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5 avril 2011 2 05 /04 /avril /2011 23:01

LAÏCITÉ Alors que l’ensemble des partis tunisiens semblent prôner une séparation du politique et du religieux, presque aucun ne se donne les moyens effectifs de cette rupture. La laïcité passera-t-elle à la trappe des prochaines réformes constitutionnelles ?

 

Barbecue laïque Tunis - février 2011 - © Yann BarteUne manifestation antisémite devant une synagogue, plusieurs quartiers réservés aux prostituées attaqués… Les derniers événements en Tunisie invitent à repenser avec plus de vigilance la place du religieux dans le champ politique. En théorie, tous les partis – on en compte plus d’une trentaine – se prononcent pour une séparation des deux sphères, politique et religieuse. En pratique, presque aucun, y compris dans le camp progressiste, ne se donne pour l’heure les moyens réels de cette séparation.

Avec la légalisation début mars du mouvement islamiste Ennahda, de plus en plus perçu comme un parti de “démocrates stratégiques”, un dernier verrou vient de sauter : la loi sur les partis intégrée à l’article 8 de la Constitution tunisienne est à nouveau violée. Celle-ci stipule qu’“un parti politique ne peut s’appuyer fondamentalement dans ses principes, objectifs, activité ou programmes, sur une religion, une langue, une race, un sexe ou une région”. Avec le visa accordé aux nationalistes arabes et aux baathistes, la loi avait déjà été une première fois contournée. Doit-on désormais la considérer comme définitivement caduque ?

Même si certains crient encore à l’angélisme, il semble qu’il y ait pourtant désormais un quasi consensus sur l’acceptation des partis religieux et nationalistes, comme éléments légitimes du jeu démocratique. Mais alors quels garde-fous laïques ?

“Je pense qu’il va y avoir une belle bataille idéologique autour de la laïcité”, lance Jamel Ben Jemiâ, fondateur du nouveau Mouvement démocrate tunisien (MDT). “Nous sommes pour une laïcité claire et pas de type Marzouki ! Nous tenons au terme de ‘république laïque’ dans la Constitution.” Le parti centriste MDT fait figure d’exception sur l’échiquier politique tunisien. Il est un des rares partis à proposer la suppression de l’actuel article premier de la Constitution (“La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain: sa religion est l’islam, sa langue l’arabe et son régime la république”), proposant en remplacement un texte “plus respectueux des valeurs universelles” : “La Tunisie est une République libre, indépendante, laïque, démocratique et sociale. Elle assure la légalité devant la loi sans distinction d’origine de souche, de race, de religion ou de région.”

Le MDT propose un “nettoyage de la Constitution” de toute référence religieuse y compris dans les articles 38 et 40. “Et pourquoi le président de la République devrait-il nécessairement être musulman et tunisien depuis trois générations ?”


Capitulation préventive

 

Le parti Tunisie verte participait aussi, fin février, à Tunis, à la manifestation pour la laïcité. “Nous avons demandé dans notre programme une loi pour séparer religion et Etat”, explique Abdelkader Zitouni, coordinateur national du parti écologique qui reconnaît s’être inspiré de la loi française de 1905.

Pourtant, comme la plupart des partis, y compris de gauche, Tunisie verte se refuse à toucher à l’article 1 : “Il faut faire avec la susceptibilité des Tunisiens et éviter surtout de donner l’occasion aux partis religieux d’avancer davantage. Pour nous le plus important : ne pas appliquer la charia.” Un souhait qui s’apparente fort à un vœu pieu. Politologue à la faculté des sciences juridiques, économiques et de gestion de Jendouba (150 km de Tunis), Asma Nouria prépare actuellement, au sein de la commission des réformes politiques dont elle est membre, les textes de loi qui structureront la Tunisie de demain. Elle ne peut que constater la frilosité du camp progressiste sur cette question : “Il ne veut pas affronter les partis religieux, ni ouvrir un débat sur ces questions, préférant donner la priorité à d’autres problèmes. Les seuls à réclamer ouvertement la séparation de l’Etat et de la religion au niveau constitutionnel se trouvent dans la société civile, notamment avec ces nouvelles associations de jeunes très mobilisés autour de la défense de la laïcité.” Est-ce à dire qu’il n’y a déjà plus rien à attendre des politiques sur cette question ?

Peut-être pas, mais ça restera un “travail de longue haleine”, avec “un nécessaire travail de vulgarisation des concepts que n’ont produit pour l’instant ni les partis politiques ni même la société civile”. Un travail d’autant plus indispensable que le terme de “laïcité” provoque aujourd’hui une réelle allergie auprès des Tunisiens qui l’associent bien plus à l’anticléricalisme, à l’athéisme qu’à une neutralité de l’Etat. “Pour l’instant, nous sommes dans des alliances stratégiques de toutes parts et délaissons ce qui peut diviser. Les enjeux du moment sont autres et les débats théoriques repoussés ou laissés à la société civile. Lorsque l’alliance stratégique se disloquera, chaque parti défendra alors ses positions et le débat pourra enfin commencer. On ne pourra alors passer à côté de l’article 1er.”

Le politologue Hamadi Redissi partage également cet avis : “La revendication laïque, franche et radicale est pour l’instant absente des partis. Les enjeux sont plus immédiats, tournés vers les questions de sécurité, de corruption... De plus, les partis craignent de perdre leur soutien populaire en se revendiquant ouvertement laïques. Pourtant, s’il est impossible d’obtenir un consensus sur l’islam, on peut assurément l’obtenir sur la laïcité. Il vaut mieux en effet conserver la pluralité des interprétations en matière d’islam et acquérir un solide consensus en matière de neutralité de l’Etat.”

Une guerre des textes

Ex-parti communiste tunisien (PCT), le parti Ettajdid est présenté comme traditionnellement laïque. Depuis son retour, sur des bases plus populaires, il semble pourtant céder aux sirènes de l’“islamité”. “Nous sommes pour la séparation du religieux et de la politique, mais pas pour une laïcité à la française”, se défend Abdeljawad Jounaïdi comme s’il venait de proférer un gros mot. M. Jounaïdi était encore premier secrétaire du parti avant le 1er mars, date de la démission d’Ahmed Ibrahim (Ettajdid), ministre de l’Enseignement supérieur au gouvernement. L’article 1 ? “C’était un compromis. Nous préférons ne pas y toucher.” L’obligation d’être musulman pour se présenter à la présidentielle ? “La question n’a pas été tranchée. Il faudra un débat, mais nous ne sommes pas des intégristes laïques !” se défend encore M. Jounaïdi qui tient à rappeler l’identité tunisienne, “notre appartenance à la civilisation arabo-musulmane”. “Mais nous ne faisons pas de concessions sur le retour possible à la charia”, rassure le militant qui préfère brandir la menace caricaturale de mouvements marginaux comme Hezb-ut-Tahrir que celui plus insidieux et populaire d’Ennahda : “Nous sommes contre les ennemis de la démocratie qui sont pour le retour du califat, le Moyen Age…”

“L’article 1 sera le plus grand débat”, annonce Hamadi Redissi. “Pour l’instant il y a un consensus pour le maintenir en l’état, y compris au sein de la commission de la réforme. Le maintien de cet article est pourtant très risqué et peut avoir des conséquences graves pour le -futur…”

Le monde arabe, disait-on, serait quasi de façon atavique étranger à toute idée de démocratie. Nous assistons au démenti cinglant du mythe de l’exception arabe. Cette dernière n’existe pas davantage en matière de laïcité. “L’islamisme qui rejette aujourd’hui toutes les formes de laïcité, menaçant de mettre la sécularisation dans l’impasse et d’entraver par conséquent les efforts de modernisation en profondeur des sociétés arabes, n’est pas la manifestation d’une continuité idéologique ou politique dans l’histoire musulmane. Au contraire, il constitue une rupture récente (…)”, écrit Burhan Ghalioun, directeur du Centre d’études sur l’Orient contemporain (CEOC).

Le chercheur évite à tout prix l’approche culturaliste simpliste prédominant dans les études orientales et supposant, à tort, que “la laïcité est une valeur culturelle propre à certaines cultures, que les cultures n’évoluent pratiquement pas et que les organisations sociales des différentes communautés sont déterminées en grande partie par ces cultures toujours identiques à elles-mêmes”.

Au monde arabe aujourd’hui de prouver que ces théories culturalistes sont bien plus idéologiques que scientifiques. Si la Tunisie, après avoir opté pour la démocratie, institutionnalise la laïcité, elle fera mentir les apôtres de l’exception arabe et constituera un formidable espoir pour tout le monde arabo-musulman. Dès lors, tous les yeux sont rivés sur cette transition tunisienne dont le succès ne sera total que si elle se dessine à la fois démocratique et laïque.



Yann Barte (texte photos), Le Courrier de l'Atlas, avril 2011

 



 

 

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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, avril 2011 - dans Politique
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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 22:45

DÉBAT Dix ans que Nicolas Sarkozy tente de remettre en cause la loi de 1905 au nom de musulmans qui ne demandent rien ! Le Président aux velléités concordataires n’a toujours pas digéré, un siècle plus tard, la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

 

Le-Courrier-de-l-Atlas-n-47-avril-2011.jpgLa question a été tranchée il y a plus d’un siècle, mais le Président ne veut rien entendre. De la place Beauvau à l’Elysée, il n’a cessé depuis 2002 de remettre les pieds dans le bénitier, avançant un nécessaire “toilettage” de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat. A chaque nouvelle offensive, un tollé général et une déclaration reculade du président qui confesse finalement qu’“on ne peut avancer sans consensus”. Mais d’un rapport Machelon à un rapport Gérin, d’un débat identitaire à un autre, le président repart chaque fois en croisade, quelquefois même contre son camp. Chaque fois, la proposition d’une légalisation d’aides financières directes de l’Etat à la construction de lieux de cultes ressurgit, remettant en cause l’essence même de la loi de 1905.

 

Qui veut un toilettage de la loi, les musulmans ou Sarkozy ?

 

Puisque le Président aime à parler au nom des musulmans, il est bon de rappeler quelques chiffres. Un sondage pour l’hebdomadaire catholique la Vie révélait, en septembre 2006, que 94 % des musulmans de France se déclaraient favorables à la laïcité et à 73 %, attachés à la loi de 1905. Les musulmans de France plébiscitent les valeurs républicaines, l’égalité hommes/femmes (91 % des sondés). Ils ont sans doute compris également que la laïcité protégeait l’islam de l’instrumentalisation politique.

 

Est-ce vraiment à l’Etat de financer les mosquées ?

 

“Permettre aux musulmans de combler leur retard” est l’exigence en apparence louable exprimée par le Président devant selon lui justifier une remise en cause de l’article 2 de la loi qui stipule que “la République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte”. Il est pourtant illégitime d’opposer laïcité et égalité, en faisant valoir l’existence d’un plus grand nombre de lieux de culte chrétien, histoire oblige. Car “ce n’est pas la seule égalité de religions qui doit animer la conscience républicaine, mais l’égalité de traitement des croyants, des athées et des agnostiques”, écrit Henri Peña-Ruiz, philosophe, spécialiste des questions de laïcité.

 

Du reste, il existe des moyens divers d’opérer ce rattrapage (d’ailleurs presque accompli, avec encore aujourd’hui quelque deux cents projets de mosquées et déjà un peu partout des mosquées quasiment vides) : les mises à disposition de terrains communaux par bail emphytéotique (pour un loyer symbolique et des durées pouvant aller jusqu’à 100 ans) et la déduction de dons au culte musulman (que certains dénoncent comme un détournement de la loi). De plus, la communauté musulmane ne manque pas d’argent pour financer ces lieux sur fonds privés et afin de garantir son indépendance. Selon la loi, il n’est pas plus admissible pour l’Etat de financer des mosquées, que des églises, des synagogues ou quelconque établissement d’humanisme athée, de libres-penseurs ou des temples maçonniques.

 

Comment mieux faire respecter la loi ?

 

Dans les pratiques, notamment municipales, l’article 2 de la loi est régulièrement floué, par la gauche comme par la droite. Les mosquées sont alors financées en partie sur fonds public et la frontière entre cultuel et culturel, savamment brouillée. Seule l’extrême droite entame des poursuites judiciaires aujourd’hui contre la violation de la loi, mais toujours de façon extrêmement sélective : uniquement lorsqu’il s’agit de l’islam.

Il est donc urgent que les partis, de gauche comme de droite, donnent des consignes précises à leurs élus et rompent avec les pratiques clientélistes – du reste peu payantes –, à moins de vouloir encore donner du grain à moudre au Front national. Dans un but de renforcement de la loi de 1905, certains laïques souhaitent aussi voir mentionner son article 2 dans l’article 1 de la Constitution de 1958. Enfin, la loi demanderait à être appliquée sur tout le territoire comme l’exige les principes républicains. Là encore, personne, à gauche comme à droite, ne semble vouloir revenir sur l’exception concordataire de l’Alsace-Moselle. L’Alsace-Moselle serait-elle toujours allemande ?

Comment agir malgré tout en faveur de l’égalité ?

 

Il est un terrain où le gouvernement pourrait agir en faveur de l’égalité et où la discrimination entre l’islam et les autres religions reste criante : les “milieux fermés” (prisons, hôpitaux, internats, casernes…). L’Etat doit en effet “garantir” à chacun les moyens d’exercer librement sa religion. C’est dans cet esprit que sont instituées des aumôneries dans les milieux fermés. La loi autorise, dans ces seuls espaces, le financement public.

En 2008, le budget dévolu à l’indemnisation des aumôniers s’est élevé à environ 2 millions d’euros dont 1,1 million pour le culte catholique et seulement 333 000 euros pour l’islam, pourtant première religion des prisons… On comptait alors 69 aumôniers rémunérés et 78 bénévoles pour le culte musulman contre 203 rémunérés et 377 bénévoles pour le culte catholique. Malgré une progression de 30 % par rapport à 2007, l’écart reste démesuré.

 

Cependant, toutes les demandes au ministère de l’Intérieur d’augmentation du budget en faveur du culte musulman ont été jusqu’à présent rejetées. Le gouvernement méconnaît-il la loi, ou tient-il un double discours ? Toujours est-il que l’Etat préfère laisser se développer un islam radical dispensé par des détenus s’autoproclamant imams plutôt que de financer des référents religieux modérés et pacificateurs.

 

Fonds étrangers : quel est le problème ?

 

La mise au pas voulu de l’islam par l’Etat UMP brandit régulièrement la menace des “influences étrangères”. Le Président souhaite voir l’Etat français former des imams et interdire – exclusivement pour la religion musulmane –, les financements étrangers. Est-il question pareillement d’interdire au Vatican de financer les églises traditionalistes au nom du principe du “qui paye décide” et demander à ces dernières de cesser de parler latin ? Nullement. Les lois sanctionnant les propos racistes, violents… ne suffiraient-elles plus lorsqu’il s’agit des musulmans qu’il faille un autre arsenal législatif ou d’autres mesures de surveillance ?

 

Prières de rue, burqa… Quel rapport avec la laïcité ?

 

On voudrait nous faire croire que quelques prières dans les rues nécessitent un débat national. Mais cette question, que les pouvoirs publics semblent vouloir laisser pourrir, relève tout simplement de l’ordre public.

De même, le port de la burqa dans la rue ne pouvait en aucun cas relever de la laïcité qui consacre au contraire la liberté de chacun : “Le régime de laïcité impose l’abstention dans le seul espace relevant de l’autorité publique et parallèlement il établit la tolérance dans l’espace civil”, écrit Catherine Kintzler, professeur émérite de philosophie et auteur de Qu’est-ce que la laïcité ? (Ed. Vrin) qui préconisait un interdit au nom du “déni d’identification”. Le mélange des genres et la confusion des espaces sont toujours entretenus.

 

Quelle est la position de l’UMP et du FN sur la loi de 1905 ?

 

Aujourd’hui sur l’échiquier politique seule l’UMP ose encore remettre en cause cette loi de compromis, fruit de siècles de lutte entre le peuple français et l’Eglise catholique. Les deux partis prônent une laïcité sélective, qui ne s’appliquerait, quoi qu’ils disent, qu’aux seuls musulmans. Le concept de “laïcité positive” cher à Nicolas Sarkozy et à quelques communautaristes religieux devrait bien sûr dans les faits consacrer la supériorité de la religion catholique. Il en est d’ailleurs toujours ainsi.

 

UMP comme FN, qui tous deux ne cessent d’insister sur les racines chrétiennes, peuvent aussi très aisément s’accommoder des sectes (que Nicolas Sarkozy préfère appeler “nouvelles spiritualités”).

Tandis que l’un discute scientologie avec ses représentants, l’autre a su sceller un véritable partenariat politique avec la secte Moon. Les deux partis, on l’aura compris, aiment se draper des nouveaux habits de la laïcité pour mieux en torpiller le concept.

 

Yann Barte (texte photos), Le Courrier de l'Atlas, avril 2011

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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 19:12

REPORTAGE Dans la Tunisie de l’après 14 janvier, la question de la laïcité renaît avec une nouvelle acuité. Plus que jamais mobilisées, les forces laïques soulignent le danger de l’intégration, sans garde-fous, des islamistes dans le paysage politique.

 

On s’accroche encore sur les barbelés avenue Bourguiba. Tout l’après-midi, la foule se bouscule de chaque côté du terre-plein central sur des trottoirs trop étroits. Les enfants stationnent pour contempler les chars encore postés aux principaux carrefours et devant le sinistre bâtiment du ministère de l’Intérieur. Entouré des militaires qui avaient protégé la foule de la police durant le soulèvement populaire, Ibn Khaldoun, dressé sur son socle, contemple au bout de l’avenue la révolution. Devant les marches du théâtre, c’est un autre défilé : celui incessant des manifestants. Des rendez-vous Facebook pour les uns, fin de mosquée pour les autres, au son de la guitare ou des “allahou akbar”.

Ce 9 février, les pancartes en arabe et en français affichent le nom de la ville de “Kef”. Comme à Kébili et Gafsa, des violences y avaient encore causé la mort d’au moins 5 personnes la semaine précédente. La veille encore, des coups de feu se sont fait entendre aux abords de la grande artère. Ces rassemblements ininterrompus constituent une aubaine pour les vendeurs ambulants de pop-corn et autres friandises qui ne quittent désormais plus l’endroit. De modestes Mohamed Bouazizi à qui plus personne peut-être ne songera désormais confisquer la marchandise. Sur les murs, entre des slogans anti-RCD, les utopies s’affichent en lettres majuscules : “Liberté”, “Démocratie”, “Laïcité”.


Partis “progressistes”


Manif Tunis - février 2011 - © Yann BartePassé l’euphorie, c’est le doute et l’inquiétude qui parcourt la rue. Des rumeurs de complot continuent à courir, reflet d’une peur persistante d’un retour des RCDistes. Le gouvernement provisoire semble céder à toutes les demandes. Comme pour les nominations des gouverneurs, il avance, puis recule, sans ligne directrice apparente. Le week-end précédent, le leader islamiste exilé à Londres, Rached Ghannouchi, rentrait à Tunis, après vingt-deux ans d’exil, accueilli comme un prophète par des milliers de personnes. Des supporters nombreux mais aussi quelques badauds pour qui l’arrivée du gourou d’Ennahda est au moins une aussi émoustillante distraction du dimanche que celle de la visite de l’hypermarché Géant détruit durant les émeutes. N’empêche…

Les nouvelles et inhabituelles manifestations démonstratives d’islamistes troublent nombre de Tunisiens et la perspective d’une légalisation prochaine (pour l’heure, anticonstitutionnelle (1)) de partis religieux mobilisent plus que jamais le camp laïque. Des groupes de jeunes se multiplient sur les réseaux sociaux, et chaque jour voit la naissance de nouvelles associations.

“Il faut savoir qu’en Tunisie les partis politiques ne jouent pas un rôle très important”, explique Salah Zeghidi, vice-président de l’Association culturelle tunisienne pour la défense de la laïcité. Le militant est venu à ma rencontre, dans le quartier Belvédère, accompagnée de Raja Basly du nouveau Mouvement citoyen de mobilisation pour la transition démocratique. “Les laïques sont éparpillés dans les organisations de droits de l’homme, les associations féministes… Même s’ils sont laïques, Les partis progressistes ne l’assument jamais dans leur programme ou discours officiels. Certains dirigeants sont même des adversaires de la laïcité, comme Néjib Chebbi, le président du PDP (parti démocratique progressiste) ou Ahmed Brahim de Ettajdid. Minoritaires ou pas, nous devons défendre nos opinions : lorsqu’on est laïque, on fait la laïcité”, résume Salah se détournant d’une laïcité qui avancerait honteuse.

Raja reconnaît avoir un temps été séduite par le discours d’Ahmed Brahim, sans pourtant avoir pu voter. Elle se souvient encore du bureau de vote, des enveloppes transparentes et des regards suspicieux des gens de la cellule du RCD. “Ça sert à quoi vos isoloirs… à moins que vous y fassiez autre chose ?” avait-elle lancé de rage, en quittant le bureau, écœurée. “Je me souviens qu’Ahmed Brahim commençait ses discours par ‘citoyennes, citoyens’, je me disais qu’il avait peut-être une conception de la femme différente.” – “Ce discours que tu aimes et qui commençait par ‘citoyennes, citoyens’, se terminait par ‘As-salam alikoum wa rahmatou Allah wa barakatouh’”, lui répond Salah. – “Ah bon ?” éclate de rire Raja. Mais les deux militants restent confiants : la société civile est aujourd’hui en pleine effervescence.

Le lendemain, dans un snack, je retrouve Seif Soudani devant un énorme bol de lablabi, plat populaire tunisien à base de pois chiches. Prof de langue et littérature françaises à Tunis-I, Seif se fait également peu d’illusions sur les partis : “Le MDS d’Ahmed Mestiri vient de s’aligner sur les Marzouki, Chebbi… disant que l’Occident a trop longtemps diabolisé Ennahda, qu’il faut les intégrer dans le jeu démocratique. C’est le calcul cynique consistant à ramener les gens dans le giron républicain, sans les heurter par un discours trop laïque. Le PDP, lui, joue sur les instincts identitaires, versant dans le nationalisme panarabiste et jouant les idiots utiles des islamistes.”

Le jeune universitaire ne comprend pas cette précipitation vers l’amnistie du leader islamiste d’Ennahda, une attitude qu’il qualifie volontiers d’angéliste : “Ghannouchi a été jugé pour des actes avérés de terrorisme, comme l’affaire de l’incendie du local RCD de Bab Souika. Ses ambitions sont bien supérieures aujourd’hui à celles d’une simple gouvernance. Il prend son temps. L’islamisation est faite et il n’est plus utile pour lui de tenir un discours radical. A l’éparpillement des forces progressistes, répond l’unicité et la discipline d’Ennahda aujourd’hui en pleine réorganisation. C’est un vrai motif d’inquiétude.” Ghannouchi est encore dans tous les esprits ce 10 février au nouvel Espace Artisto, avenue de Damas à Tunis. Une rencontre-débat y est organisée animée par la jeune journaliste et blogueuse Henda Chennaoui.


Recherche d’une 3e voie


Artisto-Tunis---fevrier-2011---c-Yann-Barte.JPGAvertis par Facebook, une cinquantaine de jeunes se retrouvaient ce soir-là pour débattre de la laïcité. Personne ne semble dupe face à la récente conversion de Ghannouchi à la démocratie. “Son discours est très différent de celui qu’il tenait il y a 20 ans”, lance une participante. “Il est très différent de celui qu’il tenait il y a trois semaines !” rétorque une autre. “Les islamistes ont gagné en sympathie parce qu’ils étaient sous le coup de la répression. Ils vont maintenant la perdre.” “Ils ont subi la répression au même titre que les laïques et la gauche qui les a même soutenus”, rappelle Amel, militante facebookeuse. “Mais la gauche est toujours avec eux !” remarque un jeune homme qui exprime le souhait de trouver une troisième voie proprement tunisienne, entre la laïcité française et le sécularisme anglosaxon : “Il existe des versets laïques…” “Ah oui, et les autres versets, on en fait quoi ?”

 

Artisto-Tunis--2----fevrier-2011---c-Yann-Barte.JPGQuelques heures à peine avant le couvre-feu, les sujets les plus variés afférents à la laïcité sont ainsi abordés dans une surprenante liberté de ton : réforme de la constitution, difficulté encore à se déclarer athée, dépénalisation de l’homosexualité, nécessité d’agir sur le terrain social pour contrer l’islamisme, peine de mort… La Tunisie est assurément un pays bien singulier au sein du monde arabo-musulman.

“Les islamistes ne représentent de toute façon plus grand-chose”, m’assure le journaliste Slim Boukhdir, membre fondateur du Conseil national pour les libertés en Tunisie (CNLT) et véritable tête de turc de l’ancien régime. “C’est aujourd’hui une nouvelle génération qui aspire surtout à la démocratie, la justice sociale, l’égalité entre les sexes, jusque dans la question de l’héritage qui doit être mise dans l’agenda.” Sur les trottoirs de l’avenue Bourguiba, des passants viennent saluer le journaliste avec des mots d’encouragement. Près d’un petit snack de la rue du Caire, ce sont des serveurs qui viennent lui raconter comment ils étaient questionnés par la police après chacun de ses départs, pour décrire en détail ce que l’ancien détenu politique avait mangé, s’il avait payé lui-même et combien. Enlèvement, tabassage, visites nocturnes à son domicile… Slim a encore du mal à réaliser que ce harcèlement continu, qui lui a même fait quelquefois regretter la prison, est définitivement terminé. Un miracle.

 


Avenue de la Liberté

 

 

La stratégie des laïques diffère à l’intérieur d’un même mouvement. Il en est ainsi à l’association tunisienne des femmes démocrates (ATFD), créé, comme l’AFTURD en 1989.

“Je suis dans une association qui a toujours défendu la laïcité, mais nous travaillons plus aujourd’hui sur le projet que sur les termes”, explique Bochra Bel Haj Hmida, avocate et membre de l’AFTD et bien consciente de l’effet répulsif chez certains du terme “laïcité” associé à tort l’athéisme. “Il est important d’imposer la laïcité sans provoquer une contre-réaction pouvant profiter aux islamistes. En 2004, nous avons demandé la suppression de l’article 1er de la Constitution qui dit que la religion de la Tunisie est l’islam (2). Nous étions alors marginalisés. Je pense la réforme inenvisageable aujourd’hui.” Mais une telle révolution était-elle plus envisageable il y a seulement deux mois ? “Je préférerais pour ma part un cadre juridique qui préserve un État de droit ne permettant aucun retour possible. Cet article 1 de la Constitution ne garantit pas la laïcité”, m’explique pour sa part, au local de l’association, Fathia Hizem, responsable de l’information au sein du bureau de l’ATFD.

“Ennahda se compare souvent à l’AKP turc, mais lorsque les islamistes de l’AKP sont entrés au gouvernement, il existait déjà un cadre laïque. Ce dernier n’existe pas en Tunisie et c’est tout le danger.” Devant le siège de l’association, sur les trottoirs de l’avenue de la Liberté, comme dans Tunis, les poubelles s’amoncellent. Les agents municipaux, payés 50 euros par mois, demandent aussi leur part de la révolution.

Manif-islamiste-Tunis---fevrier-2011---c-Yann-Barte.JPGNous sommes vendredi 11 février, jour de prière. Des centaines de partisans islamistes de Hizb ut-Tahrir (Parti de la libération), après un passage bruyant devant la synagogue du centre ville, rejoignent vers 14h l’ambassade d’Egypte où ils hurlent leur haine de la démocratie, leur souhait de voir l’établissement d’un nouveau califat sur tout le monde musulman et accessoirement leur solidarité avec les Egyptiens en lutte. Le prêche politique se termine en prière géante dans la rue. Avenue Bourguiba, c’est un autre groupe islamiste, mal identifié, composé en partie de salafistes, qui vocifèrent sur Tahrir-Ambassade--Egypte-Tunis---fevrier-2011---c-Yann-Ba.JPGles marches du théâtre. Mais vers 18h, l’avenue tout entière se voit submergée par une foule en liesse, drapeaux tunisiens et égyptiens mêlés. Des gamins dansent sur les toits de voiture dans un concert de klaxons : Moubarak vient de tomber. “One, two, three, viva l’Algérie !” crie la foule impatiente de voir la contagion toucher le pays voisin. Zied, libraire à Al Kitab, regarde la foule. Il dit avoir vendu déjà au moins mille copies de la Régente de Carthage depuis la chute de Ben Ali. “Les gens sont avides de lire sur ce qu’il s’est passé, avant et après le 14 janvier.” Une production tunisienne post 14 janvier est déjà sur les étals : “La Révolution des braves de Mohamed Kilani se vend très bien par exemple.” Zied se dit aussi opposé à la militarisation de la société qu’à son islamisation : “Nous nous sommes débarrassés d’un dictateur et je refuse autant la dictature du ciel.” Sur le chemin du retour, rue de Paris, un vendeur étale des dizaines de copies CD de la Régente de Carthage. Deux dinars cinq cents pièce !

 


Barbecue


 

Barbecue-laique--2--Tunis---fevrier-2011---c-Yann-Barte.JPGLa semaine se termine en fumée, le samedi 12, sur la plage de Gammarth au nord-est de Tunis. Un grand barbecue pour la laïcité y est organisé sur l’initiative d’un groupe Facebook. L’ambiance est conviviale, presque potache avec un brin de pédagogie. Entre les fumées des merguez, le professeur de sciences politiques Hamadi Redissi, porte-voix en main, improvise un surprenant cours sur la laïcité. Près de 300 personnes ont répondu présent. L’alcool se fait très discret. “La police est déjà venue”, me confie un des participants qui a enveloppé sa canette de Celtia d’une pudique serviette en papier. “Je voulais lancer un débat sur la laïcité avec une petite provocation par rapport à la cuture tunisienne”, reconnaît Anis Guiga, l’initiateur de l’événement. La laïcité, Anis est tombé dedans quand il était petit. “Ma mère était aux Femmes démocrates. Je me souviens très bien à 10 ans, lorsque je suis tombé sur une lettre contenant la liste des noms de femmes que les islamistes menaçaient de mort. J’y avais lu le nom de ma mère. C’était très violent. Depuis, j’ai des idées très claires”.

Raja est venue elle aussi, avec des pancartes. Elle ne s’économise plus, consciente que les islamistes ont une longueur d’avance : “Ils savent très bien jouer le jeu de la démocratie. Beaucoup vivaient en Europe. Nous, nous avons tout à découvrir. Mais je sais que les jeunes Tunisiens ne marcheront pas avec les islamistes. Ils sont pour la plupart laïques sans même connaître le mot. Les islamistes sont organisés, unis. A nous de travailler à notre tour !”

 

 

Yann Barte (texte photos), Le Courrier de l'Atlas, mars 2011

 

 

(1) Le parti a fait une demande de légalisation en contradiction avec l’article 8 de la Constitution qui stipule qu’”Un parti politique ne peut s’appuyer fondamentalement dans ses principes, objectifs, activité ou programmes, sur une religion, une langue, une race, un sexe ou une région.”

(2) “La Tunisie est un Etat libre, indépendant et souverain: sa religion est l’islam, sa langue l’arabe et son régime la république” (art. 1 de la Constitution).

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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, mars 2011 - dans Politique
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1 mars 2011 2 01 /03 /mars /2011 01:27

Professeur en sciences politiques à l’université de Tunis et essayiste, Hamadi Redissi est l’un des penseurs critiques de la modernité dans le monde arabe. Laïque convaincu, cet intellectuel est aussi un homme engagé sur le terrain. Il sort ce mois-ci “la Tragédie de l’islam moderne” (Ed. Seuil).

 

La laïcité est-elle aujourd’hui une priorité en Tunisie ?

En partie à cause de problèmes liés à la sécurité, la laïcité n’est pas encore au cœur des débats. La question est pourtant stratégique et va être posée prochainement avec le draft de la nouvelle Constitution et le statut d’Ennah-da. L’article 1er de la constitution dit que la Tunisie est un “Etat libre, indépendant et souverain” dont la religion est l’islam, la langue l’arabe et le régime, la République. La majorité des juristes interprète ainsi l’article : la religion n’est pas celle de l’Etat, mais de la Tunisie. Dans cette interprétation, l’Etat ne se confond donc pas avec la religion et se donne toute latitude d’énoncer des normes législatives ne correspondant pas à l’islam. Néanmoins l’ambiguïté est là, même si la charia n’est pas, comme dans la Constitution égyptienne, une source de législation.

 

Faut-il alors supprimer l’article 1er de la constitution ?

 

Nous avons trois postures. Les maximalistes qui demandent à garder l’article et à en ajouter un autre, sur le modèle de la Constitution égyptienne, faisant de la charia une source, ou la source principale, de la législation. Les minimalistes dont je fais partie, demandent à ce qu’on inscrive dans la Constitution la neutralité de l’Etat en matière de religion. La position intermédiaire consiste à garder l’article 1er dans sa nature actuelle sans rien y ajouter. Beaucoup sans doute ne veulent pas s’embarrasser de cet article dans sa forme initiale, mais souhaitent surtout conserver les acquis de la sécularisation à caractère culturel et social. Une majorité de Tunisiens veut garder le consensus social des valeurs en l’état.

 

Quels garde-fous peut-il y avoir pour conserver ces acquis et tendre vers la laïcité, concept beaucoup plus large ?

 

Je propose non seulement la neutralité de l’Etat en matière de religion, mais aussi – et au cas où on conserverait l’article 1er en l’état – un conseil de la République qui garantirait le respect de cette neutralité de l’Etat dans la vie sociale et qui aura la capacité d’ester en justice des mouvements, voire des personnes, qui contreviendraient aux normes de cette neutralité ou de la laïcité. Je le verrai civil et démocratique et non militaire comme le modèle turc.

Vous avez des pays comme l’Egypte, le Yémen, l’Algérie… qui considèrent que l’islam est la religion de l’Etat avec la charia comme norme suprême ou comme une des sources de la législation, mais où les islamistes n’ont qu’un rôle subalterne, même s’ils siègent quelquefois au Parlement. Ils n’ont aucune chance dans un autoritarisme libéralisé, dans des élections truquées et un jeu politique déréglé, à prendre le pouvoir. Si la Tunisie devient réellement démocratique, il y a de forts risques que les islamistes deviennent un jour, sinon la majorité sociale, du moins la majorité numérique au Parlement.

Il faut se préparer à cette hypothèse ou rester dans le schéma autoritaire. Mais pour cela, il faut aussi des garde-fous si nous voulons aller véritablement vers une démocratie stable et ininterrompue.

 

Yann Barte (texte photos), Le Courrier de l'Atlas, mars 2011

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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 23:42

REPORTAGE La fille du chef historique hérite du parti familial avec 67 % de suffrages. Entre clashs, démissions et dérapages, un congrès à couteaux tirés, dans la plus pure tradition frontiste.

 

On leur avait promis de l’ambiance, les Tourangeaux n’ont pas été déçus. C’est presque une ville en état de siège qu’ils ont connue ce week-end des 15 et 16 janvier, avec des dizaines de cars de CRS à chaque coin de rue. “On a même des hélicos au-dessus de nous depuis vendredi. C’est pire que lors de la venue du pape en 1996 !” se souvient une restauratrice, qui s’interroge encore sur le choix de la ville : “Il y a bien l’ancien armurier de Jeanne d’Arc dans le coin, mais bon…”

Appelés à la vigilance par la préfecture, certains commerçants ont préféré fermer boutique. Ce samedi matin, au centre Vinci, où se déroule le XIVe congrès du Front national, l’ambiance est aussi électrique.

La veille au soir, les résultats ont fuité: Marine Le Pen remporterait la présidence du parti avec 67 %. Roger Holeindre, premier vice-président et membre fondateur du FN, tient l’une des quatre tables du congrès où il expose ses livres, comme Tout va mal en France… C’est la faute à Pétain! Fervent partisan de Bruno Gollnisch, Holeindre ne décolère pas : “Ce n’était peut-être pas la peine de dépenser des millions pour un congrès si le résultat est donné 24 heures à l’avance ! Le résultat du vote ne représente absolument pas mes idées.” J’évoque avec lui le départ de certains militants. “Oui, eh bien il y aura déjà le mien ! Bruno Gollnisch gardait beaucoup dans son programme des raisons qui ont fait la naissance du Front national, alors que Marine Le Pen en ignore la quasi-totalité.”

Impossible d’en savoir plus sur ces “fondamentaux” du FN bradés par la fille Le Pen. “Mes idées sont celles du Front national quand il a été créé, il y a quarante ans, point à la ligne, c’est clair, ça suffit, vous n’allez pas me poser 45 fois la question !”

En face, une boutique du Front renfloue les caisses du parti avec des chaussettes “flamme” à 2 euros, des stylos JMLP, des pin’s fleur de lys, des tee-shirts “Les gars de la Marine” et même, plus cocasses, de vieux tee-shirts recyclés “Le Pen Président 2007”.

Président à vie

Tandis que dans le grand amphi se déroule l’assemblée générale ordinaire, avec des hommages au chef à n’en plus finir, Antoine Mellies, membre de la coordination nationale du FNJ, tient le stand de la jeunesse du Front, largement acquis au marinisme, à l’image de son coordinateur national, David Rachline.

Antoine parle du grand rassemblement souhaité, pourquoi pas avec la gauche patriote, de Chevènement, et Riposte laïque, de Pierre Cassen, “très courtois à notre égard” et qui “ne brille pas par un antifascisme débile”, mais en aucun cas avec les Identitaires, d’ailleurs certainement “soutenus par une branche de l’UMP” et sombrant dans des “délires eurorégionalistes”.

Le jeune frontiste est moins loquace lorsqu’on l’interroge sur le microparti Cotelec de Jean-Marie Le Pen, destiné à récolter les dons. “Je ne réponds même pas à ça. Regardez comment se financent les partis aujourd’hui, le FN est exsangue alors qu’on est la 3e force politique, on est moins riche que le PC !” Le journal Minute, (qui s’est vu refuser l’accréditation au congrès, comme Rivarol et d’autres journaux pro Gollnisch), s’était interrogé en octobre dernier sur cette mainmise par J.-M. Le Pen sur les finances du parti à travers Cotelec.

Plus amusant, l’article 6 des statuts du Front national stipule que “l’adhésion au Front national n’est compatible avec aucune appartenance à un autre parti ou mouvement politique”. Jean-Marie Le Pen devrait donc être “automatiquement exclu” du vote, mais aussi du FN ! Heureusement le parti est modelé sur mesure.

L’après-midi, on sacre d’ailleurs le patriarche après un vote “par acclamation”. Jean-Marie Le Pen, déjà président de Cotelec, devient membre de droit de toutes les instances du mouvement : conseil national, comité central, bureau exécutif, bureau politique, commission nationale, investiture…

Le discours de “départ” du chef, interminable, achève à mes côtés un journaliste japonais qui s’endort. Sur le fond, le discours du nouveau FN est le même qu’il y a vingt ans : totalement contradictoire. Ultralibéral tout en se prétendant proche du “petit peuple”, laïque quand il s’agit d’islam tout en reprenant la rhétorique intégriste sur le “déclin de la France” dû à Vatican-II. Seul le vernis républicain tente de lui donner plus de respectabilité.

Dans une vidéo répétitive sur écran géant, des “merci Jean-Marie” de militants, aussi ennuyeux qu’impersonnels, défilent, tandis que les congressistes agitent les drapeaux tricolores et entonnent bientôt la Marseillaise.

 

“Dératiser la France”

Retour sur le parvis du Vinci. J’interroge deux Jurassiens, ancien DPS (service d’ordre du FN), militants “depuis 22 ans”, tous deux marinistes, donc plus modérés selon la grille de lecture de certains journalistes. “Faut dératiser la France, il y a trop de merde !” me lance le premier, sans me regarder. Qui sont les rats ? “Tous ceux qu’on héberge, qu’on accueille et qui nous tirent dans le dos”, précise son ami. “Vous ne crachez pas dans la main de votre mère, vous ? Non, ben nous non plus, voilà.” “Vous n’allez pas me dire qu’en appelant un gamin Mohamed ou Saïd, vous en faites quelqu’un dont la volonté future est d’être un Français !” continue le second, qui explique être venu avec “un ami de l’UDC rencontré sur un site national”.

Plus loin, sur le trottoir, un groupe de “Gollnischiens”. Elie, qui se présente comme franco-libanais et s’empresse de me questionner sur mes origines avec suspicion, ne sait pas encore s’il restera au parti : “C’est wait and see. On va voir si [les marinistes] sont ou non trop mondialistes avec les PPQTS.” Ses amis rient. Les quoi ? “Le petit-peuple-qui-a-tant-souffert, vous savez, on ne peut pas tout dire. La liberté d’expression…” “On a tous voté Bruno, c’est le gardien du temple, la doctrine du Front que Marine brade. On n’entend rien sur la loi Veil, et puis elle fait partie des amis d’Israël au Parlement européen. Pourquoi pas des Serbes ou des Arméniens, historiquement plus proches des chrétiens de France ? Nous, on veut une droite nationale, ni casher ni halal, on veut une droite nationale cochon !”

A quelques rues de là, des poubelles brûlent, les pierres de manifestants et les grenades lacrymogènes de gendarmes mobiles fusent. Près de 3000 contre-manifestants se sont rassemblés pour dire non à l’extrême droite.

 

Après les vrais faux adieux du chef le samedi, voici le vrai faux suspense des résultats du vote le dimanche. Sur 17 127 votants, Marine Le Pen remporte l’élection avec 67,65 % des voix. On connaît à présent les décimales.

Vient ensuite la proclamation des cent élus du comité central, aux allures de remise des prix de fin d’année (un 50/50 pour les deux courants), auxquels s’ajouteront vingt autres noms, tous choisis par la nouvelle présidente, donc tous marinistes.

Gollnisch bon perdant

Bruno Gollnisch fait son discours de perdant bon joueur, louant les qualités du chef éternel, de la nouvelle présidente et des valeurs traditionnelles qui n’ont rien de “ringardes”. Il dénonce la “décadence morale” et “sécuritaire”, prône “l’expulsion sans faiblesse des délinquants étrangers”, “la déchéance des binationaux”, “la préférence nationale”, et redit son opposition à l’avortement et à l’euthanasie (1).

En salle de presse, Bruno Gollnisch préfère distribuer les compliments empoisonnés à sa rivale : “Elle a réussi une percée médiatique vraiment exceptionnelle, si exceptionnelle que certains de vos confrères ont cru devoir rendre compte de cette campagne en faisant l’impasse sur l’un des deux protagonistes”, lance le Caliméro des médias, qui n’a pas eu, il est vrai, les faveurs d’Arlette Chabot.

Nouveaux clashs

Devant les médias, Jean-Marie Le Pen revient sur l’agression par le service d’ordre du FN d’un journaliste de France 24 qui s’était introduit la veille au dîner de gala : “Le personnage en question a cru pouvoir dire que c’est parce qu’il était juif qu’il avait été expulsé… Ça ne se voyait ni sur sa carte, ni sur son nez, si j’ose dire.”

Comme si le cliché antisémite ne suffisait pas, avec beaucoup de classe, il poursuit : “Quelqu’un d’autre s’en est mêlé, c’est M. Xavier Bertrand (ministre du Travail et de la Santé, ndlr), qui a dit que c’était le visage de l’extrême droite. M. Bertrand devrait regarder le sien, qui ruisselle du caca des scandales.”

Interrogée un peu plus tard par une journaliste sur les propos de son père, Marine Le Pen enfonce le clou : “J’aurais probablement un jugement plus dur encore sur le comportement de votre confrère.” Puis, dans une ambiance délétère, la présidente parade dans les allées pour le “verre de l’amitié”, alors qu’un nouveau clash survient.

Militant depuis quinze ans, Farid Smahi vient d’apprendre son éviction du bureau politique. “[Marine Le Pen] est racialiste. Je ne suis pas le bougnoule de service. Elle a été hypocrite. Elle m’a jeté et s’entoure des mégrétistes, qui nous ont foutu dans la merde. (…) A tous les patriotes dans les banlieues, je dirai que je me suis trompé.” Les “ferme ta gueule !” du trésorier du parti et la reconduite manu militari vers la sortie de M. Smahi par les DPS ne le feront pas taire. Les noms d’oiseaux fusent. Un homme du service d’ordre tombe dans l’escalator. Des caméramen, empêchés de travailler, hurlent. Et pour couronner le tout, la femme du chef court pour recoller les morceaux par des “mon petit Farid”. Fin du cirque.

 

Yann Barte (à Tours), Le Courrier de l'Atlas, février 2011

(1) “Une grande politique familiale et d’accueil de la vie, qui doit être respectée et protégée, de son origine à son terme naturel.” (sic)


 

3 questions à FARID SMAHI

Conseiller régional d’Ile-de-France de 1998 à 2004, Farid Smahi est aujourd’hui secrétaire départemental du FN de l’Essonne. Evincé du bureau politique, il a quitté le parti avec fracas lors du dernier congrès de Tours.

 

 “Je me suis trompé, le FN est un parti raciste”

 

1 A quoi attribuez-vous votre éviction du bureau politique alors que vous avez été élu en 13e position au comité central ?

Je milite depuis 15 ans au FN, je suis reconduit à chaque élection. Et après des années de loyauté, je suis éjecté par Marine Le Pen. Je m’interroge : comment se fait-il que toutes les droites populistes européennes, autrefois pro-arabes, particulièrement propalestiniennes dans l’ensemble, ont été reçues depuis quelque temps en Israël ? Elles ont toutes aujourd’hui le même slogan anti-musulman. Elle m’a viré parce que je suis un patriote français propalestinien et musulman. Ce qui me chagrine le plus, c’est Jean-Marie Le Pen, qui était lui aussi pro-arabe, pro-Irak, propalestinien. Moi, mon combat est celui de la binationalité, hérésie juridique et véritable danger face notamment à l’islam radical. Ça, c’est de la politique !

 

2 Vous avez dit au Congrès : “Je ne suis pas le bougnoule de service”, mais ne pensez-vous pas que vous avez toujours été un alibi au FN ?

Je me pose la question aujourd’hui. Quand je vois encore Jean-Marie Le Pen traiter un pauvre journaliste agressé de juif avec le nez crochu, ça me fait vomir. Quand ce n’est pas l’antisémitisme, c’est l’anti-musulmanisme. De quelle dédiabolisation parle-t-on ? Qu’a dit son père devant toutes les caméras ? Et sa fille participe à ça… C’est inquiétant.

3 Vous comprenez aussi qu’on puisse être étonné de votre étonnement ?

Ce n’était pas un parti raciste, je ne pense pas. Qu’est-ce que j’y aurais fait ? On avait viré les mégretistes, j’étais ravi. Ce congrès est un durcissement, avec leur retour, et, comme le congrès socialiste de 1920, il sera celui de la division, parce que ça ne tiendra pas, vous verrez. Si vous saviez tous les soutiens de militants écœurés et tous ceux qui m’annoncent quitter le parti. Le FN fonctionne à l’envers. L’Ile-de-France, c’est 12 millions d’habitants, et pas un seul élu du Front national. Pourquoi ? Parce que Jean-Marie Le Pen a mis tout son argent dans le Nord, où est sa fille, et en Paca. Voilà la stratégie : de l’argent mis n’importe comment et une campagne anti-islam !

 

Propos recueillis par

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2011

 

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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 00:05

Bloc identitaire, Riposte laïque, FN, Résistance républicaine...

 

EXTREMISME Les Assises contre l’islamisation de l’Europe en décembre dernier ont mis en lumière un nouveau syncrétisme anti-musulman rassemblant groupuscules d’extrême droite et militants issus de l’extrême gauche.

 

 Il y a des chiffres qui font mal : pour 42 % des Français, la présence d’une communauté musulmane en France représenterait “plutôt une menace pour l’identité de notre pays” (sondage Ifop/le Monde, déc. 2010). Evidemment, on pourra toujours rétorquer que les questions sont mal posées et même parfois biaisées. Qu’entend-on par “identité de notre pays” ? Il n’empêche. Le malaise est là, indiscutable, comme dans la quasi-totalité des pays européens, tandis que le rejet des musulmans se voit désormais théorisé à gauche comme à droite.

 

Le musulman, cet “autre”

 

Riposte-laique.JPGL’islam a souvent servi de figure de “l’autre”. C’est la culture différente, incompatible avec la nôtre, voire ennemie de la nation française (pour le FN), de la civilisation européenne (pour l’extrême droite païenne identitaire) ou de la civilisation chrétienne (pour le Mouvement pour la France). L’opposition à l’islam est une constante dans l’extrême droite française, même si les argumentaires varient selon les courants et les périodes. Avec Marine Le Pen, le FN s’est plus récemment “ouvert” à une certaine modernité culturelle en matière de mœurs. C’est ainsi que, lors d’un discours sur “l’islamisation des banlieues”, Marine Le Pen a pu jouer les gays contre les musulmans, comme le faisait, il y a quelques années au Pays-Bas, le populiste Pim Fortuyn, ouvertement homosexuel lui-même.

Elle jouera demain le contraire si la tactique s’avère plus payante. Il s’agit moins aujourd’hui d’opposer l’islam aux valeurs chrétiennes que de criminaliser l’immigré musulman.

 

Alors, l’hostilité à l’islam est-elle consubstantielle du mouvement national, comme s’interrogeait en 2007 Christian Bouchet, l’un des leaders du courant nationaliste-révolutionnaire français, à l’université d’été d’Egalité et Réconciliation ? Non. “L’islam n’a pas toujours été considéré négativement par les nationaux”.

Et de rappeler que la victoire des islamistes du FIS algérien a été saluée par beaucoup d’entre eux. Elle était “vue comme un début de solution à l’immigration à laquelle le FIS est hostile, comme il est opposé au mélange de la culture arabe avec celle de l’Occident”. De même, Bouchet écrivait en 2009 à propos des élections volées iraniennes : “Ne cachons pas notre joie. La victoire de Mahmoud Ahmadinejad, c’est aussi d’une certaine manière notre victoire, celle des mal pensants et des résistants…”

 

Ainsi, l’extrême droite a toujours salué à sa manière l’émergence, dans d’autres pays, de courants de l’islam politique ou intégriste. Une posture qui ne semble pas en contradiction pour elle avec une stigmatisation de la communauté musulmane du pays. Face aux succès des droites populistes européennes, comme l’UDC en Suisse, l’extrême droite française s’est emparée à nouveau du thème de la lutte contre l’islamisation qu’elle avait, en partie pour le FN, mis de côté lors de la campagne de 2007. Elle avait même tenté alors, sans succès, une opération séduction en direction des immigrés.

 

Au racisme traditionnel, suprémaciste, succède depuis quelques années un différentialisme plus discret, qui passe mieux au regard de la loi Gayssot. Mais dans cette croisade anti-islam, la droite extrême a trouvé dernièrement de nouveaux compagnons de route, à gauche cette fois. Dans un délire commun, les jihadistes anti-islam, de gauche comme de droite, partagent le même fantasme d’une islamisation prochaine de l’Europe et la même haine contre le musulman d’ici.

 

“Doriotisme”

 

Riposte laïque, Résistance républicaine… ces nouveaux groupuscules de gauche, ultra-laïques et à la capacité de nuisance réelle, en ont surpris plus d’un par leur présence aux Assises contre l’islamisation de l’Europe, qui se sont tenues en décembre dernier à Paris, aux côtés du Bloc identitaire.

 

Riposte laïque (RL) a trois ans. Son premier combat (l’affaire Truchelut) marquait une rupture dans le camp laïque. Aux côtés de l’avocat du MPF, RL soutient Fanny Truchelut, qui avait exigé de deux femmes de retirer leur voile dans les parties communes de son gîte. Caroline Fourest, qui défend à travers les deux femmes voilées sa conception de la laïcité et les différences d’exigence selon les espaces (rues, gîtes ou bien écoles), écrit : “En tant que prestataire de service, une propriétaire de gîte n’a certainement pas à dire à des clients qu’elle ne veut pas ‘de ces gens-là’ (…) à moins de franchir la fine barrière séparant l’exigence de laïcité de l’intolérance.” Et cette barrière sera allègrement franchie…

 

Bernard Teper, président de l’UFAL (Union des familles laïques) et membre de la rédaction de Respublica, connaît bien ces “ultra-laïcs” qui ne cessent depuis leur création de fustiger l’islam et les musulmans. Pour cause, le président fondateur de Riposte laïque, Pierre Cassen, était autrefois dans ses rangs.

 

“On peut véritablement parler à leur sujet de ‘doriotisme’(1) : des gens qui partent de la gauche ou de l’extrême gauche et organisent un virage vers la droite et l’extrême droite.” Pierre Cassen incarne parfaitement ce virage surprenant. “Il a suivi le parcours d’un certain François Morvan, membre du comité central de la LCR et fondateur du mouvement Vive la République qui a intégré le Pôle républicain de Chevènement en 2002 avec l’idée de lier ‘les républicains des deux rives’. Le groupe rejoindra ensuite Debout la République, de Dupont-Aignan. Tout cela en quelques années à peine.” Pierre Cassen, ancien trotskiste, fait partie de cette mouvance. “Mais il se rallie à l’idée de Fabrice Robert, président du Bloc identitaire : le champ politique n’est pas la priorité, il faut d’abord gagner la bataille idéologique.” C’est ainsi que Cassen va vers les médias et les associations. Il devient membre de la rédaction de Respublica, journal en ligne de la gauche républicaine. “‘Il faut rencontrer François Morvan’ C’est la première chose qu’il nous a dite lorsqu’il s’est infiltré chez nous”, se souvient Teper.

 

Imposture

 

Christine Tasin, présidente de Résistance républicaine, a elle aussi connu cette incroyable transhumance politique, PS, puis MRC, elle a finalement rejoint un temps Dupont-Aignan, pour applaudir aujourd’hui aux propos de Marine Le Pen.

Aujourd’hui, c’est le FN qui se rapproche le plus du discours de RL. Pierre Cassen, que nous interrogions lors des Assises contre l’islamisation sur la comparaison de Marine Le Pen entre les prieurs de la rue Myrha et l’occupation allemande, déclarait alors : “On pourrait effectivement demander des droits d’auteur sur beaucoup de ses phrases”, avant de rappeler la désertion des politiques de gauche sur ces questions.

 

 

Après la rupture avec Pierre Cassen, “nous avons été attaqués en 48 h par toute une nébuleuse de groupes d’extrême droite : bivouac, cochon halal…” poursuit le président de l’UFAL. “Avec tous les liens qu’il avait avec l’extrême droite païenne et juive de type Ligue de défense juive”, un groupuscule ultra-violent qui, on ne sait pourquoi, n’a jamais été dissous.

Riposte laïque et Résistance républicaine partagent avec les intégristes musulmans littéralistes une même lecture essentialiste de l’islam, qui ne serait pas ce qu’en font les croyants. Ce serait une “religion à part”, intrinsèquement totalitaire, liberticide et absolument incompatible avec les valeurs de la République.

 

L’islam n’est pas, pour ces militants, une construction sociale ou historique. Le Coran est une norme juridique absolue, figée dans le temps. C’est pourquoi intégristes musulmans et mouvements racistes anti-islam se renforcent mutuellement. “L’antiracisme de Riposte laïque est en parfaite concordance avec celui des Indigènes de la République, qui ne dénoncent le racisme que lorsque les victimes sont noires, arabes ou musulmanes”, écrit Caroline Brancher, dans la revue Prochoix. “L’antiracisme affiché par Riposte laïque tient plus de la lutte clanique destinée à servir les intérêts d’un communautarisme blanc que du véritable combat antiraciste à portée universaliste.”

 

Mais alors que les Indigènes jouent franc-jeu, dénonçant d’emblée la laïcité et le féminisme comme une “gangrène de la République”, les mouvements ultra-laïques se parent au contraire des habits de la laïcité et du féminisme, tout en méprisant dans les faits l’universalisme et ignorant le concept philosophique même de la laïcité. En somme, une parfaite imposture.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2011

 

(1) De Jacques Doriot, ancien communiste qui fonda le Parti populaire français, l’un des principaux partis de la Collaboration.

 

Voir l'article en PDF  sur le site de l'UFAL

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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 21:34

MANIFESTATION Rassemblés à Paris le 7 janvier dernier, les coptes dénonçaient un laisser-faire coupable de l’Etat égyptien dans les événements. La colère était palpable.

 

manif-coptes---photo-Yann-Barte-2.JPGBanderoles, drapeaux français, cierges ou croix à la main, le 7 janvier dernier, à 15 heures, ils sont déjà près de mille à battre le pavé de la place Notre-Dame à Paris. Un Noël orthodoxe aux couleurs plus politiques qu’à l’accoutumée. Nous sommes à une semaine de l’attentat contre l’église copte d’Alexandrie qui a fait 21 morts et 97 blessés. Tous sont venus en solidarité avec les chrétiens d’Orient  : jeunes Coptes, Français musulmans, représentants religieux chrétiens, élus, Parisiens solidaires et défendant la liberté de conscience.

 

manif-coptes---photo-Yann-Barte-4.JPGEn revanche, aucune délégation du Conseil français du culte musulman (CFCM) présente. Comme la veille, elle aurait sans doute été jugée “un peu gênante”, selon les termes du curé copte de l’église de Châtenay-Malabry (Hauts-de-Seine), qui n’avait accepté que les condoléances du président du CFCM, M. Moussaoui. Les chrétiens d’Orient sont las des condamnations de principe, des discours lénifiants sur ces chrétiens et musulmans. RMF, UOIF, Mosquée de Paris… tous avaient condamné en termes fermes le “lâche attentat”, mais aucun n’a dénoncé les discriminations et violences au quotidien dont font l’objet les chrétiens.

Le gouvernement et le président Moubarak lui-même, que certains coptes appelaient ici par dérision “cheikh”, se sont empressés de condamner des “mains étrangères” afin de repousser leurs propres responsabilités. Pourtant, les chrétiens d’Orient ne demandent rien d’autre que d’“être traités à égalité avec leurs frères musulmans”. Ils attendent une condamnation ferme de la politique des Etats arabes et des faits.

 

Autorités complices

 

“On en a tous marre des slogans : ‘Nous sommes un seul tissu’, ‘La croix et le croissant ont toujours existé. Nous sommes un seul peuple’… C’est un discours étouffant. La vérité, c’est que les livres d’histoire ont gommé sept siècles d’histoire copte, que le système éducatif est envahi d’enseignants qui forcent manif coptes - photo Yann Bartel’apprentissage du Coran dès le plus jeune âge aux chrétiens et que les courants fanatiques venus d’Arabie Saoudite, wahhabites et salafistes, sont de plus en plus prégnants. Cent cinquante cas d’enlèvement de jeunes filles en 2010 qu’on nous présente comme des histoires d’amour entre jeunes !”, s’insurge Jean Maher, responsable de l’Association des coptes de France. “Il y a en Egypte une complicité avec les forces de l’ordre et toutes les institutions, en premier chef le système judiciaire, infesté d’islamistes.”

 

A côté, dans un lapsus très politique, un autre copte me parle de la référence croissante à “l’article 2 de la charia”, au lieu de la Constitution. L’article 2 de la constitution égyptienne stipule en effet que “L’islam est la religion de l’Etat, dont la langue officielle est l’arabe ; les principes de la loi islamique constituent la source principale de législation.” “C’est cet article d’une ligne qui a foutu tout le pays en l’air ! Nous en payons le prix aujourd’hui”, renchérit Jean Maher. Plus loin, un manifestant venu de l’église copte de Villejuif brandit une affiche contenant des dizaines de portraits de femmes chrétiennes disparues en Egypte. Au pied de la cathédrale, les intervenants religieux, politiques et associatifs se succèdent au micro entre deux chants chrétiens.

 

Signal aux extrémistes

 

Au tour de Claude Goasguen, député maire du 16e à Paris : “Je suis là au nom de beaucoup de mes collègues parlementaires, de gauche comme de droite (…) Nous n’oublions pas les frères chrétiens d’Irak (…) C’est la liberté religieuse qu’il faut défendre. Nous protégerons les Coptes, les Assyriens et les Chaldéens…” Des “Vive la France !” fusent d’un peu manif coptes - photo Yann Barte 3partout. Le pasteur Said Oujibou, ex-musulman d’origine marocaine, président de l’Union des Nord-Africains chrétiens de France prend à son tour la parole : “… Je ne sais pas quel autre crime nous avons commis que celui d’être chrétien, mais notre arme à nous est l’amour de Dieu [en français et en arabe]. Nous aimons les musulmans parce que Jésus nous a appris à aimer…” Le discours est applaudi à tout rompre, avec la même force que sera hué le discours suivant, exclusivement en arabe, d’un journaliste musulman égyptien.

“Un émissaire de l’ambassade d’Egypte !” me dit Antoine en me montrant sur son poignet droit un tatouage en forme de croix. Pour Khalil, Franco-Egyptien, membre de l’association Solidarité copte, “cela fait des décennies que les chrétiens perdent leurs droits, sous tous les régimes successifs”. “Le refus d’autoriser les constructions de lieux de culte sonne comme un signal aux extrémistes, une invitation à s’en prendre aux coptes.”

Légende : De nombreux coptes étaient présents. Les chrétiens d’Orient sont las des condamnations de principe.

 

Yann Barte (texte photos), Le Courrier de l'Atlas, janvier 2011

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1 janvier 2011 6 01 /01 /janvier /2011 00:25

Assises contre l’islamisation de l’Europe

CONFERENCE L’extrême droite identitaire et Riposte laïque organisaient, en décembre à Paris, des rencontres anti-islam de l’Europe. Confusion et paranoïa au menu.

 

Assises-contre-l-islamisation.JPGDouze cars de CRS, un filtrage sur toute la rue et déjà une contre manif à quelques mètres de là… Les Assises contre l’islamisation de l’Europe, samedi 18 décembre à Paris, promettent d’être tendues. Une quinzaine de militants de la Capjpo/Euro-Palestine (1) manifestent derrière une banderole « Unis face à l’islamophobie ».

Délogée vers 11h30, la Capjipo d’Olivia Zémor, ex-colistière de Dieudonné, rejoint, un peu plus bas, un second rassemblement de 200 personnes composé de la Ligue des Droits de l’Homme, SOS Racisme, du Parti de Gauche et du NPA, non sans quelques grincements de dents au sein du parti trotskiste. A leurs côtés, les ethnicistes des Indigènes de la République monopolisent la sono.

 

Mutant idéologique


Il ne manquait plus, pour compléter ce « bloc identitaire de gauche », que les islamistes de Cheikh-Yassine, qui appelaient à un troisième rassemblement, aux abords de la Cité de l’immigration et le groupuscule Forsane Alizza, ni vu ni connu ce jour, qui avait pourtant annoncé sur son site un rassemblement « historique », sans toutefois mélanger « les femmes et les hommes, par respect du kitab et de la sunna et pour la sécurité de celles-ci, inch’allah ».

Bien plus au chaud, à l’Espace Charenton, les intervenants des Assises défilent sur l’estrade devant près de 800 personnes. Le fantasme d’une « invasion musulmane » nourrit tous les discours. Après Le prof de philo Jacques Philarchein, l’expert ès immigration Jean-Paul Gourevitch et l’animateur belge du site Résistants Aldo Mungo, c’est au tour de la « féministe » Michèle Vianès. Mais déjà, plus personne n’écoute son discours ponctué de « répudiation », « excision », « polygamie »… Car le héros du jour, c’est Oskar Freysinger. Dans un coin de la salle, tous pressent de questions la star suisse de l’UDC (2). « Les Kabyles de France soutiennent votre combat »,  lance à la tribune le dernier intervenant avant le « casse-croûte saucisson-pinard », Arezki Bakir, président d’un obscur Haut conseil à la diaspora kabyle tout juste créé.

A quelques mètres de moi, Pierre Cassen de Riposte laïque descend de l’estrade.  Je l’interpèle : « L’islam et l’islamisme, c’est la même chose pour vous ? » - Oui, l’islamisme n’est que l’application de l’islam. Par contre nous faisons une différence entre les intégristes islamistes et les musulmans modérés… - Sauf que, d’après votre définition de l’islam, ces musulmans modérés n’existent pas, puisqu’ils ne sont plus tout à fait musulmans. - Il y a une contradiction qui est à voir entre eux… je ne suis pas un grand spécialiste de l’islam… » répond ce militant mutant idéologique, qui persiste toujours à se dire de gauche.

Oskar Freysinger, qui évitera en fin de journée une agression au couteau, reste la star de l’après-midi. "C'est Astérix l'Helvète qui vous salue!", lance ce grand orateur populiste. Il faut bien chauffer la salle avant la présentation du candidat identitaire 2012, Arnaud Gouillon, un parfait inconnu de 25 ans qui, en guise de programme pour la France, ne nous parlera que… du Kossovo.

 

« Oskar, Oskar ! »

 

Alors on passe aussi quelques vidéos de personnalités politiques. Cécile Duflot ouvre le bal, copieusement huée, puis Xavier Bertrand, Bernard Kouchner… On souffle le chaud et le froid alternant les représentants UMP et UDC. Les « Oskar, Oskar, Oskar ! » succèdent aux « Ouh ! », transformant la salle en tribune de supporters de foot. Des « traîtres ! », « collabos !», « aux chiottes ! » fusent d’un peu partout.

Mais c’est déjà l’heure de l’invité surprise. Pas d’élus UMP, non. Aux dires d’une des responsables presse, le maire de Montfermeil aurait annulé après une publicité dans le Monde dont ils se seraient bien passé. Pas plus de Xavier Lemoine que de Christian Vanneste, donc. Pour Pierre Cassen, tous auraient cédé aux pressions de leur états-majors. La surprise, ce sera Anne-Marie Delcambre, docteur en civilisation islamique. « C’est qui, c’est qui ? » entend-on à l’annonce de son nom.

Pour ceux qui connaissent ladite « islamologue », caution « scientifique » de l’extrême droite, elle n’a évidemment rien d’une surprise. Avec les fondamentalistes musulmans, elle partage cette vision d’un islam qui doit réglementer tous les instants de la vie. Toute sa « science » semble tout droit sortir des ouvrages de propagande salafiste des librairies de la rue Jean-Pierre Timbaud. Cette fois, on touche le fond. Un tel concentré d’âneries provenant d’une doctorante laisse pantois. « Aucun intérêt », ne cesse de répéter, près de moi, un identitaire.

Par cet événement, les mouvements racistes européens ont montré en tout cas leur capacité aujourd’hui à travailler ensemble. Aux laïques de faire front face aux prêcheurs de la haine et du choc des civilisations (3) avec déjà un bon métro de retard sur leurs adversaires.

 

(1) Coordination des appels pour une paix Juste au Proche-Orient

(2) L'UDC est le parti qui a fait voter l'interdiction des minarets en Suisse et l'expulsion des délinquants étrangers. 

(3) SOS Racisme vient de constituer l’European Grassroots Antiracist Mouvement (Egam) avec les principales organisations antiracistes d’Europe.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, janvier 2011

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1 novembre 2010 1 01 /11 /novembre /2010 22:29

Conflit israélo-palestinien

 

ENTRETIEN : Ziyad Clot, avocat français de mère palestinienne était conseiller juridique auprès de l’OLP, puis négociateur en 2008. Pour l’auteur de Il n’y aura pas d’Etat palestinien, l’administration Obama ne fait dès lors que retarder un processus inéluctable. Pour lui, « on court juste à la catastrophe ».

  

Six ans après la mort d’Arafat, a-t-on progressé ou reculé sur le dossier israélo-arabe ?

 

On a totalement reculé avec la disparition totale du leadership palestinien. Arafat avait d’ailleurs été ostracisé avant même sa mort. Il avait accaparé tous les pouvoirs et lorsqu’il a disparu, on n’a trouvé personne. Américains et Israéliens ont alors choisi celui avec qui ils étaient le plus à même de composer : Mahmoud Abbas, à l’évidence pas un homme politique et qui a fait bien trop de compromis. En terme de leadership palestinien, c’est donc la catastrophe, particulièrement côté Fatah, mais je ne pense pas que la direction préconisée côté Hamas soit plus susceptible de prospérer. Je ne la vois pas en position d’acquérir plus d’influence qu’elle n’a aujourd’hui. Elle va rester un certain temps à Gaza, conservant sa capacité de nuisance, dans une situation où la population continuera à souffrir et vivoter. Le Hamas est en mesure de saboter un accord ou de lancer quelques roquettes, mais absolument pas, en tout cas dans l’avenir proche, en situation de devenir une force productive.

 

Vous pensez cependant qu’il faut intégrer le Hamas dans les négociations…

 

Oui, si on reconnaît au peuple le droit d’élire ses gouvernants et si notre but est la création d’un véritable Etat en Cisjordanie et à Gaza, il faut intégrer le Hamas. Mais ça ne changera évidemment rien du tout puisque l’objet même des négociations a disparu et que la situation sur le terrain est irréversible. Pour créer un Etat palestinien, il faut un territoire. Or, ce territoire est complètement « bouffé » par la colonisation. L’unité des partis ne pourra rien y changer.

 

Vous affichez dans votre livre un franc scepticisme à l’égard du rôle des Etats-Unis. Les récentes déclarations d’Obama, son souhait formulé de voir l’an prochain la Palestine siéger à l’ONU peuvent-ils vous rendre plus optimiste ?

 

En 1998, la Palestine avait déjà déclaré son indépendance, reconnue par une trentaine d’Etats. La question de son adhésion à l’ONU était dès lors déjà en suspens. Rien de très nouveau donc. De plus, nous restons dans le discours. Rien n’est proposé concrètement. On court au désastre. Ces déclarations ne font que souligner une fois de plus l’énorme écart existant entre la reconnaissance des Palestiniens au niveau international, leur reconnaissance en tant que peuple à avoir droit à un Etat et la situation sur le terrain. Une situation totalement chamboulée aujourd’hui comparée à celle qui était au début des négociations, sur la base du processus d’Oslo II. Vous avez aujourd’hui un territoire totalement miné par la colonisation. Obama est certainement bien disposé vis à vis des Palestiniens, comme il l’est vis à vis des Israéliens. Mais là encore, on note un fossé entre sa volonté d’agir en vue d’une solution pacifique et sa capacité d’action. En terme politique, il n’y a pas de rupture réelle avec son prédécesseur. Il crée juste, en plus, de fausses attentes.

 

Le fait qu’Obama ne parvienne pas même à imposer l’arrêt des colonisations comme préalable aux négociations ne pourrait-il pas nous faire douter aussi de sa volonté politique réelle ?

 

Il y a eu, début 2009, un bras de fer sur cette question lors de la prise de fonction de Benyamin Netanyahou en tant que Premier ministre. Obama présentait alors la colonisation comme un frein à la recherche de solutions pacifiques. L’empoignade avait duré deux ou trois mois, mais la pression n’a pas été maintenue. Netanyahou est ressorti de l’épreuve de force et la colonisation a continué de plus belle. L’arrêt de la colonisation n’est de toute façon que la première étape d’un processus qui en comporte une quinzaine et pourrait mener, éventuellement, un jour, à un accord de paix. Nous sommes donc extrêmement loin du but. De plus, je le rappelle, l’objet des négociations a entre temps quasiment disparu. Il n’y aura pas non plus d’Etat palestinien sans Jérusalem-Est. Les Palestiniens ne pourront jamais céder sur cette question et Jérusalem-Est est déjà aujourd’hui israélienne.

 

Barack Obama avait déclaré Jérusalem « capitale indivisible d’Israël ». Ce n’était déjà pas un bon signe…

 

C’était une déclaration faite avant son élection pour s’assurer les soutiens des juifs libéraux, démocrates. Presque un passage obligé pour un candidat à la présidence des Etats-Unis. Cette déclaration dramatique d’Obama donne aussi une idée de ce qui est toléré dans le cadre du débat américain et de sa marge de manœuvre très réduite. Le lendemain, Obama  avait tenté de corriger le tir. Mais pourquoi les Israéliens cèderaient-ils aujourd’hui la partie orientale de Jérusalem à un partenaire en qui ils n’ont aucune confiance ? Je ne parle même pas du Hamas, mais de l’Autorité palestinienne qui ne peut, pense-t-ils, tenir ses engagements, puisqu’elle ne représente déjà plus grand chose. Après trois guerres israélo-arabes, deux intifada, un premier échec du processus de paix (le processus d’Oslo)… qu’est-ce qui est encore possible ? Les Israéliens raisonnent en terme de gestion de risques, de sécurité, d’intérêts… Et aucun leader politique israélien aujourd’hui, Netanyahou ou un autre, ne prendra de risque.

 

Vous voulez dire qu’Israël est aujourd’hui dans une gestion pure et simple du conflit…

 

Tout à fait. C’est exactement du management, de la gestion de conflit auquel nous assistons depuis un certain nombre d’années. Le problème est que comme tout gouvernement (a fortiori israélien avec son système très proportionnel, « petite IV ème   République française, faite de coalitions qui tournent et de durées de gouvernements extrêmement courts), leurs chefs ne se projettent qu’à des horizons très brefs. Dans le meilleur des cas, à l’horizon d’un mandat de deux ou trois ans et plus souvent encore, à six mois. Et si la conclusion d’un accord met du temps, sa mise en œuvre, elle, peut exiger dix ou quinze ans. C’est une période longue durant laquelle il peut évidemment se passer beaucoup de choses dans une région aussi instable. La finalité n’est pas un accord, mais une solution viable, durable et pacifique.

 

Ces négociations peuvent-elles mener à une situation pire que celle existant aujourd’hui ?

 

Oui, si demain vous voyez des Palestiniens signer un accord inacceptable pour les plus modérés d’entre eux, cela peut entraîner une déflagration du conflit. Ma conviction est qu’aujourd’hui ce processus de paix n’est pas seulement un spectacle, une foire totalement inconséquente, mais malheureusement un moteur de conflit. Prenez les dernières tentatives de négociations : Camp David en 2000 débouche sur la 2ème intifada. D’un côté, on crée des espoirs sans être en mesure de les satisfaire, à cause d’un processus de paix totalement biaisé mis en place par des négociateurs affaiblis et finalement se mettant à dos leur opinion publique. De l’autre, on attise l’aigreur de ceux qui ont été mis à l’écart du processus de négociation. Tout cela génère du conflit. Autre exemple, le processus auquel j’ai participé en 2008 : vous négociez avec des modérés OLP, Fatah, etc… qui sont très vite décridibilisés puisque la colonisation se poursuit. La population ne suit plus. Les violences, les discours enflammés de tous les opposants au dit-processus de paix redoublent. Ce deuxième « processus de paix » débouche sur la guerre de Gaza l’hiver 2008/2009, alors même que l’objectif fixé avait été la création d’un Etat palestinien avant la fin de l’année 2008.

Soixante ans qu’on expérimente, en vain, la solution de la partition décrétée par le plan de partage de 47 et qui a généré lui-même beaucoup de conflits. On était alors quasiment dans une situation de parité entre juifs et arabes. En créant le projet sioniste, ne mettions-nous pas Israël dans une position où pour se construire en tant qu’Etat juif, il ne pouvait que tenter de se débarrasser des Palestiniens ? C’est ce qu’il s’est passé. Et soixante ans plus tard, on a un ministre des affaires étrangères, Avigdor Lieberman, qui dans des déclarations enflammées envisage l’expulsion des Arabes israéliens. Je remets en cause aujourd’hui la question du partage, de la division. La carte territoriale et démographique parle d’elle-même : elle empêche désormais toute séparation des deux populations.

 

Ce serait alors un échec des deux parties, du nationalisme arabe comme du sionisme…

 

Les deux ont en effet prouver leurs limites. Les Israéliens malgré tous leurs efforts ne parviennent plus à faire venir en Israël des populations juives et les Palestiniens sont toujours dépossédés de leurs terres et sans droits reconnus. On en revient donc à envisager cette solution préconisée dès le départ : l’idée de l’Etat binational, plus vieille encore qu’Israël. Dans le cadre même des discussions au sein de l’ONU, en 1947, un plan avait été envisagé avec pour objectif de permettre aux deux communautés de vivre ensemble, au sein d’un même Etat. Beaucoup d’intellectuels juifs et palestiniens s’étaient d’ailleurs opposés à la constitution d’un Etat juif. C’était le cas d’Albert Einstein, d’Annah Arrendt… favorables à la présence d’un foyer juif en Palestine, mais au sein d’un même Etat avec la population arabe. Côté palestinien, Edward Saïd (1) s’est également toujours fait l’avocat de l’Etat binational. Le drame, c’est que les partis ne sont absolument pas préparés à cette solution. Et que peut signifier un tel Etat ? Des choses très différentes allant de la confédération helvétique, où les choses se déroulent plutôt bien, au Liban, où on est près à se tuer tous les deux jours. Nous sommes aujourd’hui beaucoup plus proche du Liban que de la confédération helvétique...

 

Si personne n’est prêt à cette solution, on peut s’attendre, selon vous, à encore quelques années ou décennies d’alternance entre négociations de paix et guerres…

 

Israël, OLP et Hamas ne sont en effet pas encore prêts à voir la situation en face et engager d’autres solutions. Regarder la réalité c’est constater que l’imbrication des populations, palestinienne et israélienne, et que j’appelle « Israëltine », est totalement indépassable. On ne peut plus séparer les deux populations. La seconde réalité est cette situation d’appartheid, de discrimination au sein d’Israël et des territoires occupés : Discriminations relatives des Arabes israéliens en Israël, discrimination beaucoup plus violente en Cisjordanie et situation de misère absolue et de désespoir total à Gaza. L’OLP et le Hamas sont des mouvements nationalistes très « vieille école », très XXème siècle : « on est un peuple, on veut notre territoire, on veut vivre entre Palestiniens ». L’Etat binational ne leur parle pas du tout, pas plus qu’aux Américains ou Européens. On  continue à alimenter ce « processus de paix », alors même qu’il est totalement déconnecté de ce qui est faisable sur le terrain. Ca peut donc effectivement durer encore un bout de temps…

 

Cet Etat unique, n’était-ce pas aussi l’idée de Kadhafi ?

Outre le fait qu’il est un peu fou, il a toujours prôné effectivement un même Etat. Ses arguments historiques sont de dire que juifs et musulmans ont toujours vécu ensemble à peu près en bonne entente. La division reste source de conflit et il n’y a pas d’autres solutions pour lui que ces deux populations vivant ensemble. Ainsi, tous les deux trois ans, il place une tribune dans le New York Times, défendant cette thèse. Mais lorsque vous sortez des déclarations officielles, discutez avec n’importe quel expert côté israélien, palestinien ou du quai d’Orsay, presque tous vous diront la même chose : cette séparation n’est plus possible.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, novembre 2010

 

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1 novembre 2010 1 01 /11 /novembre /2010 04:47

ENTRETIEN Pour l'avocat franco-palestinien, Ziyad Clôt, partisan d'un Etat binational, le processus de paix est plus qu'une farce, il entretient durablement le conflit.

 

Six ans après la mort d'Arafat, a-t-on progressé ou reculé sur le dossier israélo-arabe ?

 

On a totalement reculé avec la disparition complète du leadership palestinien. Arafat avait d'ailleurs été ostracisé dès avant sa mort. Il avait accaparé tous les pouvoirs et, lorsqu'il a disparu, on n'a trouvé personne. Américains et Israéliens ont alors choisi celui avec qui ils étaient le plus à même de composer, Mahmoud Abbas, à l'évidence pas un homme politique, et qui a fait bien trop de compromis. En terme de leadership palestinien, c'est donc la catastrophe, particulièrement côté Fatah, mais je ne pense pas que la direction préconisée côté Hamas soit plus susceptible de prospérer. Je ne la vois pas en position d'acquérir plus d'influence qu'elle n'en a aujourd'hui. Elle va rester un certain temps à Gaza, conservant sa capacité de nuisance, dans une situation où la population continuera à souffrir et vivoter. Le Hamas est en mesure de saboter un accord ou de lancer quelques roquettes, mais pas, dans l'avenir proche, de devenir une force productive.

 

Vous pensez cependant qu'il faut intégrer le Hamas dans les négociations...

 

Oui, si on reconnaît au peuple le droit d'élire ses gouvernants et si notre but est la création d'un véritable Etat en Cisjordanie et à Gaza, il faut intégrer le Hamas. Mais ça ne changera évidemment rien puisque l'objet même des négociations a disparu et que la situation sur le terrain est irréversible. Pour créer un Etat palestinien, il faut un territoire. Or, ce territoire est complètement "bouffé" par la colonisation. L'unité des partis ne pourra rien y changer.

 

Vous affichez dans votre livre un franc scepticisme à l'égard du rôle des Etats-Unis. Le souhait formulé récemment par Obama de voir en 20ir la Palestine siéger à l'ONU peut-il vous rendre plus optimiste?

 

En 1998, la Palestine avait déjà déclaré son indépendance, reconnue par une trentaine d'Etats. La question de son adhésion à l'ONU était dès lors déjà en suspens. Rien de très nouveau donc. De plus, nous restons dans le discours. Rien n'est proposé concrètement. On court au désastre. Ces déclarations ne font que souligner une fois de plus l'énorme écart existant entre la reconnaissance des Palestiniens au niveau international, leur reconnaissance en tant que peuple à avoir droit à un Etat et la situation sur le terrain. Une situation totalement chamboulée aujourd'hui comparée à celle qui prévalait au début des négociations, sur la base du processus d'Oslo II. Vous avez aujourd'hui un territoire totalement miné par la colonisation. Obama est certainement bien disposé vis-à-vis des Palestiniens, comme il l'est vis-à-vis des Israéliens. Mais là encore, on note un fossé entre sa volonté d'agir en vue d'une solution pacifique et sa capacité d'action. En termes politiques, il n'y a pas de rupture réelle avec son prédécesseur. Il crée juste, en plus, de fausses attentes.

 

Le fait qu'Obama ne parvienne pas même à imposer l'arrêt de la colonisation comme préalable aux négociations ne pourrait-il pas nous faire douter aussi de sa volonté politique réelle ?

 

Il y a eu, début 2009, un bras de fer sur cette question, lors de la prise de fonction de Benyamin Nétanyahou comme Premier ministre. Obama présentait alors la colonisation comme un frein à la recherche de solutions pacifiques. L'empoignade avait duré deux ou trois mois, mais la pression n'a pas été maintenue et la colonisation a continué de plus belle. L'arrêt de la colonisation n'est de toute façonH que la première étape d'un processus qui en comporte une quinzaine et pourrait mener, éventuellement, un jour, à un accord de paix. Nous sommes donc extrêmement loin du but. De plus, je le rappelle, l'objet des négociations a entre-temps quasiment disparu. Il n'y aura pas non plus d'Etat palestinien sans Jérusalem-Est. Les Palestiniens ne pourront jamais céder sur cette question et Jérusalem-Est est déjà aujourd'hui israélienne.

 

Barack Obama avait déclaré Jérusalem "capitale indivisible d'Israël". Ce n'était déjà pas un bon signe...

 

C'était une déclaration faite avant son élection pour s'assurer les soutiens des juifs libéraux, démocrates. Presque un passage obligé pour un candidat à la présidence des Etats-Unis. Cette déclaration dramatique d'Obama donne aussi une idée de ce qui est toléré dans le cadre du débat américain et de sa marge de manœuvre très réduite. Le lendemain, Obama avait tenté de corriger le tir. Mais pourquoi les Israéliens céderaient-ils aujourd'hui la partie orientale de Jérusalem à un partenaire en qui ils n'ont aucune confiance ? Je ne parle même pas du Hamas, mais de l'Autorité palestinienne, qui ne peut, pensent-ils, tenir ses engagements, puisqu’elle ne représente déjà plus grand-chose. Après trois guerres israélo-arabes, deux intifadas, un premier échec du processus de paix (Oslo)... qu'est-ce qui est encore possible? Les Israéliens raisonnent en terme de gestion de risques, de sécurité, d'intérêts... Et aucun leader politique israélien aujourd'hui, Nétanyahou ou un autre, ne prendra de risque.

 

Vous voulez dire qu'Israël est aujourd'hui dans une gestion pure et simple du conflit...

 

Tout à fait. C'est exactement du management, de la gestion de conflit auquel nous assistons depuis un certain nombre d'années. Le problème est que comme tout gouvernement (a fortioriisraélien avec son système très proportionnel, comparable à une petite IVe République française, faite de coalitions qui tournent et de durées de gouvernements extrêmement courtes), leurs chefs se projettent à des horizons très brefs. Dans le meilleur des cas, un mandat de deux ou trois ans et plus souvent, à six mois. Et si la conclusion d'un accord met du temps, sa mise en œuvre, elle, peut exiger dix ou quinze ans. C'est une période longue durant laquelle il peut évidemment se passer beaucoup de choses dans une région aussi instable. La finalité n'est pas un accord, mais une solution viable, durable et pacifique.

 

Ces négociations peuvent-elles mener à une situation pire que celle d'aujourd'hui ?

 

Oui, si demain vous voyez des Palestiniens signer un accord inacceptable même pour les plus modérés d'entre eux, cela peut entraîner une déflagration du conflit. Ma conviction est qu'aujourd’hui, ce processus de paix n'est plus seulement une farce, mais malheureusement un moteur de conflit. Prenez les dernières tentatives de négociations : Camp David, en 2000, débouche sur la seconde intifada. D'un côté, on crée des espoirs sans être en mesure de les satisfaire, à cause d'un processus de paix complètement biaisé, mis en place par des négociateurs affaiblis qui, finalement, se mettent à dos leur opinion publique. De l'autre, on attise l'aigreur de ceux qui ont été mis à l'écart du processus de négociation. Tout cela génère du conflit.

Autre exemple, le processus auquel j'ai participé en 2008: vous négociez avec des modérés OLP, Fatah, etc., qui sont très vite décrédibilisés puisque la colonisation se poursuit. La population ne suit plus. Les violences, les discours enflammés des opposants audit processus de paix redoublent. Ce deuxième "processus de paix" débouche sur la guerre de Gaza à l'hiver 2008-2009, alors même que l'objectif fixé avait été la création d'un Etat palestinien avant la fin 2008.

Voilà soixante ans qu'on expérimente, en vain, la solution de la partition décrétée par le plan de partage de 1947, qui lui-même a généré beaucoup de conflits. On était alors quasiment dans une situation de parité entre juifs et arabes. En créant le projet sioniste, ne mettions-nous pas Israël dans une position où, pour se construire en tant qu'Etat juif, il ne pouvait que tenter de se débarrasser des Palestiniens ? C'est ce qu'il s'est passé. Et soixante ans plus tard, nous avons un ministre des Affaires étrangères, Avigdor Lieberman qui, dans des déclarations enflammées, envisage l'expulsion des Arabes israéliens. Je remets en cause aujourd'hui la question du partage, de la division. La carte territoriale et démographique parle d'elle-même : elle empêche désormais toute séparation des deux populations.

 

Ce serait alors un échec des deux parties, du nationalisme arabe comme du sionisme...

 

Les deux ont en effet prouvé leurs limites. Les Israéliens, malgré tous leurs efforts, ne parviennent plus à faire venir en Israël des populations juives, et les Palestiniens sont toujours dépossédés de leurs terres et sans droits reconnus. On en revient donc à envisager cette solution préconisée dès le départ : l'idée de l'Etat binational, plus vieille encore qu'Israël. Dans le cadre même des discussions au sein de l'ONU, en 1947, un plan avait été envisagé avec pour objectif de permettre aux deux communautés de vivre ensemble, au sein d'un même Etat. Beaucoup d'intellectuels juifs et palestiniens s'étaient d'ailleurs opposés à la constitution d'un Etat juif. C'était le cas d'Albert Einstein, d'Hannah Arendt... favorables à la présence d'un foyer juif en Palestine, mais au sein d'un même Etat avec la population arabe. Côté palestinien, Ed­ward Saïd (1) s'est également toujours fait l'avocat de l'Etat binational. Le drame, c'est que les partis ne sont pas préparés à cette solution. Et que peut signifier un tel Etat ? Des choses aussi différentes que la confédération helvétique ou le Liban. Nous sommes assurément aujourd'hui beaucoup plus proches de la situation chaotique libanaise.

 

Si personne n'est prêt à cette solution, on peut s'attendre, selon vous, à encore quelques années ou décennies d'alternance entre négociations de paix et guerres...

 

Israël, OLP et Hamas ne sont en effet pas encore prêts à regarder la situation en face et engager d'autres solutions. Regarder la réalité, c'est constater que l'imbrication des populations palestinienne et israélienne, que j'appelle "Israëltine", est totalement indépassable. On ne peut plus séparer les deux populations.

La seconde réalité est cette situation d'apartheid en Israël et dans les territoires occupés : discriminations relatives des Arabes israéliens en Israël, discrimination beaucoup plus violente en Cisjordanie et situation de misère et de désespoir à Gaza. L'OLP et le Hamas sont des mouvements nationalistes très "vieille école", très XXe siècle : "On est un peuple, on veut notre territoire, on veut vivre entre Palestiniens. " L'Etat binational ne leur parle pas du tout, pas plus qu'aux Américains ou aux Européens. On continue à alimenter ce "processus de paix", alors même qu'il est déconnecté de ce qui est faisable sur le terrain. Ça peut donc effectivement durer encore un bout de temps...

 

Cet Etat unique, n'était-ce pas aussi l'idée de Kadhafi ?

 

En dépit du fait que Kadhafi est un peu fou, il a toujours prôné effectivement un même Etat. Ses arguments sont de dire que juifs et musulmans ont toujours vécu ensemble à peu près en bonne entente. La division reste source de conflit et il n'y a pas d'autre solution pour lui que ces deux populations vivant ensemble. Ainsi, tous les deux trois ans, il place une tribune dans le New York Times, défendant cette thèse. D'ailleurs, en dehors des déclarations officielles, discutez avec n'importe quel expert côté israélien, palestinien ou du Quai d'Orsay, presque tous vous diront la même chose : cette séparation n'est plus possible.

 

(1) Intellectuel palestinien, auteur entre autre de L'Orientalisme, l'Orient créé par l'Occident (1980) et de Israël-Palestine, l'égalité ou rien (T996).

Zyad Clot, conseiller juridique de l’OLP en 2008, est l’auteur du livre « Il n’y aura pas d’état palestinien ».

 

Propos recueillis de Yann Barte pour Le Courrier de l'Atlas, novembre 2010

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