanis, les vieux retraités immigrés. Harcelés par l'administration et de façon discriminatoire, ils sont aussi toujours contraints de demeurer entre 6 et 9 mois en France pour toucher leurs allocations ou leur retraite. Que proposez-vous pour améliorer leur sort ? Est-il possible de revenir sur cette obligation de résidence ?

 

Il faut mettre fin à ces pratiques indignes à l’égard de populations en situations vulnérables, qui ont donné une partie de leur jeunesse à la France. Il faut permettre à ces migrants âgés de pouvoir retourner dans leur pays d’origine. Une solution avait été trouvée afin qu’ils puissent rentrer chez eux pour des périodes longues, en permettant des allers-retours, mais le décret d’application n’est jamais paru et la résolution de ces questions a été renvoyée à l’établissement d’accords bilatéraux. Je m'engage à mettre en oeuvre une solution qui permettra aux chibanis de vivre dignement leur retraite.

 

  • Pacs et mariages mixtes

Vous proposez le mariage pour tous. Comptez-vous aussi aligner le Pacs sur le mariage, notamment concernant le droit au séjour des conjoints étrangers ? Et veillerez-vous à la possibilité, de signer des Pacs et des mariages dans les consulats, y compris entre personnes de même sexe et dans les pays musulmans?

 

S’agissant des couples pacsés en France, cette situation est aujourd’hui déjà prise en compte pour l’obtention d’un titre de séjour, même si elle n'est pas de droit.

En revanche, concernant les personnes de même sexe résidant à l’étranger et souhaitant se pacser, les consulats ne peuvent appliquer que les dispositions du droit du pays dans lesquels ils se trouvent. Dans de nombreux pays, ils ne peuvent donc pas prononcer un tel acte. C’est une situation qui pose aujourd’hui des problèmes et qui interdit à des couples de même sexe, dont l’un est français et l’autre pas, de conclure un PACS et a fortiori un mariage lorsqu’ils vivent dans un pays où les couples homosexuels sont condamnés par la loi. Des solutions pourraient être envisagées, comme par exemple, l’octroi d’un visa de 3 mois à toute personne faisant valoir l'intention partagée de se pacser à un-e Français-e.

 

Les couples mixtes mariés sont victimes d’une suspicion accrue depuis le passage d’Eric Besson au ministère de l’Immigration. Nicolas Sarkozy veut conditionner - comme pour le regroupement familial -, le respect de leurs droits fondamentaux à un niveau de revenu. Quelles sont vos intentions dans ce domaine ?

 

Les mariages mixtes ont été parmi les premières victimes de la politique mise en œuvre depuis dix ans. C’est aujourd’hui dans un climat de suspicion systématique que sont accueillis les Français souhaitant se marier avec des étrangers. Je veux rompre avec cette logique.

Je continuerai à lutter contre les mariages de complaisance et les mariages forcés. Mais un mariage franco-étranger ne doit plus être considéré comme un mariage suspect comme c’est le cas aujourd’hui, alors que seuls 0,45% des mariages franco-étrangers sont annulés par la justice au motif de mariage blanc. Un couple mixte ne doit pas être jugé a priori comme potentiellement fraudeur. La saisine du procureur ne doit donc intervenir que s’il y a un réel soupçon de fraude et que si les éléments présentés laissent apparaître un doute.

 

Je veillerai à l’égalité des droits et de traitement entre les couples, qu’ils soient mixtes ou non, afin de permettre à ceux qui sont mariés avec une personne de nationalité étrangère de pouvoir vivre avec leur conjoint.

 

  • Santé

En matière de santé, comptez-vous revenir à la gratuité de l’Aide médicale d’Etat et au droit de séjour pour soins tels qu’établis en 1998 ?

Depuis le 1er mars 2011, le bénéfice de l’Aide médicale d’Etat est conditionné au paiement d’un droit annuel de 30 €. Une fois de plus, ce sont les plus fragiles et les plus précaires qui était visés. Je reviendrai sur cette mesure à la fois injuste socialement, dangereuse en termes de santé publique, et économiquement préjudiciable dans la mesure où des personnes entreront tardivement à l’hôpital, à des stades avancés de leur pathologie, faute d’avoir pu se faire soigner avant. L’Aide médicale d’Etat redeviendra donc gratuite.

 

  • Banlieue

Quel sera votre plan banlieue ? Et qu’est-ce qui nous permet de croire cette fois qu’il sera plus efficace que tous ceux qui se sont succédé (notamment le calamiteux plan Espoir banlieue) et qui se sont toujours révélés d’une inefficacité crasse ?

 

Je me suis engagé à lancer une nouvelle génération d’opérations de renouvellement urbain et de cohésion sociale pour mener de front la bataille de la qualité de vie et celle de la réussite pour tous. Mais un vrai désenclavement de ces quartiers passera avant tout par l’éducation et l’emploi, qui sont les premiers facteurs d’intégration. C’est pourquoi j’affecterai prioritairement les postes crées dans l’éducation nationale dans les territoires délaissés par la République, je créerai 150 000 emplois d’avenir à destination des jeunes, et je soutiendrai les entreprises qui innovent et qui embauchent des jeunes des quartiers.

 

  • Immigration

 

 Comptez-vous assouplir les conditions de régularisation ou d'obtention de la nationalité ? Quels seront les critères ?

La politique migratoire a fait l'objet depuis 10 ans d'agitation, de mystification et d'outrances.

A l'opposé, je veux assumer une politique responsable: c'est à dire une politique qui assure une gestion des flux et la nécessaire lutte contre l'immigration irrégulière. Mais aussi une politique qui perçoit l'immigration dans toutes ses dimensions, sécurise l'immigration légale et promeut une approche renouvelée en matière d'intégration des migrants.

Les régularisations doivent se faire sur la base de critères objectifs, clairs et transparents, sur la base d’un examen individuel des dossiers. J’ai déjà fixé trois critères principaux : la situation de travail, la situation de famille et la durée de présence qui seront précisés après concertation avec les acteurs concernés. Je veux mettre fin à l'arbitraire qu'on connait aujourd'hui. Il n'y aura donc pas de régularisation massive.

 

Qu'en sera-t-il de l'immigration légale également mise à mal aujourd'hui : droit d'asile, liste des métiers de la circulaire Guéant, étudiants ?

 

Je me suis engagé à abroger la circulaire Guéant du 31 mai 2011 qui a fait tant de mal, qui a éloigné de nous tant de brillants étudiants.

S’agissant de l’immigration professionnelle, aujourd'hui s'applique le système dit de "l'opposabilité de la situation de l'emploi", permettant de ne recourir à l'immigration économique que dans le cas de besoins avérés dans un secteur et un métier donnés. Cette opposabilité n'est pas utilisée dans les secteurs dits en tension.

Le principe sera conservé car elle permet le recours à une immigration économique en fonction de notre marché du travail. Mais il faut y apporter des adaptations et beaucoup plus de transparence. C'est le sens du débat parlementaire que j'ai proposé.

La liste des métiers en tension qui existe aujourd’hui ne correspond à aucune réalité économique, elle a été réduite de moitié en catimini en août dernier par Claude Guéant, sans aucune logique également. De même, il existe aujourd’hui tant d’autres listes qui viennent la compléter, comme les listes conclues par les accords bilatéraux. Je veux mettre fin à cette opacité.

Je souhaite par ailleurs développer une politique d'attractivité des travailleurs qualifiés.

Enfin, s’agissant du droit d’asile, son respect nous est imposé par nos engagements internationaux et j’entends bien sûr les respecter.

 

  • Monde arabe

 

Travaillerez-vous à une normalisation des relations avec l'Algérie ?

 

Si je suis élu, je ferai en sorte que l'année 2012 soit celle d'un nouveau départ pour les relations entre la France et l'Algérie, qui est un pays où je me suis souvent rendu. Nos pays se situent au cœur des enjeux de la relance de la construction d’un espace de paix et de développement durable entre les deux rives de la Méditerranée. Il nous faudra dépasser le passé avec courage et honnêteté pour préparer l'avenir avec ambition. C’est ce qu’attend tout particulièrement la jeunesse de nos deux pays.

 

Comment comptez-vous agir sur le dossier syrien ? Envisagez-vous une intervention, de quel type ?

 

Les massacres qui se poursuivent dans ce pays sont intolérables. Il n’est pas acceptable que la Russie et la Chine bloquent l’action du conseil de sécurité des Nations Unies. Tout doit être fait pour venir en aide aux populations civiles et pour soutenir les efforts de la Ligue arabe. Bachar el Assad et ses complices devront rendre des comptes devant la Cour Pénale internationale.

 

 Propos recueillis par Yann Barte pour Le Courrier de l'Atlas

Repost 0
Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS - dans Politique
commenter cet article
1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 14:49

 

TEMOIGNAGE Dans la Libye occidentale, Salem Madhoun est le premier officier à quitter l’armée, en février 2011. Très vite, ce colonel de la marine organise la résistance dans la région de Tajoura, qui joua un rôle majeur dans la libération du pays. Dans la prison d’Abou Salim, il est torturé, questionné par Abdellah Senoussi, le chef des renseignements, et condamné à mort. Chef du Conseil armé de Tajoura, il est aussi aujourd’hui membre du Conseil révolutionnaire.

 

 

Salem-Madhoun---photo-Yann-Barte-2011.JPGOn m'a mis le vêtement rouge, la couleur des condamnés à mort raconte Salem Madhoun.Avec mille autres officiers, je devais être pendu pour la fête nationale le 1er septembre 2011". Nous sommes jours à peine de la prise de Tripoli et à deux mois de la mort de Kadhafi. C'est la seconde fois que l'officier de marine est arrêté. Il sera finalement libéré lors de l'attaque de la tristement célèbre prison d'Abou Salim, le 24 août 2011.

 

Premiers jours de la révolution



 

On l’appelle le « héros de Tajoura ». Salem Madhoun a en effet joué un rôle majeur dans l'insurrection armée en Libye. Né en 1964, il entre dans la marine en 1987, après des études d'ingénieur en électronique à Paris. A la base navale de Tripoli, il assure la maintenance des machines dans la salle des opérations d'un bateau de transport, le Ibn Alharita. Il vit alors à Tajoura, une ville située à 14 kilomètres à l'est de Tripoli.
Salem conserve aujourd’hui intacte la chronologie de la révolution. Et pour cause, il en était au coeur. "La révolution a commencé dans la Montagne verte. Le 15 février, des bases pro-Kadhafi sont attaquées dans la ville d'El Beïda. Le 17, la situation devient vraiment explosive". Le lendemain, la peur a laissé place chez lui à une colère incompressible qu’il exprime lors d'un brief animé par un colonel face à des capitaines de bateaux de combat. Salem a encore en tête les images des massacres de Benghazi diffusées la veille par Al-Jazeera. Alors, lorsque le colonel l'interroge pour savoir s'il a des remarques, il explose : "Comment peux-tu encore obéir à des ordres de quelqu'un qui fait appel à des mercenaires pour tuer son peuple ? Ce qui t'attend, c'est d'être jugé sur la place d'armes !" Salem n’est déjà plus seul : nombre d'officiers rêvent de voir le régime sombrer. Le 19 février, alors que tout bouge à l'Est, Tripoli connaît ses premières manifestations, jusqu'au grand mouvement du 25 février qui fait une soixantaine de morts et des centaines de blessés. Salem verra alors les manifestants tomber sous les balles. Il ne pourra cependant prendre part au mouvement sans risquer - en tant que gradé -, d'être immédiatement arrêté et fusillé. Pour l’heure, il est coincé sur son bateau, du 19 au 22 février, avec interdiction de regagner la terre. Il tente alors de joindre son oncle, vivant à Denver (Colorado), pour qu'il intercède auprès d'un de ses contacts, un journaliste du New York Times, afin obtenir une protection aérienne qui permettrait à son bateau de rejoindre Malte. En vain.

 

"Ce jour-là, je quitte la marine"

 

Grâce à un canot de sauvetage, le 23 février, il quitte enfin le bateau. Il retrouve deux amis de son quartier Bellashhar. Devant eux, il dévoile ses trésors : "deux pistolets - un de calibre 9, l'autre de 8 mm -, 4 quarantaine de balles de kalachnikov et trois kilos de TNT. Nous étions toujours prêts, au cas où... Nous avons fabriqué huit petites bombes artisanales de 250 g dans des boîtes de Pepsi, puis je suis retourné sur le bateau avec juste un pistolet et une bombe". Le 25 février, vers 20 heures, la rumeur est confirmée : Kadhafi part au Venezuela. "Pour nous, il s'agissait bien d'une fuite. Je suis alors entré dans le salon des officiers et j'ai jeté à terre et brisé deux portraits de Kadhafi, l'un en bronze, l'autre en verre". Le 26 février, vers 14 heures, Salem Madhoun tourne avec le capitaine Hachem une vidéo dans laquelle il appelle toutes les armées à le rejoindre dans la résistance. "Ce jour-là, je quitte la marine", commente-t-il. La vidéo passera dans la salle d'opération, puis auprès de proches, mais ne sera diffusée sur Internet que quatre mois plus tard afin de protéger le capitaine dont on entendait la voix sur la vidéo, "ce qui a un peu compliqué les choses".

Salem Madhoun entre dans la clandestinité. Il se réfugie dans une petite ferme, chez le père de sa femme, à une vingtaine de kilomètres de Tripoli. C'est là, durant quarante-deux jours, qu'il organise les groupes de résistance. "Seul dans la ferme, c'était un peu dur. Je ne savais même pas cuisiner ! Je ne sortais qu'à la nuit tombée". Salem trouve une usine désaffectée qui lui sert de QG. C'est là qu'il reçoit les chefs de groupes (de 5 à 40 personnes) qu'il fournit en armes, argent... "Nous avons commencé à acheter des produits chimiques pour les bombes, du 'nitrate ammonia 09', une sorte d'engrais chimique qu'on mêlait, tassé, à de la sciure de bois. Nous avions aussi acheté des systèmes d'alarmes de voiture pour contrôler les bombes à distance".
Pour l'officier, il s'agissait d'adresser un message clair aux partisans de Kadhafi en faisant sauter quelques voitures : "'nous disposons de tout ce qu'il faut et nous sommes prêts'. Nous avons même acheté une quarantaine de kalachnikovs à des pro-Kadhafi. Ca peut sembler étrange, mais c'était ainsi. Lorsqu'un des leurs mourrait, ils vendaient son arme. Ils en volaient aussi dans les casernes pour nous les revendre 5000 dinars pièce (soit 4000 dollars), puis plus tard, 3700 dinars". Salem et ses hommes distribuent les bombes en fonction de l’importance des forces de Kadhafi "davantage au centre-ville et dans mon quartier, très proche de la base aérienne de Mitiga". Tajoura est la ville qui concentre le plus de bases militaires dans la région. C'est aussi la ville où sont apparus les premiers signes de résistance à Kadhafi, en 1970. D'autres mouvements se sont succédé jusqu'en 1981-82. En mars, Salem envoie deux amis militaires à Tunis pour informer des positions des armes, missiles, chars... de Kadhafi : "Nous étions, via Tunis, en contact avec les renseignements français. Nous communiquions entre Benghazi, la montagne, Zentane et la Tunisie".

 

"J'ai reconnu la voix d'Abdellah Senoussi"

 

 

Le 7 juin, vers 21h, Salem est arrêté au moment de l'aïcha (dernière prière du soir) près d'une mosquée, avec à la main un tract anti-Kadhafi qu'on vient de lui tendre. "J'ai été emmené à moins de 8 ou 9 kilomètres de chez moi, les yeux bandés. J'ai été frappé jusqu'à 2 heures du matin. C'est là que j'ai perdu l'usage de mon oreille gauche". Ses tortionnaires qui ignorent tout de ses activités, le relâche dans la rue. Un homme le retrouve inconscient, vers 6 heures du matin et le ramène chez lui. "Trois jours sans pouvoir bouger. Je n'ai pu voir un médecin que le sixième jour, les hôpitaux étant contrôlés". Le 28 juillet, Salem reprend ses activités et organise la résistance dans d'autres villes cette fois : Souq Al-Juma, Fachloum... "Nous avions rassemblé 137 kalachnikovs !"
Le 28, date choisie pour libérer Tripoli, est aussi le jour où des partisans de Kadhafi attaquent sa maison et celle de sa famille. Il n'est pas chez lui, mais sera arrêté deux semaines plus tard, le 10 août. Ce jour-là, Salem omet d'éteindre et de retirer la batterie de son Thuraya, un système de communication par satellite. Si on ne peut capter ses appels, il est possible en revanche de suivre le signal. C'est ainsi sans doute qu'il est repéré. Vers 23 heures, l’homme est arrêté devant les siens, menotté et enlevé, les yeux bandés. Salem a encore du mal à évoquer ce moment terrible. Durant quatre longs jours il sera interrogé... à l'électricité, de 9 heures à 19 heures, pieds et mains attachés sur une chaise, sur la place du quartier Ben Achour. "Je récitais le Coran pour m'aider, moins sentir la douleur…". Il reconnait alors la voix du chef du renseignement, Abdellah Senoussi, mais aussi celle d’Abdellah Mansour, proche de Kadhafi ayant longtemps dirigé la télévision d'Etat. "Nous étions enfermés à 24 dans une petite chambre. Des bouteilles d'eau nous servaient d'oreiller. C'est dans ces mêmes bouteilles aussi qu'on urinait avant de les balancer par la fenêtre". Senoussi revient l’interroger le quatrième jour : "il voulait qu'on travaille ensemble pour que Tripoli ne tombe pas. Evidemment, il n'avait pas plus confiance en moi que je n'avais confiance en lui. J'ai proposé des libérations contre quelques armes. Il a dit aux gardes : 'emmène ce chien !'" Vers midi, Salim est transféré vers la grande prison d'Abou Salim (Tripoli), où il reçoit les vêtements des condamnés à mort. Nous sommes en plein mois de ramadan. Le 20 août débute l'opération « Aube de la sirène qui libérera la capitale en près d'une semaine.

 

La prise d’Abou Salim

 

"Nous n'avions rien mangé les quatre jours précédents. C'était le 24 août 2011. Vers 13 heures, une bombe énorme (ou un missile) touche le bâtiment de la direction de la prison. On entend des cris : 'Allahou Akbar!', des coups de marteau partout. Il fallait bien 10 ou 15 minutes pour faire sauter chaque verrou ! J'ai eu de la chance, c'est la partie ‘prison politique’ qui a été libérée en premier".

Salem remet alors les vêtements qu'il avait au moment de son arrestation et sort en sandales avec un de ses amis, pieds-nus. Le crâne rasé, les deux hommes restent facilement identifiables comme détenus par les partisans de Kadhafi. "C'est un vieux monsieur qui m'a protégé, en calmant la foule". Salim et son codétenu courent vers le quartier Bouslim, où ils se réfugient chez un imam. Ils y resteront jusqu'au soir, lorsque son frère et un ami viennent le chercher. Il est enfin libre. Le combattant, chef de l'armée de Tajoura reprend ses activités, en contact avec les forces de l'Otan. Il est aussi désormais membre du Conseil révolutionnaire.

Et demain…

 

Salim Madhoun est aujourd'hui, avec un autre colonel, le premier officier libyen en formation à l'Ecole de guerre à Paris. Une sorte de cadeau de la France à la Libye. Toujours en contact étroit avec les conseils armés de Tajoura et de Tripoli et avec le Conseil révolutionnaire, et suit la situation à distance : "Il reste des partisans de Kadhafi dans le sud du pays, vers Koufra et dans les régions de Tripoli, de Bani Walid ». Autre sujet d’inquiétude : « Kadhafi avait libéré en mars 2011 près de 16 000 prisonniers. Des personnes dangereuses et armées". Les révolutionnaires non plus ne désarment pas : "Ils ont achetées ces armes et ne les cèderont pas facilement. Le Conseil national de transition fait tout pour les récupérer. Je pense qu'il faut les leur racheter. Nous souhaitons aussi que tous les révolutionnaires - 50 000 hommes -, soient formés et intègrent la police et l'armée ." Au coeur de la crise, Salem a su reconnaître les "vrais" des "faux amis" : des pays plus tièdes qui n'ont fait que suivre à retardement, "comme l'Allemagne". « La France avait pris du retard avec la Tunisie. Mais pour la Libye, elle a été la première à agir pour faire cesser les massacres. Nous voulons vraiment développer avec elle de bonnes relations". Et son pays a sans doute encore besoin d'aide, comme pour faire face à l'afflux d'Africains sans papiers (près de 80 000) par les frontières d'avec le Tchad et le Niger. "Seuls, nous ne pouvons pas. Le territoire est trop vaste". Aux conspirationnistes de tout poil qui voient derrière l'intervention de l'Occident une initiative servant ses propres intérêts, Salem répond par l’urgence "humanitaire", les "droits de l'homme". Et puis "beaucoup ignorent tout de ce que nous vivions sous Kadhafi". Il se désole de ne compter dans le monde arabe que des régimes autoritaires, des dictatures, « à part le Liban ». Pour son pays, il rêve d'une "vraie démocratie" avec un "renouvellement de gouvernement tous les quatre ou cinq ans, des élections libres", une "séparation entre politique et religion" souhaitée selon lui par la "majorité des Libyens", officiers comme révolutionnaires, qu'il a rencontrés.
Un pays pour tous et pas seulement pour les musulmans ou les Arabes. Car "il y a aussi des Berbères, des Touaregs, des catholiques, des orthodoxes", dit Salem qui s'est d’ailleurs opposé à ce qu'on restaure la dénomination de "République arabe de Lybie", en vigueur de 1969 à 1977. Après un passé résistant, le héros de Tajoura serait-il tenté par une carrière politique ?

 

Yann Barte, le Courrier de l'Atlas, avril 2012.


Reportage sur Salem Madhoun sur Radio Canada en images (octobre 2011)  

Reportage du New York Times (2011) :


Article New York Times (Septembre 2011) : A Libyan Prisoner Lives to Tell His Story

Repost 0
Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, avril 2011 - dans Politique
commenter cet article
6 janvier 2012 5 06 /01 /janvier /2012 18:23

Peu à l’aise avec les questions internationales, Marine Le Pen s’exprime a minima sur ces sujets. Il en est ainsi des révolutions arabes. La présidente ne cache cependant pas son soutien à El-Assad, comme hier, plus indirectement, à Kadhafi.

 

N’importe quel autre parti affichant les positions aberrantes du FN en matière diplomatique, se verrait immédiatement plonger. Il n’en est rien au FN. Ses partisans semblant peiner encore à voir en lui un parti de gouvernement, ces questions internationales jouent peu. Sans tambour ni trompette, le FN s’est pourtant fait le défenseur des dictateurs arabes, notamment libyen et syrien.


En octobre dernier, Jean-Marie Le Pen saluait les pro-Kadhafi. Interrogé sur son blog-vidéo hebdo, le président d’honneur du FN déclarait ainsi :"Je tire mon chapeau, je le dis carrément, aux combattants de Syrte qui résistent contre le monde entier ». Les soldats fidèles au dictateur déchu Mouammar Kadhafi opposaient alors une résistance tenace aux forces du nouveau régime en Libye, à Syrte.

En avril dernier, devant la presse étrangère, Marine Le Pen fustige l’ingérence de la diplomatie française en Libye. « Pourquoi la Libye et pas la Syrie, pourquoi ne pas être intervenus à Bahreïn ? J'en conclus qu'il y a les gentils dictateurs et les méchants dictateurs », ironise-t-elle, semblant reprendre le discours quelques semaines plus tôt, du journaliste pro-syrien et pro-Kadhafi, Michel Collon, dénonçant dans l’émission de télévision Ce soir ou jamais, à propos de l’intervention occidentale, les « bons et mauvais Arabes ».


De même, concernant la Syrie, Jean-Marie Le Pen semble emprunter à la rhétorique conspirationniste de Collon - avec qui ils partagent les mêmes sources, à l’extrême droite (notamment le site Infosyrie)- et sa critique des « médiamensonges ». Jean-Marie Le Pen dénonce ainsi "la technique mensongère de la propagande des médias français" qui ont minimisé la manifestation en soutien au régime de Bachar El-Assad, à Damas. Des médias "qui veulent de toute évidence le renversement de Bachar El-Assad et la subversion de la Syrie". "Je pense que le gouvernement syrien était légitimé dans sa lutte contre les bandes armées qui voulaient s'emparer du pouvoir avec l’appui des services spéciaux, secrets, de l’Occident dit démocratique (...) et je sais que c'est lui qui est le protecteur des chrétiens de toute cette région", affirme encore Le Pen. Ce dernier soutient donc le dictateur qui, dit-il sans rire,« a d'ailleurs fait toute une série de réformes qu'on lui demandait ».

 

Des liens multiples et anciens avec la Syrie

 

Pareillement, Marine Le Pen se fait l’écho de la propagande syrienne. Son proche conseiller en communication, Frédéric Chatillon, est aussi l’administrateur du site de soutien à El-Assad, Infosyrie.fr. Ami de fac (Assas) de la présidente, ancien leader du GUD (groupuscule étudiant d'extrême droite « musclée »), proche des dieudonnistes et soraliens, Chatillon est aussi un familier de l’ex-ministre de la Défense, ex-vice-président syrien, le général Mustafa Tlass, qui s’est illustré autant par ses écrits antisémites que par ses pendaisons en masse et ses massacres (Hama, 1982, plusieurs dizaines de milliers morts). Le blog Contresubversion ressuscite à ce sujet un article de 1998, du magazine REFLEXes, très documenté sur les liens anciens (1994) entre le conseiller FN et la Syrie. Dans le documentaire La face cachée du nouveau Front de Mathias Hillion et Karim Rissouli (diffusé sur Canal+ le 18 décembre denier), on pouvait encore voir Chatillon dans une manifestation pro El-Assad embrasser Ginette Skandrani, ancienne colistière de Dieudonné, exclue des Verts pour ses positions négationnistes.


Comme Frédéric Chatillon ou Louis Aliot, n°2 du FN - qui loue un « régime laïc » certes « dictatorial » mais permettant « un certain équilibre dans la région » -, Marine Le Pen soutient explicitement l’autocrate syrien. Elle dira ainsi : "Je félicite la sagesse de la Russie et de la Chine qui ont opposé un véto (...) à des sanctions en Syrie parce que je pense qu'il y a là aussi un effet domino des pays qui risqueraient de tomber les uns après les autres".

Marine Le Pen, qui ne cache pas son « admiration » pour Vladimir Poutine, prône d’ailleurs un étonnant partenariat privilégié avec la Russie, pour des raisons à la fois « civilisationnelles et géostratégiques ». Une diplomatie FN assez peu rassurante.

Yann Barte, dans Le Courrier de l’Atlas, janvier 2012.
(extrait d'un dossier sur Marine Le Pen)

 

Repost 0
Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, janvier 2012 - dans Politique
commenter cet article
1 janvier 2012 7 01 /01 /janvier /2012 12:30

POLÉMIQUE Anciens tortionnaires d’Algérie, activistes de l’OAS... Ils sont nombreux, depuis plus d’un an, à recevoir les honneurs de Nicolas Sarkozy, plus que jamais désireux de rassembler toutes les droites nationales. Mais le dernier projet de transfert des cendres du général Bigeard aux Invalides passe mal.

 

Une boîte à idées de campagne. C’est ce qu’est l’Histoire aux yeux du président de la République. Au gré des stratégies électorales, il en ressort quelques grands noms : un jour, des figures de gauche – Guy Môquet ou Jean Jaurès –, un autre, des noms d’une droite douteuse, voire de l’extrême droite. Ni sujet de réflexion, ni enseignement, l’Histoire n’est pour Nicolas Sarkozy qu’un instrument au service du politique, manipulable à souhait.

De mises en scène emphatiques en récupérations, d’exaltation patriotique en brouillages des clivages politiques, Sarkozy réécrit l’Histoire et redessine les contours d’une France mythique. Les symboles tiennent désormais lieu de discours, balancés en rafale. “Les idées ne suffisent plus, il faut prendre à Marine Le Pen les totems et les noms”, écrivent dans Le Monde Ian Brossat, président du groupe PCF-PG au Conseil de Paris et Catherine Vieu-Charier, adjointe (PCF) au maire de la capitale, chargée de la Mémoire. Les deux politiques s’exprimaient fin novembre dans un billet au titre sans appel : “Marcel Bigeard n’a pas sa place aux Invalides”.

 

La torture, un “mal nécessaire”

 

Les cendres du général sentent le soufre. L’annonce, confirmée le 17 novembre par le ministère de la Défense, du transfert des cendres du général Bigeard à l’hôtel des Invalides, s’est en effet répandue, aussi explosive qu’une traînée de poudre. Il faut dire que le CV de Marcel Bigeard (1916-2010), ses exploits, de la guerre d’Indochine à celle d’Algérie, comme ses prises de position sur l’usage de la torture, ce “mal nécessaire”, invitent peu à une reconnaissance enthousiaste du “pithécanthrope galonné”, comme l’avait appelé un jour Arlette Laguiller, avec la verve colorée d’un capitaine Haddock. En juin 2010 déjà, l’hommage rendu au général au lendemain de sa mort avait laissé un goût amer. Un vrai concert de flatteries posthumes comme autant d’allégeances au Président Sarkozy : il était ce “grand serviteur de l’Etat” pour Michèle Alliot-Marie, un “grand Français” pour Nadine Morano, un “soldat de légende” pour François Fillon et pour Valéry Giscard d’Estaing – dernier président à avoir fait marcher la guillotine –, Bigeard était “l’une des dernières figures de grand soldat aux exploits et à la bravoure légendaires”. Henri Guaino parlera même de la mission du général remplie “avec beaucoup d’intelligence, beaucoup d’humanité.”

 

C’est justement cette “humanité” qui pose question. Politiques, militants, anciens appelés prennent la parole dans la presse, choqués par ce nouvel hommage annoncé. Une vingtaine d’intellectuels et de personnalités politiques s’opposent, dans une pétition, au transfert des cendres du général, “acteur de premier plan des guerres coloniales”, “baroudeur sans principes, n’hésitant pas à user d’ignobles méthodes”. L’ancien résistant Raymond Aubrac, le secrétaire national du PCF Pierre Laurent, le député EELV Noël Mamère, comme l’écrivain Patrick Chamoiseau, signent l’appel. Pour l’avocat parisien Roland Rappaport, le transfert des cendres du général Bigeard à l’hôtel des Invalides – qu’il qualifie d’“infamie” – contrevient tout simplement “aux obligations pesant sur les Etats signataires de la Convention internationale contre la torture”.

 

L’historienne de la guerre d’Algérie Raphaëlle Branche trouvait déjà “décalé” le choix de faire entrer le maréchal Lyautey aux Invalides en 1961, à une époque qui avait vu l’indépendance de la quasi-totalité des territoires de l’Empire français, “alors que dire de cette dernière décision en 2011 ?” [lire l’interview page suivante]. Pour l’historienne, “il n’y a aucun doute que le régiment du général Bigeard ait accompli des violences illégales en Algérie. Et en tant que commandant du régiment, il ne s’est pas distingué par son refus de les accomplir.”

 

Une réhabilitation du colonialisme

 

Bien peu d’officiers d’ailleurs ont protesté contre l’usage de la torture. Ce fut le cas pourtant du général Jacques Pâris de Bollardière, sanctionné pour cela, en 1957, de soixante jours d’arrêt. Il dénonçait également la soumission de la Justice au pouvoir militaire, “l’Etat dans l’Etat”. D’autres ont simplement émis des réserves sur les méthodes, ce a posteriori. Dans son ouvrage La Vraie Bataille d’Alger publié en 1972, le général Massu écrit ainsi : “J’ai dit et reconnu que la torture avait été généralisée en Algérie (...) On aurait dû faire autrement (...) Mais quoi, comment ? Je ne sais pas.”

 

“Ce sont des honneurs à répétition qui déshonorent l’armée et la République française”, dit le militant antiraciste et témoin anticolonialiste Henri Pouillot. Cet ancien appelé déplore que “depuis 2002, le gouvernement français veuille faire valoir les bienfaits du colonialisme”. Il adresse même une lettre au ministre actuel de la Défense, Gérard Longuet, qu’il rend publique sur son blog.

 

Ces deux dernières années, la liste des “déshonneurs” s’est encore allongée. Le 26 mars 2010, le ministère de la Défense ajoutait 49 noms au Mémorial du quai Branly, à Paris. Ceux des victimes de la manifestation du 26 mars 1962 (de la rue d’Isly, à Alger) et qui répondaient à un mot d’ordre de l’Organisation armée secrète (OAS). Le 22 octobre 2010 a eu lieu, à Pau, l’inauguration officielle du monument à l’effigie du colonel Pierre Château-Jobert qui avait déserté en janvier 1962 pour rejoindre le commandement de l’OAS dans l’Est algérien. Le 5 mai 2011, Jean-François Collin, ancien de l’OAS et, plus récemment, ex-conseiller municipal FN de la ville d’Hyères, était promu chevalier de la Légion d’honneur. Il avait d’ailleurs failli refuser la décoration. “Sarkozy, je ne l’aime pas, c’est un gaulliste”, déclarait-il en juillet dernier au quotidien La Provence. La cérémonie s’était déroulée devant la stèle érigée dans le cimetière de Marignane honorant l’OAS et ses “héros”. Un autre sujet interminable de polémique sur lequel le Conseil d’Etat a finalement tranché en novembre dernier, considérant que la stèle commémorative de l’OAS relevait de “l’apologie de faits criminels”.

 

Enfin, c’est le commandant Hélie Denoix de Saint Marc qui est promu le 28 novembre dernier par Nicolas Sarkozy grand-croix de la Légion d’Honneur. L’homme était l’un des principaux officiers qui tentèrent de renverser la République française par le putsch manqué d’avril 1961 dirigé par le fameux “quarteron de généraux en retraite”.

 

Aux tortionnaires, la patrie reconnaissante

 

Ainsi, après avoir réhabilité l’OAS, les putschistes et – presque – le passé colonial, le gouvernement souhaite donc rendre un dernier hommage à l’action du général. Plusieurs officiers supérieurs et 44 députés (essentiellement de l’UMP), soutiennent, dans une contre-pétition, le projet de transfert de ses cendres aux

Invalides. Les méthodes Bigeard ne semblent pas émouvoir outre mesure ces partisans qui ne les contestent même plus. Au général Aussaresses qui venait d’écrire un livre sur la torture en Algérie, Bigeard lui-même avait dit : “Pourquoi n’as-tu pas fermé ta gueule ?”

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, janvier 2012

 


Raphaëlle Branche

 

“Honorer Bigeard, c’est laisser imaginer
que les guerres de décolonisation
n’ont été que des combats militaires”



Historienne, spécialiste de la guerre d’indépendance algérienne et du passé colonial français, membre de l’Institut universitaire de France, Raphaëlle Branche enseigne à l’université de Paris-1-Panthéon-Sorbonne. Elle est notamment l’auteur de “La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962” (éditions Gallimard, 2001).



Que sait-on de la participation ou non du général Bigeard à des actes de torture durant la guerre d’Algérie?


Le général Bigeard était lieutenant-colonel pendant la guerre d’Algérie. Il commandait un bataillon, devenu régiment de parachutistes coloniaux, une troupe d’élite chargée essentiellement d’opérations militaires dans la campagne et les montagnes algériennes. Son régiment a cependant été envoyé, avec d’autres, à Alger début 1957, quand les opérations de répression du nationalisme y ont été confiées à la 10e division parachutiste que dirigeait le général Massu. Le nom de Bigeard était alors déjà connu, car l’officier s’y était employé par un véritable travail de communication vantant les actions de son régiment, effectivement, particulièrement efficaces dans la lutte contre l’ALN (Armée de libération nationale, ndlr). Son régiment s’était aussi distingué par des violences contre les civils et une capacité à faire corps, y compris face aux inspections militaires. Son rôle à Alger a été de se distinguer des autres régiments, ce que l’arrestation de Larbi Ben M’hidi consacra à sa manière. Néanmoins les pratiques utilisées par les régiments de la 10e DP à Alger n’étaient pas toutes légales et les recours à la torture et à l’assassinat y sont avérés, massivement. Le nom de Bigeard est revenu plusieurs fois, sans qu’il soit possible de dire s’il avait personnellement torturé. Ce n’était d’ailleurs pas la tâche d’un commandant de régiment. En revanche, tout se passait sous ses ordres et il est exclu qu’il ait pu ignorer les agissements de ses subordonnés qu’il a toujours couverts. Dans une note qu’ i l leur adresse en juillet 1957, il fait précisément référence aux “moyens bien connus qui nous répugnent”, ajoutant : “Dans l’action du régiment, je serai le seul responsable”.

Que pensez-vous du transfert de ses cendres aux Invalides ?


Le transfert des cendres d’un officier supérieur aux Invalides, panthéon militaire français, est un acte suffisamment exceptionnel pour qu’on le considère sérieusement. Avec le général Bigeard, c’est tout un passé colonial français qui rentrerait aux Invalides, incarné ici par le conflit indochinois et la guerre en Algérie. C’est aussi un tenant d’une guerre d’un genre nouveau, subversive, passant par des méthodes visant particulièrement les civils et ne reculant pas devant l’usage de la torture. La torture était considérée comme un moyen nécessaire pour faire régner une “contre-terreur” face au FLN (Front de libération nationale, ndlr) et gagner : il ne fallait pas essuyer de défaite après Dien Bien Phu. Choisir d’honorer le général Bigeard, c’est prétendre que l’ensemble de son passé militaire peut être qualifié de glorieux et passer sous silence – voire légitimer – les méthodes utilisées en Algérie. C’est aussi laisser imaginer que les guerres de décolonisation n’ont été que des combats militaires. Or ces guerres ayant eu pour but le maintien de la présence française, dimension politique et dimension militaire y furent tout le temps intimement mêlées.

C’est enfin donner crédit à l’idée que la guerre en Algérie aurait été gagnée militairement. Or battre son ennemi militairement ne signifie pas réunir les conditions de la paix. Gagnée militairement, la guerre a été perdue politiquement, car la politique menée avait perdu toute légitimité.
Proposer l’entrée aux Invalides du général Bigeard alors que l’on s’apprête à commémorer le cinquantenaire de la fin de la guerre d’Algérie, c’est proposer une lecture de cet événement totalement biaisée, ne donnant pas à saisir les enjeux politiques qui se sont joués à cette époque entre la France et l’Algérie et également entre l’armée et la nation.



Propos recueillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, janvier 2012

Repost 0
Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, janvier 2012 - dans Politique
commenter cet article
8 octobre 2011 6 08 /10 /octobre /2011 01:31

“Déconstruire les préjugés ethno-raciaux” et lutter, grâce à l’humour, contre le racisme ordinaire. Tel était le projet de départ, malheureusement vite oublié, de l’association Les Indivisibles fondée par Rokhaya Diallo.

 

LCDA-octobre-2011.jpgL’arrivée d’un petit nouveau dans la galaxie antiraciste aurait dû nous réjouir. La forme est plutôt plaisante : de courts films d’animation estampillés “Les Indivisibles, Français… sans commentaire !”, pour lutter contre le racisme ordinaire. Malheureusement, le discours dévie très rapidement et perd sa marque de fabrique, la distance humoristique. Les Indivisibles deviendraient-ils une machine de guerre contre l’universalisme républicain ? Certains parlent à leur sujet de “version Bisounours des Indigènes de la République”.

Sa fondatrice, Rokhaya Diallo, productrice dans l’audiovisuel et chroniqueuse sur RTL et Canal+, se fait en effet aujourd’hui la nouvelle compagne de route des mouvements pro-hijab, se liant même à des mouvements de défense de la burqa comme le groupe Neutralité. La vice-présidente des Indivisibles a la même condescendance à l’égard des musulmans modérés que le chercheur Vincent Geisser qui fustige cet “islam light” contaminé par les valeurs de l’Occident. Elle, parle de “musulmans Canada Dry”.

 

A la dérive

 

La vraie musulmane serait-elle voilée, revendicative, tandis que celle qui vit sa foi de façon laïque ne serait qu’une honteuse qui rase les murs ? Elle a juste la couleur et le goût d’une musulmane pour pasticher le slogan du fameux soda auquel elle fait allusion. La militante antiraciste, qui doit toute sa renommée à son opposition au populiste Zemmour, ne rate pas une occasion de donner la parole à ces femmes voilées, de vanter le “cheminement spirituel” de Diam’s, ou de louer ses amies branchées du magazine féminin en ligne Hijab in the City, tellement modernes qu’elles répondent même à une musulmane attirée par les femmes qu’il ne faut quand même “pas tenter le diable”, avant de lui glisser l’adresse d’une psy certifiée halal. Une voilée qu’on retrouvera, ça va de soi, au grand bazar du Congrès de l’UOIF.

 

Peu à peu, les Indivisibles deviennent les adversaires de la laïcité, qualifiée de “laïcisme intégriste”, et du féminisme, adversaire trop bruyant de l’intégrisme. Dans “Appel pour une république multiculturelle et postraciale”, Rokhaya Diallo propose la suppression de l’interdiction des signes religieux à l’école. En mars, les Indivisibles coorganisaient la conférence intitulée “Islamophobie au nom du féminisme : non !” avec des membres des Indigènes de la République, comme Pierre Tévanian, fondateur du collectif les Mots sont importants ou l’association homosexuelle d’extrême gauche Les Panthères roses, dont les militants défilent désormais, sans crainte du paradoxe, au milieu des banderoles pro-Hamas des Indigènes.

 

Rokhaya Diallo, dont le combat  contre ce qu’elle appelle l’islamophobie semble être prioritaire, est, en revanche, bien moins troublée par les expressions racistes lorsqu’elles désignent les Blancs. Ainsi, si le terme de “souchiens”, inventé par les Indigènes de la République pour désigner les Français de souche, est si mal perçu, c’est “parce que les majoritaires n’ont pas pour habitude de se voir imposer un nom qu’ils n’ont pas choisi”, explique-t-elle simplement.

 

De plus, le concept de racisme anti-Blancs ne servirait qu’à “noyer le poisson”. “Si on suit la même logique, pourquoi ne pas demander aux féministes de s’inquiéter des hommes battus ?” écrit-elle dans son essai Racisme, mode d’emploi (éditions Larousse, mars 2011). Cette remarque résume admirablement bien l’approche différentialiste (de genre, comme de “race”) de la militante qui ne peut concevoir le racisme que principalement le fait de Blancs, et la violence que n’émanant de la gent masculine.

 

 

A propos de la Shoah

 

L’antisémitisme, comme le racisme anti-Blancs, serait-il lui aussi plus acceptable ? Rokhaya Diallo trouve, à propos de Dieudonné, “regrettable que la sanction sociale se soit traduite par une forme de censure l’empêchant d’exercer son métier”. Pour la militante antiraciste, l’ex-humoriste, qui n’a jamais fait l’objet d’une telle mesure et qui transforme ses spectacles en shows antisémites, allant jusqu’à “décorer” un négationniste notoire comme Faurisson, n’exercerait donc que son droit d’expression.

N’a-t-on pas d’ailleurs un peu exagéré la discrimination dont on fait l’objet les Juifs de la part des nazis ? “L’idéologie nazie, dit-elle, si elle a prêté aux Juifs les caractères négatifs que l’Eglise leur avait déjà associés (fourbes, assoiffés par l’argent, etc.), ne leur a jamais attribué des caractéristiques inférieures”, contrairement aux Tsiganes, aux homosexuels et aux personnes handicapées “perçus comme des populations nuisibles ou malsaines”.

Pour quelqu’un qui s’intéresse au racisme, c’est une assertion assez consternante ! Le peuple juif appartenait à peine à la race humaine au regard de l’idéologie nazie. Il était l’incarnation d’une “antirace” ou d’une “contre-race” (Gegenrasse). Diallo reconnaît tout de même que l’extermination des Noirs “ne revêtait pas alors un caractère aussi prioritaire, obsessionnel ou systématique que celle des Juifs”.

Quel est l’intérêt d’énoncer une telle évidence si ce n’est pour instaurer le doute ? A moins, à sa décharge, que ce ne soit un message adressé à ces groupes qu’elle côtoie désormais et qui mettent en concurrence de façon absurde Shoah et esclavage. Pour l’heure, les Indivisibles se distinguent encore de ces groupes ethnicistes caricaturaux. Ils dénoncent aussi des racismes plus subtils, comme celui de personnes qui disent “aimer” les Asiatiques, les Noirs, les Arabes… développant des a priori favorables sur des “fondements tout aussi simplistes que ceux qui poussent d’autres à ne pas les aimer”. Ou accuse cette injonction au métissage qui serait, selon une idée reçue, un remède au racisme et dont les Antilles sont un des contre-exemples criants. Du Pierre-André Taguieff mal digéré et plus confus.

 

Ces Indivisibles au discours ambivalent semblent encore se chercher. Prônant par exemple la discrimination positive qu’ils appellent “affirmative action”, tout en dénonçant “cette forme de discrimination inversée” qui consiste, par exemple, “à juger non pas les personnes objectivement sur la base de leurs compétences, mais sur l’idée qu’ils apporteraient une touche exotique à l’entreprise”. C’est un fait qu’on préfère aujourd’hui promouvoir la diversité que sanctionner durement les comportements racistes. Mais difficile de savoir aujourd’hui jusqu’où se perdra l’association. Le terrain antiraciste est une fois de plus pavé de bonnes intentions.


Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, octobre 2011

Repost 0
Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, octobre 2011 - dans Politique
commenter cet article
1 octobre 2011 6 01 /10 /octobre /2011 22:05

RADICALISATION Depuis près de vingt ans, l’antiracisme sombre dans le différentialisme et dans un virulent réquisitoire contre l’universalisme. Une erreur qui lui fait adopter les travers du racisme qu’il combat. Par Yann Barte

 

Prenant la défense des particularismes, enfermant les individus dans leurs identités d’origine, glissant de la revendication de l’égalité du droit au droit à la différence, stigmatisant des groupes dits “dominants”... l’antiracisme s’est dévoyé. Serait-il devenu un nouvel essentialisme ?

L’universalisme, considéré comme “abstrait”, ne serait plus qu’un destructeur rouleau compresseur des individualités, une déclaration de guerre contre la société multiculturelle. Pis, les droits de l’homme n’auraient pas d’autre but que d’assurer la domination de l’homme blanc catholique. Et qu’importe si c’est au nom de ces mêmes droits de l’homme que les peuples colonisés se sont libérés.

On crache sur un universalisme qui se ressource dans la laïcité, elle-même dénoncée comme “intégriste”, “dogmatique”, voire “raciste”. De Mouloud Aounit à Esther Benbassa, de Houria Bouteljda à Rokhaya Diallo… tous, oublieux de l’histoire de la philosophie du droit naturel, tirent à boulets rouges sur les valeurs universelles, décrites comme une abstraction, une hypocrisie.

Dès lors, le milieu antiraciste se fracture. Quelques associations, comme SOS Racisme ou la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), refusent de renoncer à leurs principes fondateurs et se voient attaquées de toutes parts. A l’intérieur même des mouvements, des divisions éclatent au grand jour. Des comités du Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples (Mrap) entrent ainsi en guerre ouverte avec leur direction nationale, dénonçant l’abandon de l’universalisme, l’enfermement des Arabes dans l’identité musulmane et un malaise autour de la question de l’antisémitisme.

 

Le mythe du continuum colonial

 

De l’affaire Papon à la défense du voile, le Mrap perd en moins de dix ans plus de la moitié de ses adhérents. La Ligue des droits de l’homme (LDH) connaît en son sein quelques soubresauts similaires. Mais ce sont d’autres mouvements, plus clairement revendiqués comme ethnicistes qui inquiètent de plus en plus les tenants de l’antiracisme républicain. Le Conseil représentatif des associations noires (Cran) qui prône un différentialisme législatif via la discrimination positive. Les Indigènes de la République qui, au nom du continuum colonial, assimilent le Blanc, le “souchien”, à un colon génétique, tandis que le Maghrébin reste chromosomiquement indigène à vie et éternelle victime. L’obsession du complot juif-sioniste traverse nombre de ces mouvements. Dans les manifestations, les Indigènes brandissent désormais les drapeaux du Hezbollah, les portraits de cheikh Yassine ou de Hassan Nasrallah.

 

Toujours plus identitaires

 

Au nom de l’antisionisme et de la lutte contre l’islamophobie, d’autres groupes plus radicaux encore (MDI, Egalité & Réconciliation, Centre Zahra…) se font les compagnons de route de l’extrême droite, qui a toujours conservé une certaine sympathie pour les mouvements islamistes et quelques régimes dictatoriaux arabes.

Des militants antiracistes tirent alors la sonnette d’alarme : Dominique Sopo dans SOS Antiracisme, Maurice Winnykamen dans Grandeur et misère de l’antiracisme. Car l’antiracisme n’est désormais plus la seule cible de l’extrême droite : il est devenu celle des laïques qui constatent ahuris depuis quelques années le dévoiement d’associations antiracistes historiques et la multiplication de nouveaux groupes identitaires faisant ami-ami avec des intégrismes religieux. C’est un fait : une part inquiétante du mouvement antiraciste est devenue aujourd’hui une machine de guerre contre l’universalisme.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas (extrait) octobre 2011

 


Ces intellectuels qui déraillent

 

RELAIS Comme le mouvement associatif, chercheurs et médias peuvent se faire, au nom même de l’antiracisme, les vecteurs d’un discours qui divise et qui stigmatise. La posture victimaire qu’ils adoptent est totalement contre-productive.

 

Développement de la martyrologie, enfermement des personnes dans des identités recréées, mise en concurrence des mémoires, ethnicisation des questions sociales… Le monde universitaire n’est pas exempt d’un militantisme victimaire qui, à l’analyse, s’avère tout à fait contre-performant.

Nombre de travaux sur l’immigration, l’islam, la colonisation, le racisme… se détournent aujourd’hui de l’idéal républicain égalitaire et universaliste pour travestir la sociologie des minorités, redessiner l’Histoire… De nouvelles thèses apparaissent, comme celle du continuum colonial présenté dans l’appel du Mouvement des indigènes de la République (MIR) que nombre d’universitaires avaient alors signé en 2005, beaucoup s’étant retirés depuis. Ce texte caricatural affirmait que les Français issus de l’immigration vivaient une situation semblable à celle des indigènes des colonies. Une insulte à la vérité historique autant qu’aux victimes du colonialisme et une guerre lancée contre la laïcité et le féminisme qui y étaient décrits comme une “gangrène”. La tentation est grande, lorsque l’on veut dénoncer des discriminations, de caricaturer les identités. On a même vu des non-signataires de l’appel soutenir le MIR jusque dans ces excès racistes.

Le sociologue Dominique Wolton expliquait ainsi que le MIR avait “parfaitement raison” de parler de “souchiens”, à propos des Français de souche : “Ça permet de voir qu’il n’y a pas une catégorie de Français quelles que soient ses origines (…) ils ont raison de poser le problème comme ça.” Histoire, sociologie, politologie, théologie… Toutes les disciplines des sciences humaines peuvent se trouver aujourd’hui polluées par un discours différentialiste. En s’échappant du cadre républicain, essentialisant les groupes, prônant des droits spécifiques… ce discours s’avère d’une totale inefficacité. Pire, il pourrait bien renforcer un peu plus les préjugés, comme c’est souvent le cas de la posture qui consiste à se poser en victime et dans laquelle nombre de minorités et leurs soutiens restent enfermés.

 

 

 

ILS SE SONT ILLUSTRÉS RÉCEMMENT

 

VINCENT GEISSER

Le porte-parole officieux des islamistes

Des “Frérots” à Ennahda

 

Dernièrement, ce chercheur très contesté, au sein même du CNRS (1), s’est illustré par une ahurissante plaidoirie en faveur du mouvement islamiste tunisien Ennahda. Sur une vidéo de huit minutes postée sur oumma.com – un “remarquable site” avec lequel les Etats-Unis partagent les mêmes “valeurs”, selon des documents divulgués par Wikileaks –, le chercheur déjà compagnon de route des Frères musulmans qui l’adulent, assure la promo du parti islamiste de Rached Ghannouchi, qui pourrait bien mettre en échec la révolution tunisienne.

Pour l’universitaire, les membres d’Ennahda seraient aujourd’hui parmi les meilleurs défenseurs de la démocratie, des “légalistes” même. Un comble lorsqu’on se souvient de la période terroriste du mouvement qui vitriolait et a perpétré des attentats en 1987 et 1991 !

La “contribution scientifique” de ce chercheur se résume à une stigmatisation systématique de toute personne critique envers l’intégrisme musulman qualifiée alors d’“islamophobe”. Dans son ouvrage La Nouvelle Islamophobie (La Découverte, 2003), seront taxés d’islamophobie des personnes comme Dalil Boubakeur, Soheib Bencheikh, Malek Boutih, Latifa Ben Mansour, Abdelwahab Meddeb… Des musulmans libéraux mis sur le même plan que des personnalités douteuses comme Oriana Fallaci ou Alexandre Del Valle.

 

(1) Geisser fut convoqué par le conseil de discipline scientifique du CNRS pour ses positions polémiques en faveur de l’islam radical, mais jamais sanctionné.

 

PASCAL BONIFACE

Un “censuré” omniprésent dans les médias

L’obsession du lobby sioniste

 

Si son dernier essai Les Intellectuels faussaires (publié en mai 2011 aux éditions Jean-Claude Gawsewitch) a été refusé par quatorze éditeurs, ce n’est pas parce qu’il est mauvais ou mensonger, mais parce que ces éditeurs “ne voulaient pas se fâcher avec des gens puissants dans le milieu de l’édition et des médias”, explique son auteur.

Le lobby juif reste une des grandes obsessions de Boniface, même s’il considère qu’il doit être pris comme modèle par les Arabes et les musulmans “qui ne disposent pas d’un lobby en Occident, capable de corriger l’image erronée de l’islam”. L’homme se défend pour tant de tout communautarisme. Ce serait même, à l’écouter, sa vision universaliste sur le conflit israélo-arabe qui serait à l’origine de son départ du Parti socialiste en 2003. A l’origine, une note adressée à François Hollande invitant le PS à durcir le ton contre Israël pour s’attirer les suffrages de l’électorat arabo-musulman. Toujours complaisant vis-à-vis de la violence islamiste, il invitait aussi le PS à ne plus mettre en parallèle les attentats aveugles palestiniens avec la “politique planifiée de répression mise en œuvre par le gouvernement israélien”. Ses “principes universalistes” ne l’empêchent pas, lors d’une conférence tenue à Alger, le 5 novembre 2008, de désigner Mohamed Sifaoui par sa confession musulmane, plutôt que par sa fonction de journaliste, en l’accusant d’être un “traître”. Presque une nouvelle fatwa pour le journaliste déjà menacé de mort.

La notion de traîtrise communautaire est bien dans le schème de pensée de l’idéologue-chercheur, directeur du think tank privé IRIS (Institut de relations internationales et stratégiques). Son dernier livre, cité par Bruno Gollnisch sur son blog, comme par Marine Le Pen lors du débat face à Caroline Fourest, dénonce comme “faussaires” toute personne en désaccord avec lui sur l’Iran, les révolutions arabes… ou défendant une vision trop laïque ou féministe. Tout opposant laïque à l’intégrisme musulman semble en effet, aux yeux du chercheur, vendu au lobby sioniste. Pour Me Patrick Klugman, avocat de SOS Racisme et élu PS, qui a témoigné à la barre lors du procès Sifaoui : “Boniface n’est pas antisémite, il est plutôt l’idiot utile de certains antisionistes, glissant vers l’antisémitisme.”

 

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas (extrait) octobre 2011


 

Rokhaya Diallo et ses Indivisibles qui divisent

 

“Déconstruire les préjugés ethno-raciaux” et lutter, grâce à l’humour, contre le racisme ordinaire. Tel était le projet de départ, malheureusement vite oublié, de l’association Les Indivisibles fondée par Rokhaya Diallo. Lire suite de l'article

 


 

 

Le pire
de la lutte contre le sexisme, l’antisémitisme, les discriminations ethniques…

 

MILITANTS On trouve de tout dans la formidable et exotique galaxie des mouvements de lutte contre les discriminations ! De tout, et surtout le pire. La loi de mars 2004 sur les signes religieux à l’école n’a pas seulement vu des mouvements historiques se fracturer (comme le Mrap). Elle aussi vu la naissance d’organisations (féministes, antiracistes, ultra-laïques…) sombrant dans l’ethnicisme ou la guerre des sexes, dénonçant la laïcité comme un nouveau colonialisme ou les musulmans comme de nouveaux envahisseurs et flirtant parfois avec l’islamisme ou l’extrême droite.

 

Mouvements dits antiracistes

 

-Cran

(Conseil représentatif des associations noires)

Création : 2005 Président : Patrick Lozès

Positionnement : communautariste bien que s’en défendant, fervent défenseur des statistiques ethniques et de la discrimination positive. Caution scientifique : le sociologue Michel Wieviorka.

 

-Les Indivisibles

Création : 2007 Président : Gilles Sokoudjou

Positionnement : assez flou, mais toujours plus centré sur la dénonciation exclusive de l’“islamophobie”. Déconstruction des préjugés ethno-raciaux. Défense des femmes en burqa (soutien au groupe Neutralité).

 

-Mrap

(Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les peuples)

Création : 1949 Présidence : un collège de quatre personnes

Positionnement : détournement de la question antiraciste au profit de l’anti-“islamophobie” depuis la présidence de Mouloud Aounit (2004-2008). Direction nationale très proche des Indigènes de la République. Démocratie interne déficiente : de nombreux comités sont en dissidence avec la direction du mouvement.

 

-MIB

(Mouvement de l’immigration et des banlieues)

Création : 1995

Positionnement : dénonciation du “racisme institutionnel” dont seraient victimes les enfants d’immigrés. Comparaison entre la “situation coloniale” du Proche-Orient et celle des banlieues. Références religieuses fréquentes.

 

-Brigade anti-négrophobie

(ANC)

Création : 2005 Président : Franco

Positionnement : lutter contre la “négrophobie” et la pensée colonialiste qui rongent les médias et le système éducatif

 

-Les Indigènes de la République

Création : 2005 Porte parole : Houria Bouteldja

Positionnement : mouvement politique de protestation antiraciste, aujourd’hui parti (PIR). Opposé à la loi sur les signes religieux ostensibles à l’école, dénonce le féminisme et la laïcité comme formes de racisme, défend la thèse du continuum colonial, prône le racisme anti-Blanc, soutient le Hamas, le Hezbollah et des régimes islamistes au nom de l’anticolonialisme.

 

-Centre Zahra

Création : 2005 Président : Yahia Gouasmi

Positionnement : association islamiste chiite proche du Hezbollah voulant “faire connaître le message de l’islam”. Proche de l’extrême droite et des milieux antisémites et négationnistes. A donné la parole à Dieudonné, Kémi Séba, Jean-Marie Le Pen…

 

-MDI

(Mouvement des damnés de l’impérialisme)

Création : 2008 par Kémi Séba après la dissolution en 2006 de la Tribu Ka (groupe de défense du peuple noir). Président : Héry

Djéhuty Séchat

Positionnement : “ethnodifférentialiste” revendiqué et anti-impérialiste. Modèle : le Hezbollah libanais. Proche du Centre Zahra et des juifs ultra-orthodoxes antisémites de Neturei Karta. Négationniste.

 

-LDJ

(Ligue de défense juive)

Création : 1968 aux Etats-Unis par le rabbin Meir Kahane, 2000 pour la branche française. Président : Michaël Carlisle

Positionnement : “mouvement d’autodéfense antiraciste et opposé au terrorisme”. Selon le FBI, “organisation juive extrémiste et violente”. D’extrême droite, violemment anti-arabe. Entraîné au krav-maga, technique de combat israélienne.

 

Mouvements dits féministes ou lesbiens-gays-bi-trans (LGBT)

 

-Les Chiennes de garde (CDG)

Création : 1999

Président : Marie-Noëlle Bas

Positionnement : lutte contre les insultes sexistes. Pratique un différentialisme de genre. Victimisation à outrance et police du langage. En guerre contre les badintéristes. Le mouvement La Meute est sur la même ligne, ciblant davantage la publicité sexiste et la pornographie.

 

-Les Panthères roses

Création : 2002

Positionnement : association d’activistes gays et lesbiennes. Lutte contre l’ordre moral, le sexisme, le racisme et l’“islamophobie”. Nombreux communiqués communs avec les Indigènes de la République. Dénonce aussi comme “colonialiste” l’interdiction de la burqa. Définit sa démarche comme procédant “d’une rupture, plutôt que d’une intégration, une assimilation”. Soutien affiché de mouvements islamistes propalestiniens.

 

-Les TumulTueuses

Association LGBT à peu près sur la même ligne que les Panthères roses et que nombre de militants de l’association de lutte contre le sida Act-Up.

 

-Collectif féministe pour l’égalité

Création : 2004

Ex-vice-président : Ismahane Chouder, de Participation et spiritualité musulmane, branche française du mouvement islamiste marocain Al-Adl Wal Ihsane.

Positionnement : lutte contre l’exclusion des jeunes filles voilées à l’école. Caution féministe des militantes pro-ramadan au sein du collectif Une école pour tous-tes.

 

-Collectif Une école pour tous-tes

Création : 2004

Positionnement : rassemble nombre d’associations pro-voile : le Collectif féministe pour l’égalité, Femmes plurielles, Femmes publiques, Les Sciences potiches se rebellent… A reçu notamment le soutien de la sociologue Christine Delphy et de la députée écologiste Halima Thierry Boumedienne.

 

-Ni putes ni soumises (NPNS)

Création : 2003

Président : Sihem Habchi

Positionnement : lutte contre les violences faites aux femmes, les communautarismes, le relativisme culturel, l’intégrisme. Problèmes de démocratie interne. Stigmatisation des garçons de culture musulmane dans les quartiers. Confessionnalisation à outrance des problèmes des banlieues. Abandon des questions sociales.

 

Autres mouvements

-Riposte laïque

Création : 2007 Président : Pierre Cassen

Positionnement : issu de l’extrême gauche, proche aujourd’hui de l’extrême droite païenne et du Bloc identitaire. Violemment anti-musulman. Adhésion à la théorie conspirationniste d’Eurabia. Majoritairement favorable à l’abrogation de la loi Gayssot (antiraciste).

 

-Résistance républicaine

Création : 2009

Présidente : Christine Tasin

Positionnement : identique à celui de Riposte laïque dont il est issu. Aucune production particulière.

 

-AGRIF

(Alliance générale contre le racisme et pour le respect de l’identité française et chrétienne)

Création : 1984 Président : Bernard Antony

Positionnement : groupe d’extrême droite catholique traditionaliste. Multiplication des procès pour racisme anti-chrétien avec beaucoup moins de succès et de résonance que les procès pour islamophobie. Raciste, antisémite. Sympathisant des Phalanges chrétiennes libanaises. Sa bête noire : Charlie Hebdo. Ces cibles : la banalisation de l’homosexualité, l’avortement, l’islam, le communisme.

 

Extrait du dossier dérives de l'antiracisme, Le Courrier de l'Atlas, octobre 2011 

Réponse de Yann Barte aux attaques d'Afrik.com (Interview) ou sur le site d'Afrik.com

Repost 0
Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, octobre 2011 - dans Politique
commenter cet article
1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 23:53

RÉVOLUTIONS Si les situations tunisienne et égyptienne restent contrastées, un point commun demeure: le pessimisme. Les manifestations, l'insécurité perdurent et, à l'approche des élections prévues pour septembre-octobre dans les deux pays, les islamistes gagnent encore du terrain. A qui la faute ? 

  

Il y a des lendemains qui chantent et d'autres... qui déchantent. Après l'euphorie post-révolutionnaire, puis le doute, voici le temps de la désillusion. La Tunisie, qui avait donné le la, sombre la première dans l'incertitude et le désenchantement.

 

Les manifestations y restent incessantes, l'insécurité réapparaît et les démocrates, très divisés, semblent cumuler toutes les erreurs stratégiques face aux islamistes devenus omniprésents dans le débat politique. Après leur avoir concédé sans résistance l'article Ier de la Constitution assurant le caractère musulman de la Tunisie, ils se laissent à présent mener par une surenchère identitaire, voire conspirationniste et antioccidentale. Il vont même jusqu'à adopter dans le pacte républicain, base de la future Constitution tunisienne, le refus de toute normalisation avec "l'entité sioniste".

 

Les islamistes restent pour l'heure les maîtres du jeu et du débat politique. Un sondage récent crédite Ennahdha de 36,7% des sièges de l'Assemblée constituante. Autant dire que Rached Ghannouchi, pour qui l'objectif ultime des musulmans, disait-il début août sur la première chaîne égyptienne, est l'instauration du califat, dessinerait lui-même les contours de la prochaine république...

 

Plus de 40% des Tunisiens se disent cependant encore indécis. Presque un euphémisme concernant ces électeurs déboussolés face à l'existence déjà de plus d'une centaine de partis et à un camp républicain qui semble capituler préventivement.

 

Des islamistes confiants

 

En Egypte, les islamistes ont aussi le vent en poupe. Par centaines de milliers, ils investissaient fin juillet la place Tahrir, au Caire, dans une véritable démonstration de force. Les tensions entre islamistes et laïques gagnent du terrain et s'étendent aujourd'hui à d'autres grandes villes, comme Suez. Avec son Conseil militaire supervisant la transition, la situation égyptienne reste particulière. Si ce Conseil sort renforcé avec le procès de l'ex-président Hosni Moubarak, il inquiète aussi : procès militaires et condamnations à mort se multiplient. Le conseil demeure aussi très hétérogène, à tel point que chacun l'accuse de faire le jeu du camp adverse.

 

La Constitution sera-t-elle écrite avant ou après les élections ? Après, espèrent les islamistes, confiants en leur victoire et décidés à écrire leur propre Constitution. Le camp laïque, pour sa part, plaide pour l'inscription, avant les élections, de "principes constitutionnels directeurs", histoire de limiter les pots cassés... Mais personne ne semble vouloir remettre en cause la charia comme "source essentielle de la législation". Une révolution bien timide...

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, septembre 2011.

 

 

Suite Interview de Hamadi Redissi

Repost 0
Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, septembre 2011 - dans Politique
commenter cet article
1 septembre 2011 4 01 /09 /septembre /2011 00:00

Professeur en sciences politiques à l'Université de Tunis, essayiste et militant laïque, Hamadi Redissi relève les erreurs politiques du camp progressiste. L'intellectuel reste très pessimiste quant à l'avenir de la Tunisie.

 

Les islamistes semblent gagner du terrain. Le camp progressiste aurait-il fait des erreurs stratégiques ? Aurait-il péché par naïveté, voire par compromission ?


Par naïveté certainement. La principale faute du camp des modernistes est d'avoir concédé, sur le terrain de l'identité, très rapidement et sans négocier, l'article 1er de la Constitution stipulant que la Tunisie est un Etat dont la religion est l'islam. La concession fait partie du consensus historique et constitutionnel de la Tunisie, mais cette fois elle s'est accompagnée immédiatement d'une rapide et assez prévisible contre-offensive islamiste. Ne pouvant plus accuser la gauche d'être "laïcarde" ou mécréante, les islamistes ont créé une nouvelle ligne de fracture entre les bons et les mauvais musulmans. Ces mauvais musulmans sont ceux dont l'islam est douteux : des personnes sécularisées, francophones, libertines, sionistes, dit-on aussi. Les islamistes qui ont demandé par exemple l'interdiction des sites pornographiques, dénoncent une gauche laxiste face à l'alcool, la dépravation des mœurs, la pornographie, le mariage homosexuel...

 

Comment séduire avec un discours universaliste face au succès des discours identitaires ? Est-ce pour répondre à cette demande que les modernistes ont fait entrer la question palestinienne dans le pacte républicain ?


La bataille identitaire a été imposée par les islamistes qui ne disposaient d'aucun programme économique et politique. Alors que le camp moderniste et les trois ou quatre forces qui le composent ont de réelles choses à dire sur le plan économique et social, il s'est laissé embarquer dans un débat identitaire, sans énoncer ses propositions pour la société tunisienne. C'est la seconde faute grave. Le pacte demande en effet, dans l'une de ses dispositions, à ce que la Tunisie s'engage à "lutter contre la normalisation de l'entité sioniste". On a même appelé, lors de mee­tings auxquels participait Ennahdha, à la mort de personnes favorables à une normalisation des relations avec Israël. La presse d'Ennahdha elle-même désignait nommément ces personnes "suspectes". Les islamistes ont ainsi poussé à la signature du pacte, surabondamment identitaire, hostile à l'Occident comme à une normalisation avec Israël, et lorsqu'il s'est agi de le voter, ils ont quitté l'instance.

 

La gauche s'est fait une nouvelle fois piéger, offrant l'image d'un mouvement trotskard, vieillot, anticapitaliste et anti-oc­cidental. Le pacte endosse aussi l'idée que l'islam est la religion de l'Etat et que l'identité tunisienne est arabo-musulmane. Notre histoire n'a pourtant pas commencé avec les invasions arabes ! La Tunisie historique s'est toujours prévalue d'être un carrefour des civilisations. Nous partons sur une nouvelle ère où la Tunisie renoue avec son seul destin oriental.

 

N'est-on pas aujourd'hui en train de réduire la démocratie à sa simple expression arithmétique, faisant fi des valeurs ?


Le débat a lieu aussi sur les valeurs et cela ira probablement crescendo. Le problème est qu'il a lieu pour l'essentiel au sein d'un grand mouvement mêlant islamistes, nationalistes arabes et extrême gauche. Une sorte d'alliance du pire. Cette "alliance" n'est pas organique, mais se retrouve dans les luttes quotidiennes sur le terrain des valeurs populistes.

Les libéraux et modernistes, laïques, se trouvent piégés dans ce mouvement de surenchère. Les islamistes ont constitué un front de cinq à six partis, y compris avec des républicains comme le CPR (Parti du Congrès pour la République) de Moncef Marzouki ou l'ancien parti socialiste d'Ahmed Ben Salah, le Parti de l'Unité populaire, avec des franges de l'islamisme modéré et les nationalistes arabes.

 

N'y-a-t-il pas un manque d'unité des progressistes face aux isla­mistes ?


Totalement. Il y a d'abord d'un côté le pôle moderniste démocratique constitué par Ettajdid, l'ancien parti communiste tunisien, quelques franges de gauche et les indépendants... Tout cela bien trop à gauche pour pouvoir attirer les classes moyennes ! De l'autre côté, deux mouvements du centre : Le Forum démocratique pour le travail et les libertés (FDTL) de Mustapha Ben Jaafar et le parti démocrate progressiste (PDP) de Ahmed Nejib Chebbi. Les deux se détestant allègrement. Aucune chance qu'ils aillent aux élections ensemble dans une coalition.

Le camp moderniste est donc partagé entre ces trois factions qui restent en compétition électorale. Tout se jouera davantage sur une dynamique politique que sur le nombre. Les islamistes l'ont aussi compris, tandis que les autres continuent à faire de l'arithmétique électorale : autre erreur stratégique !


Celui qui gagnera la Constituante aura un boulevard devant lui pour quelques années... Je ne vois pas l'avenir très reluisant, à moins que les islamistes, maîtres du jeu, aient la victoire modeste et mettent du vin dans leur eau…

 

Propos recuillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, septembre 2011

 

Voir aussi l'article Tunisie, Egypte : Les laïques ont la gueule de bois 

Repost 0
Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, septembre 2011 - dans Politique
commenter cet article
1 juin 2011 3 01 /06 /juin /2011 12:48

REPORTAGE Tunisie, Egypte, Syrie les pays arabes se cherchent un modèle. Dans un monde musulman en déliquescence, seule la Turquie, moderne et à l’économie florissante, tire son épingle du jeu. Mais est-elle vraiment cette étoile Polaire du Moyen-Orient vantée par son Premier ministre ? Nous sommes allés à Izmir, troisième ville du pays, pour en juger.

 

IzmirIci, les gens parlent de raki et de poissons grillés. Erhan, lui, préfère accompagner son poisson d’un vin qu’il vient de commander dans l’un des multiples bars-restaurants qui longent le golfe d’Izmir. Nous sommes à moins d’un mois des prochaines législatives turques et les Smyrniotes ont bien d’autres sujets de conversation que la politique, me dit-il. Pourtant, l’actualité internationale s’invite elle aussi aux portes d’Izmir : il y a quelques semaines, à 70 km de la ville, à Cesme, plus de trois cents Libyens blessés débarquaient. Cent soixante ambulances étaient mobilisées au port pour emporter les victimes des forces loyalistes de Kadhafi. Merci la Turquie ! titrait alors le quotidien Hürriyet.

Aujourd’hui encore, le temps est splendide et sur les presque quatre kilomètres qui constituent le kordon, la promenade du front de mer, les Smyrniotes flânent en terrasse devant des chopes de bière Efes, des couples s’embrassent sur les pelouses, quelques pêcheurs taquinent le goujon. Le soir, et plus encore le week-end, les petites rues perpendiculaires au boulevard Cumhürriyet se transforment en dance floor (piste de danse). Musiques, klaxons, cris animent le quartier jusqu’au petit matin. Une liberté que les quelque quatre millions d’habitants de la troisième ville du pays ne sont pas prêts à céder. Izmir, bastion historique du parti kémaliste CHP (1) reste une forteresse imprenable pour les partisans islamo-conservateurs du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan (AKP) (2).

 

Ici, c’est le CHP. L’AKP, on n’en veut pas !

 

Le CHP, principale force d’opposition face aux islamistes dits modérés de l’AKP a bien eu une petite frayeur lors des dernières législatives de 2007 : le parti religieux obtenait 30% (47 % au niveau national), grâce, dit-on, aux voix anatoliennes. Mais en 2009, lors des municipales, le Premier ministre Erdogan perdait déjà de son aura. Les Smyrniotes étaient venus par milliers voir l’animal politique en live, accompagné du représentant

AKP local. Par simple curiosité. L’opération séduction échouait et le Premier ministre terminait son allocution devant un parterre quasiment vide. Au niveau national pour la première fois, l’AKP reculait, à 39%. Un échec au goût amer pour le parti religieux. Ici, c’est le CHP. L’AKP, on n’en veut pas ! C’est un parti qui divise, m’explique une jeune fille qui s’apprête à rejoindre, avec ses amies, un des nombreux bars branchés de la corniche.

 

Atatürk est plus important que Dieu à Izmir

 

Son amie enchaîne sur la volonté séparatiste des Kurdes, contraire, affirme-t-elle, au message de Mustafa Kemal Atatürk qui aspirait à ce que “tout le monde vive ensemble”. C’est sans doute passer un peu vite sur les décennies de déportations et de déni du peuple kurde par le nationalisme kémaliste. Mais Atatürk fait ici l’objet d’un véritable culte. Il est plus important que Dieu à Izmir, ai-je entendu devant ce véritable mont Rushmore turc : un stupéfiant buste du Père de la nation taillé dans la roche sur 42m de haut.

Ata-turk-copie-1.JPGLes partis religieux n’ont jamais gagné à Izmir, se rassure Zeynep, 30 ans, tout juste sorti de l’Institut culturel français dans le quartier Alsancak. Et j’espère bien que ça va durer. Alors, la Turquie un exemple pour les pays arabes ? Peut-être pour les islamistes Mais, pour moi, nous ne sommes pas une démocratie et le pays devient chaque jour moins laïque. On fait vraiment machine arrière ! Il y a quelques semaines, des hommes criaient des ‘Allahou akbar’. On n’avait jamais vu ça ici dans le quartier. Zeynep cite aussi l’abracadabrantesque affaire Ergenekon, du nom d’un présumé réseau criminel qui a abouti à l’arrestation de 300 personnes entre 2007 et 2009 et près de 200 inculpés, des militaires, des journalistes.

Après une première vague d’arrestations d’ultranationalistes, c’est l’opposition laïque qui semble faire les frais de l’opération. Comme la majorité des gens ici, Zeynep est plus que dubitative sur l’affaire : Je ne crois pas à ce complot qui n’a jamais été prouvé. On a enlevé des journalistes, des universitaires, des scientifiques de renom pour les jeter en prison. A présent, les gens craignent de parler, constate Zeynep qui demande justement à conserver l’anonymat. L’affaire continue à produire ses victimes : début mars se déroulait la 18e vague d’arrestations de l’affaire Ergenekon, des rafles réalisées par la police avec, encore une fois, des journalistes pris pour cible. On en compte 61 dans les prisons turques. La liberté de la presse est désormais clairement compromise chez ce bon élève du monde musulman. Sans compter une censure drastique de centaines de milliers de sites Internet passés au crible par une police politique et religieuse.

 

La ville est jumelée avec Tel-Aviv

 

Malgré cela, la Turquie a la cote auprès des pays du Moyen-Orient. Fin mars, le think-tank TESEV (Fondation des études économiques et sociales de Turquie) présentait à l’opinion publique un rapport élogieux sur la perception de la Turquie dans les pays de la région (dont sept arabes en plus de l’Iran). A 85% des sondés avaient des avis favorables sur le pays et pensaient même à 66% qu’il pouvait être un modèle. Cités en tête des points forts du modèle turc : sa tradition musulmane, son économie dynamique, son gouvernement démocratique. Un modèle ? C’est trop ambitieux, un exemple peut-être, nuançait plus modestement le président Abdullah Gül.

Ce sont les islamistes arabes qui semblent plébisciter le plus le modèle turc, au Moyen-Orient comme au Maghreb. Les acolytes de Rached Ghannouchi d’Ennahda ne cessent en Tunisie de se comparer à l’AKP, comme un gage de leur nouvelle conversion à la démocratie, Nadia Yassine du mouvement marocain Al Adl Wal Ihsane trouve le modèle turc très intéressant face à un modèle iranien qui n’est plus d’actualité, Tariq Ramadan vante lui aussi ce même modèle dont s’inspirent également des mouvements religieux irakiens, syriens, égyptiens Même l’Europe, habituellement si critique sur ce candidat à l’adhésion à l’Union européenne, lui trouve à nouveau des charmes, craignant plus que tout une préférence des pays arabes pour le modèle iranien honni.

Il apparaît bien que la stratégie des islamistes à l’échelle planétaire a changé. Elle s’est affinée, est devenue plus pragmatique, plus conciliante, sans renoncer à ses ambitions de pouvoir. Les petits coups de gueule d’Erdogan sur Israël font bien sûr leur effet sur ce public qui voit dans le Premier ministre turc, plus un adversaire de l’Etat hébreu qu’un authentique leader démocratique. La presse turque s’est plu à montrer, chiffres à l’appui, que la Turquie n’a pourtant jamais cessé de commercer avec Israël, explique Jean-Luc Maeso, directeur du Centre culturel français d’Izmir pour qui les déclarations d’Erdogan sont davantage dirigées vers son lectorat, avec l’approche des élections du 12 juin, que vers l’étranger. La ville d’Izmir elle-même est jumelée avec Tel-Aviv.

 

Le Centre culturel français, un poste d’observation idéal

 

Tel-Aviv est à Israël ce qu’Izmir est à la Turquie face aux villes plus traditionnelles et religieuses d’Istanbul et de Jérusalem. Même si les liens restent étroits avec Israël, “on peut cependant parler d’un véritable changement de la politique extérieure de la Turquie, qualifiée par certains commentateurs occidentaux de ‘néo-ottomane’, poursuit le directeur de l’institut en poste ici depuis six ans. Mais si, en tant qu’attaché au ministère des Affaires étrangères, l’homme est plus ou moins soumis à un droit de réserve, la presse turque, voire arabe, se montre bien plus féroce sur cette politique étrangère turque menée par Ahmet Davutoglu.

Ankara a considérablement renforcé ses liens avec l’Iran, pays avec lequel elle entend encore tripler ses échanges commerciaux d’ici à 2015, mais aussi avec la Syrie, l’Irak, supprimant les visas, développant des liens politiques et économiques. Cette politique trouve aujourd’hui ses limites dans les révoltes en cours au Proche-Orient. La diplomatie du zéro problème est dépassée, écrit ainsi l’éditorialiste du journal Milliyet, Semih Idiz. C’était une politique fondée sur le statu quo, pas sur une évolution aussi rapide.

Alors, larguée la Turquie ? Sa politique étrangère n’est, en tout cas, plus trop au goût des peuples arabes depuis le vent de révolte qui souffle sur cette partie du monde. La Turquie a ainsi essuyé de violentes critiques en Libye. Très ambiguë, elle est accusée d’avoir empêché la mise en application de la résolution 1973 en recourant à des manœuvres de piétinement favorables à Kadhafi afin de conserver les accords passés avec lui. Quant à l’aide, elle est qualifiée par certains de simple pansement humanitaire visant à masquer le sang versé par les Libyens”. A force de ménager la chèvre et le chou, la Turquie finit par agacer. Quant au chef de la diplomatie turque, évoqué dans quelque 539 mémos de Wikileaks, il est qualifié d’extrêmement dangereux par la diplomatie américaine.

 

Vous ne verrez aucun foulard

 

universite-izmir.JPGNasrin Ada enseigne l’économie à l’université d’Egée (Ege Üniversitesi), la plus ancienne d’Izmir (1955), également la plus fréquentée (40 000 étudiants). En traversant le campus, moderne, suréquipé et - comme souvent pour écarter les classes dangereuses-, très excentré, l’enseignante tient à souligner la modernité des jeunes filles que nous croisons : “Elles se maquillent, s’habillent en toute liberté. Vous ne verrez aucun foulard ici. Il est vrai aussi qu’après une première autorisation, la Cour constitutionnelle avait annulé en juin 2008, à une très large majorité, les dispositions prises la même année qui tendaient à autoriser le voile dans les universités. Pour cette enseignante, comme pour beaucoup d’autres Turcs attachés à leur pays, la Turquie peut légitimement et à bien des égards être prise comme source d’inspiration.

Mais sa Turquie n’est pas estampillée AKP : Un gouvernement islamiste, ce n’est pas convenable pour la Turquie. Les Turcs sont profondément laïques, me dit-elle. Dans son bureau, un portrait d’Atatürk, pris lors d’une cérémonie, en 1933, nous salue de la main en tenant un haut-de-forme, un cadeau d’une amie, me dit-elle. Nazli, 29 ans, occupe un bureau voisin qu’elle partage avec deux autres collègues. A une reproduction du Cri d’Edvard Munch semble répondre sur le mur de face un dessin de comics des années 1950 d’une femme qui fait Chut ! avec son doigt. Une coïncidence, m’explique cette doctorante en économie et gestion des relations internationales, également assistante. Quand je pense au modèle turc, je pense avant tout à la laïcité, m’annonce d’emblée l’étudiante qui ne cache pas son hostilité à la voie prise par son pays avec l’AKP. C’est aussi important que les droits de l’homme ou la question sociale.

 

Le thé, l’universitaire et l’ovni turc

 

En me servant un thé, l’universitaire poursuit, rappelant l’existence de nombreux prisonniers politiques dans son pays : “Kémalistes, journalistes, militants des droits de l’homme Ne pensez surtout pas qu’Erdogan nous représente.” Les islamistes au pouvoir seraient-ils perçus à Izmir comme une simple parenthèse ? Dans un autre bâtiment de l’université, Siret Hürsoy, directeur du Centre de recherche stratégique d’Egée, me reçoit dans son bureau. Sous un portrait d’Atatürk (plus jeune cette fois), il m’expose en anglais et avec enthousiasme cet extraordinaire ovni turc : “un cas unique dans le monde musulman, pays à la fois laïque, démocratique et à l’économie libérale. L’identité de la Turquie est européenne, musulmane et asiatique, ce qui en fait un pays effectivement très attractif. Elle a beaucoup emprunté à l’Europe, à la France, l’Italie, l’Allemagne... pour son système politique, législatif, judiciaire.

Le chercheur semble reprendre à son compte les déclarations du président Gül, la Turquie est un exemple, pas un modèle pour les pays arabes qui n’ont ni la même histoire ni le même dynamisme social ou économique. Les pays arabes ne peuvent pas basculer vers la démocratie en une nuit. Serait-ce une variation du concept longtemps développé en Occident d’exception arabe ? Cependant, si l’AKP plonge ses racines dans l’islamisme théorisé par Necmettin Erbakan avec Millî Görüs, il est aussi porteur de tout l’héritage laïque et occidentalisé d’Atatürk, ce qui en fait un parti sans équivalent dans le monde musulman.

Siret Hürsoy reconnaît volontiers quelques couacs dans la démocratie turque, mais trouve aussitôt des circonstances atténuantes. Au problème kurde par exemple : La France a pu régler le problème basque avec l’Espagne, mais la Turquie entourée, elle, de pays non-démocratiques : l’Iran, l’Irak, la Syrie (où les Kurdes vivent aussi) ne peut disposer des mêmes moyens. Le politologue reconnaît cependant que la Turquie elle-même est en transition, en mutation : Elle explore une voie, passant d’un sécularisme strict à un retour à l’identité religieuse; avant de conclure sur la "réussite" et la pertinence de l’exemple turc sur ses homologues européens "parce que les droits de l’homme ne sont pas les mêmes dans le monde arabe, en Chine ou en Europe".

Un relativisme qui peut laisser perplexe. Constante chez les universitaires turcs, tous s’accordent à dire que la Turquie est le résultat d’un long processus. On ne doit pas oublier que cette “combinaison réussie de l’islam et de la démocratie a été rendue possible en Turquie grâce à une laïcité radicale, rigide”, nuance aussi la politologue Nuray Mert qui s’interroge sur une transposition directe de ce modèle au monde arabe. L’armée, garante en Turquie de la laïcité, fait l’objet actuellement d’un débat houleux. Mais qui voudrait, par exemple en Egypte, limiter, comme certains en Turquie, le pouvoir de l’armée face à Israël ?

 

Juifs, musulmans… vivent ensemble, en harmonie

 

patisserie-juive-izmir.JPGLa Turquie a d’autres raisons de séduire. Elle a une économie libérale florissante avec un taux de croissance de 9,2 % au dernier trimestre 2010 (le plus fort d’Europe) et une augmentation de son revenu national de 8,9 % qui la place au 3e rang mondial après la Chine et l’Argentine. Elle a aussi une diplomatie respectable, une démocratie parlementaire rodée, une culture de la tolérance héritée de l’empire ottoman. “Nous avons des rapports affectueux avec les autres communautés”, m’explique Oret qui tient, avec son mari David, une pâtisserie juive boulevard Talatpasa, à Izmir. Une large avenue avec, plantée en son centre, une élégante allée de palmiers rappelant l’avenue Moulay-Youssef de Casablanca.

Oret et David sont membres de la Izmir Kültür Dernegi, une association où la communauté juive aime se retrouver. Quelques musulmans les ont rejoints. On compte aussi des mariages mixtes dans la communauté. Un des fils de David et d’Oret est d’ailleurs fiancé à une jeune musulmane. “Cela ne pose plus de problèmes avec les nouvelles générations”, me dit Oriet. La communauté juive compterait environ 1 500 personnes à Izmir, m’explique David en espagnol. Une langue que sa “famille chassée d’Espagne sous Isabelle la Catholique a conservée depuis cinq cent trente-cinq ans”, soit seize ans avant l’édit d’expulsion des Juifs (décret de l’Alhambra en 1492). David me présente d’ailleurs ses gâteaux aux noms à la fois turcs et espagnols : susamli halka, biscocho, kurabiyesi...

C’est dans le travail que je sens une restriction des libertés.

 

gare-izmir-2.JPGDans mon quartier, il y a un temple protestant, une église construite par des Levantins italiens, j’ai dans mes classes des étudiants juifs, explique Eve, prof de français dans un lycée francophone, il n’y a pas de discriminations. L’AKP n’a pas bouleversé les perceptions. C’est dans le travail que , je sens une restriction des libertés, à travers des circulaires qui interdisent des choses autrefois autorisées, comme les voyages ou les sorties scolaires en semaine. La vision de l’enseignement change aussi. On a récemment eu des inspecteurs qui nous ont reproché de ne pas parler davantage le turc. C’est ce que beaucoup dénoncent comme une islamisation rampante, quelquefois difficile à définir.

En avril encore, des milliers d’étudiants défilaient dans les rues d’Izmir avec des slogans hostiles à l’AKP (3). Les Juifs (23 000), comme les Grecs orthodoxes (2 500) et les Arméniens grégoriens (65 000), disposent en Turquie de droits spécifiques en matière religieuse et linguistique depuis le traité de Lausanne de 1923. Les alévis, musulmans constituant près du quart de la population turque, ne sont pas considérés comme formant une minorité. Pour la Turquie, ils n’existent pas et on continue dans les villages alévis à construire des mosquées qui serviront d’étables”, m’explique amusé un Kurde alévi. Car la Diyanet (Direction des affaires religieuses) est sous le contrôle exclusif des sunnites.

République laïque depuis 1927, la Turquie a organisé un clergé musulman sunnite fonctionnarisé géré et contrôlé par la Diyanet. Le financement du culte musulman est donc public, tandis que les autres cultes s’autofinancent. On est très loin du modèle français de laïcité. Evidemment, ce n’est pas la laïcité qui attire les pays arabes, sinon quelle importance que le modèle en question soit ou non un pays musulman ? On peut s’étonner aussi que des pays arabes ayant longtemps souffert de l’instrumentalisation politique de la religion, et a fortiori leurs composantes islamistes, approuvent un tel modèle qui contrôle toute la vie religieuse.

De plus, “la Turquie n’est pas laïque, puisque Etat et affaires religieuses sont liées, explique ce jeune doctorant en philosophie. La tension est partout en Turquie, entre alévis et sunnites, turcs et kurdes, islam et laïcité, foi et raison… Nous n’avons toujours pas résolu ce problème qui perdure et il est impossible de savoir ce que cela donnera. Il existe bien deux Turquie. Et c’est sans doute pour cette raison que la Turquie semble séduire des personnes aussi différentes, islamistes ou progressistes. Mais alors ce mariage de modernité et d’islam qui semble faire l’attrait du modèle turc ? La réponse de l’universitaire est sans appel : La synthèse n’a pas réussi.

 

Yann Barte (texte & photos), Le Courrier de l'Atlas, juin 2011

 

(1) Parti républicain du peuple (Cumhuriyet Halk Partisi).

(2) Parti de la justice et du développement.

 


 

NADIM MACIT

Chercheur et maître de conférence au département théologie et doyen de l’université de Gazi (Turquie).

 

“"La recherche d’un gouvernement d’inspiration religieuse

se solde souvent par un sacrifice de l’esprit démocratique"”

 

izmir-pelouse.JPG“"La Turquie est assurément un des exemples les plus typiques de ce qu’on appelle les modernités non-occidentales. Elle est le produit d’un long processus de luttes intellectuelles et politiques, la rencontre d’une modernité et d’une nation, de choix intellectuels et politiques modernes et d’un héritage historique.

Le modèle turc est séculier et laïque, en termes de relations entre religion et Etat, de respect de la diversité. C’est aussi un intéressant modèle de démocratie. Ce modèle semble répondre à une attente du monde arabe, en matière d’espoir, d’idéaux. Il faut dire que ce monde arabe a été déformé, martyrisé par des idéologies à bout de souffle. Ces dernières ont montré définitivement leurs limites dans les années 1990 pour laisser place à de nouvelles tendances, autoritaires, puisant leurs racines dans le mariage de la religion et d’un capitalisme conservateur.

La démocratie n’est pas un produit qui se vend ou s’achète, c’est une culture, un comportement. Et pour constituer cette culture, des communautés épistémiques et politiques sont nécessaires dans le monde arabe. Le processus de modernisation turc et la sagesse qui constitue la République ont été accaparés de façon négative par les mouvements islamiques, comme c’est souvent le cas dans le monde arabe. Les groupes islamiques se manifestent partout par un discours hostile à la modernité et à la pensée critique, rationnelle. Les islamistes du monde arabe se réfèrent au modèle turc parce qu’il représente ce mariage de la religion, du capitalisme et du conservatisme.

La manière dont ils mettent l’accent sur la démocratie n’est qu’une façade. La recherche à tout prix d’un gouvernement d’inspiration religieuse conduit à une longue et rude bataille idéologique qui se solde par un sacrifice de la raison et de l’esprit démocratique. La république turque devrait garder à l’esprit la liberté de penser et de croyance. Au lieu de contribuer à la construction de la culture démocratique en favorisant ces pratiques (libertés de croyance, de penser), on fonde un système basé sur les rapports hiérarchiques et la répression.

L’Occident a été le berceau des valeurs humanistes et politiques, les a abritées et même institutionnalisées. Mais elles sont communes à toute l’humanité. Nous nous sommes souvent contentés de suivre et de commenter ces tendances en en ignorant l’essence. Le monde arabe est, certes, façonné par les valeurs religieuses, mais il est aussi, aujourd’hui plus qu’hier, ouvert sur le monde, notamment par les nouvelles technologies de l’information".”

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juin 2011

Repost 0
Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, juin 2011 - dans Politique
commenter cet article