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1 octobre 2010 5 01 /10 /octobre /2010 16:37

ÉCLAIRAGE Le Villepin nouveau est arrivé. Oubliés le CPE ou la gestion calamiteuse des émeutes de banlieues... L'ex-Premier ministre fait aujourd'hui un carton dans les quartiers, où "l'autre", celui qu'il se refuse toujours à nommer, reste piteusement interdit de séjour.

 

"J'apprécie sa prestance, son charisme, son courage, sa façon de s'exprimer. Entre lui et le président actuel, c'est vraiment le jour et la nuit. De Villepin, c'est l'aristocratie, la poésie, l'ENA..." Azdine Ouis, éducateur et conseiller municipal de Corbeil-Essonnes est dithyrambique sur l'ancien Premier ministre de Jacques Chirac qu'il a rencontré lors d'un entretien privé. Presque une déclaration d'amour aux accents gaulliens : "[...] Il incarne la dignité face à Sarkozy, une certaine image de la France... " Ainsi, la ferveur qu'inspire l'un semble inversement proportionnelle à la répulsion qu'inspirerait l'autre.

Il faut dire que l'image de la France en a pris un coup depuis 2007 avec l'atlantisme effréné de son président et le peu de cas réservé désormais aux droits de l'homme à l'étranger. L'international, l'image de marque justement de l'ancien Premier ministre, les frasques d'un président bling-bling, se glissant souvent bien malgré lui dans des situations ridicules, ont aggravé encore cette triste image de la France.

Dans les quartiers, le plan Espoir banlieue au point mort, le tout sécuritaire et le "Kàrcher", la stigmatisation permanente de ses habitants... tout invite à voir dans les opposants réels ou supposés au président de la République, des résistants, voire des messies, tant on est pressé là-bas de tourner la page, d'en découdre avec l'ère sarkozyste.

 

Le messie de Villepin, toujours dans le giron UMP, peut-il alors représenter une alternative? Quelle rupture peut incarner celui qui reprend, pour l'instant sans contenu réel, le thème chiraquien de la fracture sociale, qui se révéla n'être qu'un slogan de campagne bien vite oublié ? Les banlieues pourraient-elles être dupes une seconde fois ?

 

L'Irak, en guise de programme

 

"Sa position sur le. Conflit en Irak est clairement l'une des raisons pour lesquelles nous sommes derrière lui", reconnaît Azdine Ouis. Le 19 juin dernier, lors du lancement de son nouveau parti, République solidaire, l'élu a mobilisé des dizaines de jeunes, arrivés en T-shirts tout neufs aux inscriptions un peu surannées : "Non à la guerre en Irak, oui à de Villepin. "

Ces jeunes ne se sont pas trompés : l'intervention de Dominique de Villepin à l'ONU le 14 février 2003 est encore bien ancrée dans les esprits. Bien loin des discours de Nicolas Sarkozy teintés de renoncements serviles aux principes républicains ou d'arrogance presque coloniale (Latran, Riyad, Dakar...), le discours de Villepin au Conseil de sécurité a révélé la stature d'un chef d'Etat et, à défaut d'une vision claire pour la France, une "certaine image de la France" dont parlent aujourd'hui encore, avec une fierté presque patriotique, ses militants.

 

S'il a vu juste sur les conséquences de la guerre en Irak, il avait été bien moins visionnaire en 1997 en soufflant à Chirac l'idée de la dissolution de l'Assemblée nationale. Une vraie catastrophe, comme l'opération qu'il a menée de libération d'Ingrid Bétancourt en 2003 (opération dite des "Pieds nickelés en Amazonie"), faisant même capoter les négociations en cours entre l'Etat français et les Farc.

 

Mais de Villepin joue de son image. Il a compris aussi la place croissante qu'occupe aujour­d'hui dans les banlieues le conflit israélo-arabe. Qu'importe si, sur cette question, les gouvernements successifs, de gauche comme de droite, ont toujours défendu une ligne globalement identique, pro-arabe. Les petites phrases feront la différence. Certaines inquiétantes, comme celle prononcée en 2001 décrivant Israël comme "une parenthèse de l'histoire". Les dernières déclarations fermes de Villepin à l'adresse de l'ambassadeur d'Israël Daniel Shek, comme autrefois l'énervement de Jacques Chirac à Jérusalem et son "Do you want me to go hack to my plane ?" constituent de véritables sésames dans les quartiers. Peuvent-ils pour autant tenir lieu de programme ? Les villepinistes l'espèrent.

 

Toujours encarté UMP

 

Pour l'heure, si le style de Villepin s'est révélé moins diviseur, plus chaleureux (plus chiraquien diront certains) que celui du président, sur le fond, rien ne semble vraiment différencier les deux hommes. C'est bien jusqu'à présent un projet de droite classique qui se dessine derrière le flou artistique de République solidaire. Contraint de répondre à quelques questions notamment sur les retraites, Dominique de Villepin se prononce pour l'allongement de la durée de cotisation, l'alignement public-privé, la suppression de ce qu'il reste des 35 heures...

Pourtant, ses fidèles aiment à le décrire comme "au-dessus des partis", à l'image de son dernier supporter de marque issu de la diversité, Azouz Begag, successivement passé par le PS, l'UMP et le Modem. Aussi l'affiliation de Villepin à l'UMP laisse perplexes nombre de militants. Certains semblent craindre sans le dire qu'il soit bien plus sarko-compatible qu'il ne le laisse entendre. "Avec le temps, il devra se positionner, se rassure Sidi El Haimer, maire adjoint à l'action sociale à Mantes-la-Jolie, aujourd'hui villepiniste. Pour le moment il se concentre sur la rencontre avec les Français. Mais je n'ai pas de haine contre Sarkozy", prévient l'adjoint qui ne veut griller aucune cartouche, à l'image peut-être de son mentor lui-même, un pied à l'UMP, un autre à République solidaire.

Qui peut prédire en effet l'avenir de ce mouvement encore neuf et de son président, crédité dans les sondages d'un 7 % (soit à peine moins que François Bayrou, qui oscille entre 8 % et 9 %). "Heu... oui, il a sa carte UMP, mais il ne partage pas certaines valeurs de l'UMP. Peut-être que d'ici là, il déchirera sa carte", semble espérer Azdine Ouis qui, bien que sur la liste Dassault, semble voir derrière le sigle du parti un gros mot: "Ah non, je suis avec Dominique de Villepin, mais pas à l'UMP!"

 L'élu semble cependant connaître la maison: "Le camp de Sarkozy rassemble beaucoup d'opportunistes. A l'UMP, ils sont déçus de Sarkozy, mais ils ont tous peur de lui. Ils attendent. Mais dès que de Villepin montera dans les sondages, on verra les parlementaires revenir vers lui." Les mêmes "opportunistes" donc ? Pour l'instant, ils sont encore peu nombreux, une dizaine peut-être. Sarkozy peut les "neutraliser" comme il l'a fait avec le villepi­niste Georges Tron, en le nommant, fin mars, secrétaire d'Etat à la Fonction publique. Les fameux "petits jeux tactiques de l'ouverture" dénoncés par de Villepin. "Il paraît qu'il a toujours voulu être ministre. Il a vu que c'était peut-être la seule chance de sa vie" dit Azdine Ouis, d'autant plus compréhensif sur ce genre de retournement que sa propre adhésion à de Villepin, toute sincère qu'elle est, n'est pas totalement désintéressée :"Nous allons lui faire des propositions concrètes et lui dire qu'il nous faut des postes dans son parti politique. Il doit nous considérer comme pouvant apporter des choses concrètes et pas seulement capables de mobiliser et de ramener des bus de jeunes avec des banderoles 'la banlieue est avec de Villepin'."

 

"On s'est déjà fait manipuler par la gauche..., prévient sans grand ménagement l'élu de Corbeil.

On n'est pas des opportunistes, mais il faut nous donner à un moment la possibilité d'exister." Au moins, le message est clair et le soutien des banlieues à de Villepin, peut être plus fragile qu'il n'y paraît.

Un carton dans les quartiers

 

C'est évidemment sur la durée que l'on verra l'intérêt sincère ou non du président de République solidaire pour la banlieue. Pour l'instant, dans les quartiers, on a oublié la gestion sécuritaire des émeutes de 2005 qui avait valu à l'ex-Premier ministre un bond de 7 points, alors que Nicolas Sarkozy en gagnait 11. Les visites de Dominique de Villepin à Bondy, puis à Mantes-la-Jolie ont d'ailleurs été un véritable plébiscite. "L'accueil était extrêmement chaleureux, se souvient Sidi El Haimer, qui avait organisé son déplacement à Mantes. Les gens venaient spontanément lui faire des cadeaux. Une Sénégalaise lui a couru après pour lui offrir ses produits, un commerçant turc lui a offert un pot et un grand bouquet de fleurs, un autre un CD... La communauté marocaine l'apprécie aussi, car il est né au Maroc."

 

Ce Ier juin 2010, de Villepin fait le tour des clubs sportifs, des commerçants du marché du Val-Fourré. Il rencontre même le recteur Ali Berka à la mosquée de Mantes-la-Jolie : il s'agit du siège de la Ligue islamique mondiale, l'ONG panislamiste d'origine saoudienne. L'électorat qu'il faut séduire, pense-t-il sans doute. En 2005, de Villepin avait aussi lancé la Fondation pour les œuvres de l'islam, qui reproduisait la gestion quasi coloniale de l'islam dit "de France" mise en place avec le CFCM : un fiasco !

 

Après la tournée réussie des banlieues, le lancement de République Solidaire, le 19 juin, a été un autre grand moment. Un succès incontestable quoi qu'en disent les ténors de l'UMP pour qui les Bleus et la polémique Anelka auraient tout fait échouer. Un casting réussi fait de paysans, de femmes, d'étudiants et de "personnes issues de la diversité", un discours fleuve de plus d'une heure, emphatique et généreux, centré quasi uniquement sur la dénonciation du sarkozysme dans lequel chacun pourra piocher quelque chose pour lui. De Villepin parle "sécurisation des parcours professionnels" lui qui, il y a peu, tentait à coup de 49.3 de faire passer le CPE après le CNE.
Il veut aussi revenir sur le bouclier fiscal, dont il a lui-même ébauché la mise en place en 2006. Son discours est tellement beau qu'on aurait presque oublié qu'il a déjà exercé le pouvoir...

 

Proche mais pas trop

 

Si sa popularité est condamnée à être inversement proportionnelle à celle du chef de l'Etat, on peut imaginer qu'il a quelque chance sans doute, mais avec des partisans qui n'ont de commun que l'anti-sarkozysme, c'est beaucoup moins sûr... Dominique de Villepin joue la proximité. Il ne vient pas en banlieue entouré de CRS, lui. Il ne veut pas non plus faire "de la politique du haut des estrades", mais "avec le peuple".

Pas trop près quand même: il vient d'acheter un hôtel particulier dans le 17e arrondissement de Paris, et pour le siège de République solidaire, ce sera le 8e.

 

Yann Barte, le Courrier de l'Atlas, septembre 2010

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1 juillet 2009 3 01 /07 /juillet /2009 02:26

DISCOURS DU CAIRE

 

Obama enterre la hache de guerre et hisse le Coran. Loin de la brutalité, de la bêtise et du manichéisme de l'administration Bush, le président a résolument renoué le dialogue avec le monde musulman. On ne peut que s'en réjouir.

Mais on l'aura compris aussi, pour le président, le dialogue des civilisations, quelque soit sa nature, se réduit à un dialogue inter-religieux. De ce côté, rien n'a fondamentalement changé.

Aux caricatures bushistes sur l'islam succède un discours démagogique tout aussi lénifiant. Les mots ont changé, mais l'islam reste présenté de façon totalisante et essentialiste. Obama parle aux religions et non aux citoyens. Il se fait prêcheur.

En tant qu'Européens, nous sommes peu habitués à cette rhétorique bigote dans l'espace public, qui plus est, politique. Cet épanchement religieux peut aussi nous troubler, car il laisse entendre que l'islam serait la référence unique d'un monde arabo-musulman décidément incapable d'entendre un autre langage que religieux.

 

C'est à la raison qu'Obama fait appel lorsqu'il s'adresse à l'Europe et non au ciel. Pourquoi agirait-il différemment avec le monde arabe ? Aveu d'échec ou condescendance ? Et pourquoi ce choix d'El Azhar ?

Obama cite le "Saint Coran", en appelle au Talmud, à la Bible... et sermonne l'Europe laïque, l'accusant de façon à peine voilée d'être liberticide. Le compromis politique de ce rapprochement se fera-til sur le dos des laïques du monde entier et des femmes dont le premier droit cité, dans ce discours si attendu, est celui de se couvrir ? Le président pouvait-il ignorer qu'il allait ainsi blesser et même trahir des millions de femmes (et d'hommes) pour qui le voile reste symbole d'oppression ?

Obama exclut d'emblée tous ceux qui, dans le monde arabe, se battent contre l'islamisme, fût-il « modéré » (formulation absurde). De même qu'aux Etats-Unis, le recours obsessionnel à Dieu a toujours favorisé la droite religieuse la plus conservatrice, les appels à Dieu et à ses saints en terre d'islam ne font que le jeu des barbus qu'il se plaît à caresser dans le sens du poil.

Sans sécularisation - c'est une évidence - les islamistes apparaîtront toujours plus légitimes que les chefs d'Etats musulmans. Obama vient de leur dérouler un tapis rouge.

 

Yann Barte, le Courrier de l'Atlas, juillet 2009

 

Le discours complet traduit

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1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 03:13

Premier procureur de la Cour pénale internationale (CPI), l’Argentin Luis Moreno-Ocampo a requis en mars dernier un mandat d’arrêt contre le président soudanais Omar El Béchir. Il étudie aujourd’hui les moyens de poursuivre en justice des responsables israéliens pour crimes de guerre à Gaza.

Courageux et déterminé, Moreno-Ocampo est un peu à l’image de ces magistrats italiens en guerre contre la mafia et que rien ne fait plier. Le combat qu’il mène, il le sait juste et nécessairement gagnant. C’est ainsi qu’il est convaincu que tous les Etats finiront par soutenir la Cour pénale internationale, les génocides comme les crimes contre l’humanité faisant selon lui l’objet d’un égal rejet sur toute la planète.

Aujourd’hui, le procureur poursuit sans relâche le président soudanais Omar El Béchir, persuadé que son arrestation n’est plus désormais qu’une question de temps. Une première pour un magistrat: l’inculpation par une juridiction internationale d’un chef d’Etat en exercice.

C’est avec cette même détermination qu’il offre la première opportunité de juger des acteurs de la politique criminelle d’Israël à Gaza en décembre 2008 et janvier 2009. Reste le problème complexe du statut de la Palestine. L’affaire peut être lourde de conséquence, car elle pourrait également pousser à la reconnaissance internationale d’un Etat palestinien par les pays qui souhaitent qu’Israël soit enfin poursuivi en justice. Pour l’heure, dans ses déclarations, le procureur a la prudence puissance 10 d’un diplomate. Il ne semble cependant rejeter aucune solution a priori.

Après un passage chez lui, à La Haye, le procureur, sur le point de reprendre un avion, nous accorde un entretien (en espagnol) pour évoquer deux dossiers en cours: Darfour et Gaza, véritables enjeux pour l’avenir de la planète et sans doute aussi de la CPI, juridiction qui semble susciter aujourd’hui autant de crainte que d’espoir.

 

En mars dernier, la CPI lançait un mandat d’arrêt contre le président Omar El Béchir pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Plus récemment, vous vous disiez confiant sur l’acceptation par la Cour d’une nouvelle inculpation, celle de génocide: qu’en est-il?

 

Dix chefs d’accusation ont été discutés. Sept ont été acceptés par les juges: cinq pour crimes contre l’humanité, incluant l’extermination, et deux pour crimes de guerre. Deux juges ont rejeté les charges pour génocide, un les a acceptées. Nous avons alors fait appel. Mais un mandat d’arrêt a bien été émis pour les sept premiers cas, les trois restants (pour génocide) sont encore en attente.


Le président soudanais El Béchir semble peu inquiet. Il se promène de pays en pays et provoque même la communauté internationale, expulsant les associations et ONG humanitaires. De quels moyens réels de coercition disposez-vous?

 

L’expulsion dont vous parlez confirme l’intention criminelle d’un président prêt à affamer son peuple pour provoquer. C’est une preuve de plus de son intention d’exterminer son peuple. El Béchir est à présent un président fugitif, et même s’il a toujours déclaré être libre de se déplacer, il a paniqué en Ethiopie, à l’aéroport, suite à un retard de son avion. Egypte, Ethiopie, Quatar, Arabie Saoudite… aucun des pays où il est allé depuis son mandat d’arrêt n’a en effet ratifié la charte de la CPI. Mais l’Afrique du Sud, qui est un Etat partie, l’a informé que s’il s’avisait de mettre un pied en Afrique du Sud, elle l’arrêterait immédiatement, comme s’est engagé à le faire d’ailleurs tout Etat membre. La vocation d’El Béchir est de se retrouver face à la justice, et ce n’est à présent qu’une question de temps, peut-être d’un, deux ou trois ans. Son sort final l’attend au tribunal.

 

Qu’en est-il des nouvelles inculpations contre des chefs rebelles?

 

En 2007, nous avons informé le Conseil de Sécurité que nous allions enquêter sur des crimes commis contre les forces de maintien de la paix de l’Union africaine (UA) à Haskanita (Sud Darfour). En novembre 2008, nous avons présenté trois chefs d’accusation contre des chefs rebelles ayant dirigé ces attaques. L’un d’entre eux, Abu Garda, comparaissait le 18 mai dernier pour ces faits.

 

Il y a comme une ambiguïté des pays arabes sur la question darfourie, souvent présentée comme si elle était en concurrence avec le dossier israélo-palestinien. Pourquoi selon vous?

 

Récemment, un ministre d’un pays arabe m’a dit: “Je suis d’accord avec vous. Ce qu’il se passe au Darfour est un crime.” Mais il m’a dit ne pouvoir s’exprimer ainsi publiquement, car la Palestine vit quelque chose de similaire depuis plus de soixante ans. Le monde arabe se sent agressé, constatant que le monde sur-réagit lorsqu’il s’agit d’un crime commis par des Arabes et reste sans réaction lorsque les victimes sont les populations arabes.

 

L’universalisme des droits de l’Homme est un peu mis à mal ces dernières années, au sein même du Conseil des droits de l’Homme, dans les conférences de Durban I et II. N’y aurait-il pas une différence d’approche: certains pays acceptant plus difficilement cet universalisme affiché par la CPI?

 

Durban ne portait pas sur les crimes de masse, les génocides. La protection des populations contre des crimes de guerre ou crimes contre l’humanité est une idée fondamentale, acceptée de tous. Aucune religion, aucune culture ne peut accepter ces crimes de masse. Le débat sur l’universalisme est complexe, mais le droit à la vie reste universel. Personne ne le remet en question. Les pays musulmans protègent la vie, comme les autres. Ils sont contre les crimes contre l’humanité, les génocides, les crimes de guerre. La Ligue arabe elle-même s’est prononcée contre l’impunité au Darfour, même si elle demandait d’autres solutions.

 

On reconnaît universellement, dites-vous, la valeur de la vie, pourtant l’abolition de la peine de mort n’est pas encore universelle…

 

Tout le monde en effet n’est pas contre la peine de mort, en revanche, tout le monde se retrouve pour condamner les génocides. Il y a là un consensus. La discussion porte sur d’autres points des droits de l’Homme et sur les moyens de répondre aux problèmes.

 

Avec, entre autres, l’opportunité que représente la CPI contre l’impunité d’Israël, la position des pays arabes face à la Cour (on ne compte quasiment pas d’Etats parties arabo-musulmans), ne pourrait-elle pas changer?

 

D’ici une quarantaine d’années, tous les pays du monde auront rejoint la CPI.

 

Que souhaitez-vous répondre à ceux qui disent que la CPI est un instrument de la puissance occidentale qui, après avoir assis sa force diplomatique et économique, ajouterait une domination juridictionnelle?

 

Ce sont l’Afrique et l’Amérique du Sud avec l’Europe qui sont les premiers à avoir soutenu la création de la Cour pénale internationale. Ce sont aussi les trois continents qui ont eu ces dernières années des victimes de crimes de masse. Le premier pays à avoir ratifié est le Sénégal. Les premiers à avoir dénoncé des cas, sont l’Ouganda, le Congo et la République centrafricaine. Les victimes de tous ces crimes sont africaines. C’est une Cour créée par des Africains, dirigée par des Africains et aussi pour protéger des Africains, comme elle l’a montré avec le Darfour. A l’époque du génocide au Rwanda, les néocolonialistes ont ignoré les victimes. La CPI les a entendues.

 

Autre dossier important: Gaza. Où en est-on aujourd’hui?

 

J’ai reçu plus de trois cents communications sur Gaza, y compris de l’Autorité nationale de la Palestine qui a reconnu en janvier dernier la compétence de la Cour pénale internationale. Elle me demande de présenter un rapport justifiant que la CPI est bien habilitée à intervenir au titre de l’article 12.3 du statut de Rome (sur la “déclaration de compétence” pouvant être faite par un Etat n’ayant pas ratifié).

 

C’est le statut juridique de la Palestine qui pose problème?

 

Exactement. Israël n’est pas l’Etat palestinien, le Hamas ne représente pas l’autorité nationale… Et il ne s’agit pas réellement d’un Etat pouvant exiger l’intervention de la Cour. Pourtant, comment peut-on exclure la Palestine de la juridiction de la CPI (parce qu’elle n’est pas strictement un Etat), alors que personne d’autre ne peut intervenir en sa faveur?

 

N’y a-t-il pas un peu de lenteur côté palestinien?

 

Ce n’est pas la durée qui compte, mais la véracité reconnue des faits. Nous avons par exemple mis trois ans à ouvrir une enquête sur la République centrafricaine, deux ans avant de voir le rejet du cas vénézuélien… Je remercie aujourd’hui les autorités palestiniennes qui préparent actuellement leurs arguments.

 

Quelles sont les possibilités pour que la plainte aboutisse?

 

Quand la décision sera prise, je l’annoncerai. Nous verrons s’il y a ou non ouverture d’une enquête par les juges. Evidemment, l’intervention du Conseil de sécurité peut tout changer. Il a en tout cas la capacité juridique de le faire (1). La balle est pour le moment dans le camp de l’Autorité palestinienne.

 

A la création de la CPI, une révision des statuts avait été envisagée après sept ans. Est-ce que ça pourrait être l’opportunité de revoir des cas particuliers comme celui de la Palestine?

 

Cela pourra être discuté, mais ce n’est pas à l’ordre du jour. La conférence de révision est prévue à Kampala au premier semestre 2010 et le principal thème abordé concernera l’intégration ou non du “crime d’agression” dans les compétences de la Cour.

 

Est-ce que le risque n’est pas de voir d’autres peuples, kurdes, tibétains… en appeler aussi à la CPI?

 

Non, car la question est moins de savoir si l’Autorité palestinienne est ou non un Etat, mais de juger de la validité de sa demande et de voir si la situation est acceptable au regard du statut de Rome.

 

Avez-vous subi des pressions dans l’exercice de vos fonctions?

 

(Long silence) Pas de manière directe. Non.

 

Quel sens peut-il y avoir, pour un pays comme les Etats-Unis, à signer sans ratifier ? Les Etats-Unis craignent-ils la CPI?

 

Le processus exige une signature et ensuite la ratification après l’approbation du Parlement. Mais il n’existe aucune date butoir. La CPI suscite la peur et l’espoir.

 

La CPI est une juridiction encore jeune. A-t-elle gagné en autorité?

 

En six ans, d’une idée, la Cour est devenue réalité. Elle compte aujourd’hui 108 Etats parties. Le plus important est d’améliorer le fonctionnement institutionnel pour prévenir la violence.

S’il n’y a pas de guerre entre l’Allemagne et la France, c’est justement parce qu’il y a des institutions, l’Union européenne et le statut de Rome qui vient compléter ces institutions pour prévenir les crimes de masse.

 

(1) Le Conseil de sécurité est habilité à saisir la Cour pénale internationale , ce qui réglerait la question de la recevabilité de la plainte palestinienne.

 

Propos recueillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juin 2009


 

Gilles Devers, Avocat lyonnais, expert en justice internationale, coordinateur du collectif des 40 avocats qui, au nom des ONG, ont déposé une plainte contre Israël à La Haye, le 22 janvier 2009.

 

Quelles chances pour qu’une procédure soit lancée par la CPI?

 

Le 21 janvier 2009, le ministre de la Justice palestinien, Ali Khashan, a donné compétence à la CPI. C’est un acte juridique d’importance (déclaration de compétence). Avec 450 associations signataires, nous avons mené une action, certes assez spectaculaire, mais qui ne constitue pas juridiquement une plainte. Il s’agit davantage d’une transmission de renseignements auprès du procureur. Seul peut porter plainte un Etat membre (comme l’Afrique du Sud, par exemple), ou le pays sur lequel a eu lieu le crime (s’il est membre ou a donné compétence), ou le Conseil de sécurité qui peut saisir la CPI pour un Etat non membre, comme il l’a fait pour le Soudan.

Le procureur est tenu par ces contraintes, fixées lors des négociations à l’origine de la création de la CPI. Etats-Unis, Israël, Chine avaient participé aux négociations, comme pour en affaiblir la juridiction, son efficacité. Israël et Etats-Unis ont signé le traité, sans jamais avoir ratifié la charte de la Cour pénale internationale. Mais la CPI reste une juridiction sous-estimée, avec déjà un beau palmarès. Pour moi, c’est une fusée qui décolle.

 

Un procureur courageux...

 

Les pays arabes ont accusé à tort la CPI de “double standard” à propos du Darfour et de Gaza. Sur le dossier Darfour, le procureur n’aurait rien pu faire sans être saisi par le Conseil de sécurité. De plus, dernièrement, le secrétaire général de l’ONU, M. Ban Ki-moon, a transmis un rapport au Conseil de sécurité à propos des installations de l’ONU détruites par Israël et qui avaient servi de refuge à des populations civiles. Concernant Gaza, nous n’en sommes pas encore à l’enquête, mais à l’analyse préliminaire.

Vient aussi la question de l’Etat, actuellement en débat. Le procureur n’a en tout cas pas rejeté d’emblée la demande de l’Autorité palestinienne. Les ministres palestiniens de la Justice et des Affaires étrangères ont déposé au procureur une documentation montrant que l’Autorité palestinienne sur nombre de points s’apparentait pleinement à un Etat (traité, passeport, droit palestinien, etc.).

Cependant, l’Autorité palestinienne est partie dans un processus que je trouve personnellement un peu long (pour résumer, elle en fait un peu trop). Cela pourrait aller plus vite. Il faut qu’il y ait une base raisonnable, après quoi le procureur peut saisir la chambre préliminaire qui ouvrira une enquête. Nous avons quand même de nombreux témoignages en matière de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Lorsque vous envoyez des bulldozers dans les cimetières, lorsque vous attendez l’heure de la sortie des écoles pour le premier bombardement (200 morts), lorsque vous lancez des bombes au phosphore dans une zone urbaine ou détruisez des terres arables à la pelleteuse… vous affichez bien une volonté de vous en prendre aux civils.

Au sein des Etats membres, se dessine un consensus autour de la compétence de l’Autorité palestinienne. Je suis persuadé que le procureur a envie d’ouvrir une enquête. Il fait partie de ces magistrats courageux qui estiment que le juge doit se placer au-dessus des Etats lorsqu’ils sont trop faibles. Si la CPI n’est pas en mesure d’ouvrir une enquête, alors même qu’elle est saisie devant la planète entière, c’est vraiment la Cour des pauvres!”

 

Propos recueillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juin 2009

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1 décembre 2008 1 01 /12 /décembre /2008 18:01

Analyse  - La visite récente de Benoît XVI en France a révélé une Eglise plus fermée que jamais, raidie sur le dogme et sur la morale familiale et sexuelle. La frange progressiste de l’institution catholique, marginalisée et rendue invisible, aurait-elle aujourd’hui perdu la bataille idéologique ?

 

 Les progressistes sont sonnés. C’est un formidable coup d’ostensoir sur la tête qu’ils se prennent ce 19 avril 2005 : leur bête noire de toujours, le cardinal Ratzinger, scribe intransigeant de Jean-Paul II en matière théologique, devient le 265e pape. La semaine de l’avènement de Benoît XVI, 37 % des catholiques français se disent “déçus” (sondage CSA – La Vie, avril 2005), comme monseigneur Gaillot, relevé de sa mission pastorale dès 1995 et expédié dans un diocèse virtuel au fin fond de l’Algérie. Trop novateur au goût du Vatican.

 

Faut-il encore rester dans l’Eglise ? Beaucoup de fidèles et de prêtres s’interrogent alors, inondant de mails les sites catholiques réformistes. De hauts responsables religieux, protestants, juifs, musulmans, expriment à leur tour leur inquiétude. Jean-Paul II avait été un adversaire coriace, laminant le mouvement progressiste. Benoît XVI – c’était annoncé – allait terminer son travail de “nettoyeur”. Tandis que les théologiens de la Libération sont impitoyablement chassés en Amérique latine, en France, les traditionalistes proches de l’extrême droite, comme ceux de la Fraternité sacerdotale Saint-Pie-X, fondée par Mgr Lefebvre, sont réintégrés, semant le malaise dans l’épiscopat français.

 

Le temps des prêtres ouvriers

 

Depuis, le catholicisme progressiste semble comme groggy et même, disent certains, en voie de disparition. Où sont passés les prêtres ouvriers, la JOC (Jeunesse ouvrière chrétienne), la JAC (Jeunesse agricole chrétienne), la deuxième gauche, PSU (Parti socialiste unifiée, 1967-1973)… ? Car “le grand essor du catholicisme de gauche, ce sont les années 60 avec cette ébullition intellectuelle, cette critique des institutions et toutes ces réalités qui ont culminé avec Mai-68 pour se poursuivre dans les années 70, se souvient Philippe Clanché, journaliste à l’hebdomadaire Témoignage Chrétien. Et puis il y a eu Vatican II [1962-1965], l’ouverture au monde, la libéralisation de la liturgie, la désacralisation de la hiérarchie ecclésiale… Une bouffée d’air !” Malgré le verrouillage rapide du Vatican, le mouvement d’émancipation a encore perduré quelques années. Presque une exception française.

 

Et depuis ? C’est une reprise en main continue de l’Eglise toujours plus identitaire et crispée sur elle-même : “Avant, c’est sur la chaîne de montage ou au syndicat qu’on apprenait qu’un tel était prêtre, presque par hasard. Aujourd’hui, le prêtre affiche un petit col romain ou la soutane pour qu’on le reconnaisse de loin, explique le journaliste de l’hebdo très engagé dans le dialogue interreligieux. L’important est d’affirmer d’emblée que l’on est catholique, sans trop échanger avec l’autre, de crainte de perdre son identité. Beaucoup de catholiques ne se reconnaissent plus dans cette Eglise. Ils n’ont pas non plus envie de chanter des bouts de messe en latin et de donner du ‘monsieur le curé’ alors qu’ils chantaient en français et disaient ‘Jean-Michel’ !”

 

Les églises se vident, les associations font le plein

 

Après les grandes hémorragies des années 70, les cathos de gauche continuent à déserter l’Eglise. Et lorsqu’ils y restent, “ils souffrent, voyant l’Eglise évoluer d’une manière qui n’est pas la leur”, dit le journaliste qui se reconnaît dans cette attitude légèrement schizophrène. Les mouvements catholiques de jeunes gardent cependant encore une certaine vitalité : au MRJC (Mouvement rural de jeunesse chrétienne, ex-JAC), mais aussi à la JOC qui compte plus de 10 000 adhérents. Mais les mouvements adultes, comme Action catholique ouvrière, peinent à recruter et semblent en fin d’histoire. Alors, fini l’âge d’or des cathos de gauche ?

 

Désertant l’Eglise, les catholiques progressistes ne baissent pourtant pas les bras. S’ils sont moins investis dans la transformation de l’institution Eglise qu’ils ont laissée aux mains des plus intransigeants, ils investissent en revanche massivement les associations altermondialistes, de lutte auprès des sans-papiers… On les retrouve partout, au Comité catholique contre la faim (CCFD), à la Cimade, comme au Réseau Education sans frontières (RESF) ou d’autres associations non confessionnelles.

Contrairement aux catholiques plus conservateurs, leur logique n’est pas celle du caritatif et des bonnes œuvres, mais de la transformation sociale, de la solidarité internationale et du développement. “La transformation plus que la réparation”, explique le militant associatif Hervé Derriennic qui tique au mot “humanitaire”. Depuis près de trente ans, cet homme est de tous les combats, à Peuples Solidaires, Terre des hommes, autour de la plate-forme nationale pour la Palestine ou au sein du Crid (collectif d’une cinquantaine d’associations pour le développement).

 

Quand le Vatican s’empare de l’altermondialisme

 

“Ces dernières années s’est opéré un rapprochement de toutes ces branches d’engagements : associations de droits de l’Homme, comités de libération, développement, commerce équitable, écologie… dont le Forum social mondial a été l’illustration.” Un mouvement très composite largement porté par la sensibilité chrétienne. Lors de la

visite du pape, ce militant a éteint sa télé et s’est agacé de cette journée spéciale Benoît XVI de France Info, comme il s’agace du “jeu institutionnel incongru de la papauté”. Pour lui, “tout ce qui fait progresser une institution, se fait toujours à la marge” et c’est bien là qu’il se situe, sous l’ère Benoît XVI.

Depuis quelques années, le Vatican s’est à son tour emparé des questions altermondialistes et écologistes. Deviendrait-il réceptif à cette gauche catholique ? Pour les observateurs attentifs de la politique vaticane, comme Golias, il s’agit bien plus de “ne pas se commettre avec les mouvements altermondialistes profanes”. C’était d’ailleurs le message de Benoît XVI adressé aux

ONG catholiques travaillant sur le développement. Exercer un lobby catholique identitaire auprès des instances internationales, tel est l’objectif.

 

Christian Terras, président de Golias, souligne le lien étrange entre les questions alter et climatiques : “La thèse du réchauffement est inacceptable pour le Vatican qui voit là encore un

domaine pouvant lui échapper, au profit des environnementalistes ou altermondialistes qui n’auraient pas la même vision de la Création. Pour lui, ce n’est pas à l’homme de se montrer autorégulateur. On n’est pas sorti de Galilée !”

 

Mais si des groupes de réflexion comme Golias résistent au sein de l’Eglise, travaillant à sa transformation, nombre de catholiques libéraux, découragés par l’hostilité de leur institution à tout compromis avec le monde moderne et sécularisé, préfèrent s’investir autrement. L’Eglise catholique est-elle encore chrétienne ? (1) s’interrogeait dans un livre le sociologue Jean Feschet. Peut-être pas, mais pour ces catholiques, l’urgence est ailleurs : protéger des enfants proches de l’expulsion, aider des personnes à retrouver un toit… C’est aussi cela être chrétien et sans qu’il soit nécessaire d’en faire publicité.

L’Eglise de Benoît XVI n’a guère plus que l’islam réussi son aggiornamento. Et beaucoup prédisent derrière son intransigeantisme (2), son déclin dans les décennies à venir. Le succès très relatif de la visite papale (plus de 200 000 fidèles à Paris, soit le tiers d’une gay pride) est un indicateur moins fiable que celui des baisses des baptêmes, mariages religieux, prêtres…

Malgré les apparences, l’Eglise en France va mal et s’essouffle. Même la greffe des curés étrangers venus à la rescousse ne prend pas. Aujourd’hui, au Vatican, le message est clair : hors de l’Eglise, pas de salut. C’est pourtant en marge et de plus en plus hors de l’Eglise que les progressistes construisent, avec les profanes, le monde de demain.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, décembre 2008

 

(1) Editions Golias, 366 pages, 20 euros.

(2) L’intransigeantisme : terme appliqué à l’Eglise catholique pour qualifier son intransigeance.


 

 

ENTRETIEN 

Christian Terras

Catholique libéral, président fondateur de Golias, “l’empêcheur de croire en rond” (1)

 

“Sans réformes profondes, l’Eglise deviendra une secte”

 

Golias, organe de presse et éditeur, n’intervient pas seulement dans le champs politique et social, il fait entendre sa voix différente à l’intérieur même de l’Eglise. Golias mène une réflexion théologique et des enquêtes dévoilant le fondamentalisme à l’œuvre au sein de l’Institution depuis la restauration de Jean-Paul II. Christian Terras en est le président fondateur. Interview.

 

Catholique progressiste, vous semblez ne pas dissocier la transformation de la société de celle de l’Eglise en tant qu’institution. Est-ce pour cela que vous êtes si critique à son égard ?

 

Christian Terras : Notre parole de transformation sociale est en effet indissociable d’une transformation de l’appareil catholique, tant au niveau de la production idéologique de son discours, que de son fonctionnement non démocratique et absolutiste ou de son sexisme vis-à-vis des femmes. Golias est né il y a vingt-trois ans d’un constat : le découragement de nombreux catholiques progressistes, très investis dans les domaines culturel, politique, social et leur désertion progressive de l’Institution.

 

N’avez-vous pas déjà perdu la bataille idéologique aujourd’hui ?

 

Nous avons a priori institutionnellement tort, mais nous avons culturellement raison. Nous sommes dans un système très sacralisé et dans une culture catholique de l’omerta. Beaucoup dans l’Eglise pensent exactement comme nous sans oser le dire. Nous n’avons pas voulu déserter le champ institutionnel, estimant qu’il y avait un vrai rapport de force instauré par Jean-Paul II. Dans les années 80, Jean-Paul II a en effet fait monter à sa droite les groupes fondamentalistes de sa nouvelle évangélisation qui ont complètement laminé les espaces d’ouverture qu’il y avait encore dans l’Eglise, travail que Benoît XVI a continué.

 

La restauration n’avait-elle pas commencé dès Paul VI ?

 

Elle était plus subtile et sans matraquage des théologiens. Mille théologiens ont été mis à l’index sous Jean-Paul II et Joseph Ratzinger. Il s’agissait davantage de “trouille” de Paul VI par rapport à ce que Vatican II ouvrait que d’une véritable mise en coupe réglée. Reste qu’il a préparé le terrain. Mais ce système mis en œuvre par Benoît XVI montre les limites et l’impasse d’une telle restauration. Il n’a pas d’avenir à dix ans, même si, en apparence, nous sommes aujourd’hui minoritaires. Les évêques seront amenés nécessairement à apporter des transformations radicales à l’Institution.

 

Entre une hiérarchie intransigeante et une réalité sur le terrain, en décalage, les évêques français jouent un peu entre deux feux. Est-ce qu’il n’y a pas de leur part aussi un manque de courage ?


Tout à fait. Ils sont coincés par leur obéissance à Rome, par le fait que l’église ne veut pas se transformer, notamment sur la question des ministères : on ne peut être prêtre que si on est célibataire et masculin, ce que nous remettons en cause, car ne reposant sur rien d’autre que sur une discipline ecclésiastique et non une parole révélée de L’Evangile. A cela ajoutons une nomination d’évêques qui se fait de façon absolutiste dans des bureaux fermés au Vatican et une morale sexuelle et familiale épouvantable. Sur la bioéthique, l’homosexualité, l’euthanasie… sur tout le champ éthique, l’Eglise répète un catéchisme qui date du Moyen-Age. Nous sommes pour une remise à plat radicale de l’Eglise pour être dans une proposition spirituelle. Beaucoup d’évêques, de cardinaux me disent que la situation est intenable. Beaucoup pensent que le système durera le temps du pontificat de Benoît XVI et qu’il faudra ensuite ouvrir les fenêtres. Le rappel à l’ordre des évêques à Lourdes a été humiliant pour eux. Le rabibochage avec les intégristes lefebvristes a été fait par Benoît XVI, fort de sa sensibilité traditionaliste sur le plan liturgique, contre l’avis même de ces évêques. Autrefois, l’épiscopat français était capable de faire des textes courageux sur la catéchèse par exemple, la doctrine sociale de l’Eglise. Aujourd’hui, il ne produit plus rien et fait profil bas. Cela ne peut pas durer.

 

Comment voyez-vous l’avenir de l’Eglise ?

 

Benoît XVI ressemble à certains égards à Pie XII, un pape qui ferme, se raidit, dogmatise, sans voir que le monde évolue. Ce pontificat qui mène jusqu’au bout la logique d’intransigeantisme, et de restauration déjà développée par Jean-Paul II, n’a aucun avenir. Cette restauration s’arc-boute et se nourrit uniquement sur sa base conservatrice, voire traditionaliste, de plus en plus réduite. Les forces vives du catholicisme sont ailleurs.

Mais pour que l’Eglise change, la tête doit changer. Le prochain conclave devrait voir arriver un nouveau pape qui mettra en place cette culture underground de l’Eglise et prendra les réformes vitales pour sortir de l’impasse. Dans le cas contraire, l’Eglise catholique deviendra une secte.

 

Propos recueillis par Yann Barte

 

(1) Du nom d’un évêque légendaire du Moyen-Age en rupture de banc avec le système de chrétienté.

 


 

Ils espèrent faire bouger l’Eglise…

 

- Golias, site chrétien. Investigation et réflexion critique sur le catholicisme. www.golias.fr

- Nous sommes aussi l’Eglise (NSAE ), association pour l’égalité entre tous les croyants. www.nsae.fr

- Femmes & Hommes en Église (FHE ). Pour la parité en Eglise comme dans la société. www.fhe.asso.fr

- Jonas, association nationale de prêtres attachés au concile Vatican II et à l’ouverture à la modernité. www.groupes-jonas.com

- Partenia, diocèse virtuel de Mgr Jacques Gaillot. www.partenia.org

- David et Jonathan, association de chrétiens homosexuels. www.davidetjonathan.com

- Plein jour, femmes pour l’abolition du célibat des prêtres. www.plein.jour.free.fr

- Les réseaux du Parvis, fédération de 50 associations du courant catholique réformateur. reseaux.parvis.free.fr

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1 mai 2008 4 01 /05 /mai /2008 23:05

 

“Il subvertit les codes de la diplomatie traditionnelle”, “parle des valeurs humanistes”, “brosse un tableau saisissant de vérité du monde contemporain”… Bruno Guigue semble fasciné par cette liberté de parole du président iranien. Problème.

 

On voudrait nous faire croire que quelques personnes criant à l’antisémitisme à chaque critique d’Israël, comme d’autres crient à l’“islamophobie” à chaque condamnation de l’islamisme (chantage d’ailleurs plus efficace), réussiraient à imposer une censure en France. Israël constituerait LE véritable tabou de la société française. Et de citer les noms de Dieudonné, Alain Soral, Thierry Meyssan (et autres victimes dites expiatoires d’un Occident coupable), flirtant indifféremment avec l’extrême droite, l’extrême gauche, l’intégrisme musulman, voire la galaxie négationniste puisque, c’est entendu, tous les ennemis de nos ennemis sont nos amis.

Mais de quelle censure parle-t-on ? D’un simple droit de réserve applicable aux hauts fonctionnaires ? Des limites imposées par la loi Gayssot ? Car il ne suffit pas, en effet, comme le fait Dieudonné, de remplacer le mot “juif” par “sioniste” pour pouvoir invoquer la liberté d’expression.

Il est impossible de critiquer Israël, entend-on souvent. Il semble pourtant que l’opinion française, comme la presse, très largement acquise à la cause palestinienne, ne s’est jamais gênée dans cet exercice, dénonçant aussi bien le terrorisme palestinien que le terrorisme d’Etat israélien.

 

Des références suspectes

 

Alors, que Guigue se défende d’être “violemment anti-israélien” est ridicule. Rien de répréhensible, en effet, moralement ou pénalement, à se déclarer, même “violemment”, contre la politique d’un Etat, sauf peut-être à vouloir sa destruction sans oser le dire clairement. Et là, on s’éloigne peut-être une fois de plus du registre de la simple liberté d’expression. Guigue se cache en effet sans cesse derrière le président iranien Ahmadinejad et ses propos sur “la destruction de l’entité sioniste” qui ne serait pas “un nouveau génocide”. Mystère…

“Nul besoin d’accréditer la thèse négationniste pour saper la légitimité d’un Etat qui drape son propre fascisme dans la tenue rayée des déportés”, nous rassure Guigue. Mais n’est-ce pas en partie ce qu’il fait ? L’association d’idées est pour le moins étrange. Car nul besoin non plus de se référer à des caricatures négationnistes comme Ahmadinejad (le choix n’est pas neutre) pour questionner la liberté de parole sur Israël ou même évoquer l’utilisation politique de la Shoah ! Pour cet ex-sous-préfet, la Shoah n’est rien d’autre qu’un outil de propagande, une “arme redoutable d’intimidation massive”, pour reprendre le terme de son maître à penser iranien. Et sa banalisation serait, pour ce “penseur libre”, bien moins grave que sa sacralisation, responsable de tous les maux.

S’il fallait s’interroger sur cette utilisation de la mémoire par Israël, n’y avait-il pas des enseignements plus nuancés à tirer chez les philosophes juifs, comme Yeshayahou Leibovitz, que chez les négationnistes ? Ces penseurs juifs ont abordé ces questions avec moins de raccourcis et infiniment plus d’intelligence que le fait notre polémiste.

La fascination de Guigue pour l’Iran le fait même s’offusquer d’un glissement lexical dans un article du Monde d’une “République islamique” à “République islamiste”. Qualifier d’islamiste le régime iranien relèverait d’un “grossier amalgame” pour cet intellectuel spécialiste du Proche et du Moyen-Orient. Mais qu’est-ce alors pour lui que l’islamisme ?

On peut parler de tout, même de la Shoah. Mais comment faire abstraction de la personnalité de l’auteur ou de ses propos tenus antérieurement ? “Il vaut mieux rire d’Auschwitz avec un Juif que jouer au Scrabble avec Klaus Barbie” (Pierre Desproges).

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, mai 2008

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1 janvier 2008 2 01 /01 /janvier /2008 18:03

Des revers électoraux successifs, une banqueroute financière, un défilé du 1er mai peau de chagrin, des militants démoralisés… et un chef vieillissant toujours vissé sur son siège. Le Front national fait grise mine. Après la diabolisation, la descente aux enfers !  

 

Grande braderie au FN ! Le Front vend ses bijoux de famille et drague même les Chinois qui ont signé une promesse de vente pour acquérir le “Paquebot”, siège du parti, en plein naufrage.

Par dizaines, les permanents sont renvoyés à l’ANPE. Au passage, on trie un peu... Même la 605 blindée du grand chef est livrée aux enchères sur eBay. La dette du parti s’élèverait à 9 millions d’euros. Avec un score électoral à 10,44 % à la dernière présidentielle et 4,3 % aux législatives, la question s’impose désormais : le FN vit-il la fin d’une histoire ?

 

Toujours est-il que dans les fédérations, on cherche les militants. “Ils sont en vacances forcées, ironise Pierre Cheynet, secrétaire départemental FN Haute-Loire, la période ne se prête pas à ce qu’il y ait beaucoup de monde dans les bureaux. Mais ces difficultés nous dopent !” Au service communication, on a perdu en revanche tout sens de l’humour et on devient vite susceptible et irritable sur ces questions de désaffection: “Les militants ? Ils sont comme vous et moi, ils travaillent. Ce ne sont pas des militants professionnels comme au Parti communiste!”

 

Face à la déconfiture, beaucoup préfèrent minimiser les dégâts. D’ailleurs, “ça va repartir, on le voit dans les résultats”, se persuade Serge Wargniez, chargé de mission de la fédération du 93 et nouveau compagnon de la méthode Coué. Les cantonales ont en effet affiché quelques dixièmes de mieux que les législatives : 4,8 sur le plan national. Le double si l’on considère uniquement le quelque millier de cantons où le Front a choisi de présenter des candidats.

 

Pour Philippe Chevrier, secrétaire départemental FN des Yvelines, c’est “un accident de parcours”. “Nous avons été confrontés à une candidature mensongère de l’actuel président de la République qui, comme la gauche, a repris nos thèmes de campagne. Beaucoup d’électeurs se sont laissé berner”, s’insurge le militant, qui n’en reconnaît pas moins la “claque considérable et inattendue” des législatives qui ont suivi.

 

La faute au quinquennat et ces élections rapprochées. Ils sont 360 candidats à ne pas avoir atteint les 5 % des suffrages nécessaires au remboursement de leur campagne. Un vrai désastre financier. La bête noire, au FN, dans la bouche de tous les cadres du parti, c’est Nicolas Sarkozy. “Le type a berné son monde”, répète-t-on au Front où l’on se félicite en même temps de “la banalisation des idées du FN, reprises à gauche comme à droite, de Ségolène Royal à Nicolas Sarkozy”. “Reste à convaincre nos militants que nous sommes les seuls à défendre de manière efficace les idées nationales”, explique le secrétaire frontiste de la Haute-Loire qui accuse autant la supercherie de Sarkozy que “l’ennemi abstention”.

 

Bayrou a empoisonné Le Pen

 

Mais si, dans les sphères frontistes, on tire à boulets rouges sur Sarkozy et Hortefeux, on se montre plus réservé sur les dégâts qu’aurait provoqués le centriste François Bayrou. Pour Erwan Lecœur, sociologue et politologue spécialiste de l’extrême droite française, il a pourtant “constitué pour le FN un réel problème”. Sarkozy a sciemment récupéré en effet le discours et les postures du FN, faisant revenir les “droitiers” (commerçants artisans, petits boutiquiers déçus de la droite des années 80) dans le giron de la droite traditionnelle.

Mais si Jean-Marie Le Pen s’est fait voler la vedette en 2007 par le couple Sarkozy-Royal, bien décidé à mener campagne dès le premier tour (à la différence du couple Jospin-Chirac de 2002), “le FN le reconnaît peu, mais Bayrou a considérablement gêné la campagne de Le Pen. Dans les années 90, le Front national disait ‘ni gauche, ni droite, Français d’abord’. Bayrou a joué, en plus soft, cette posture hors système et anti-médiatique. Entre les deux gladiateurs et le candidat centriste présenté comme antisystème, Le Pen n’a pas trouvé sa place”.

 

Au Front, on préfère dénoncer l’escroquerie sarkozyste et, ça et là, quelques erreurs stratégiques du parti : “Au FN, beaucoup ne misent que sur les élections nationales et un discours plus politisé. Je pense au contraire qu’il faut coller au terrain et faire des campagnes locales enfin dignes de ce nom. Ce qu’on n’a pas fait”, accuse Pierre Cheynet, dévoilant les affrontements en interne quant à la stratégie.

 

Le grand chef lui-même se voit remis en question par les siens. Le Pen 2007, une candidature de trop ? “Oui, oui, c’est un peu ça. En tout cas dans un contexte qui ne lui était pas favorable, dit Philippe Chevrier. C’était aussi le plus âgé de la bande et celui qu’on a vu le plus. L’électorat s’est lassé de voter depuis vingt ans pour un candidat qui n’y arrive pas.”

 

Car au FN, on le dit désormais ouvertement : le Pen ne cherche pas réellement le pouvoir. “Il avait d’ailleurs très peu apprécié les premiers maires frontistes, se souvient le politologue Erwan Lecoeur. Il les avait tous convoqués pour leur rappeler qu’il était le chef. Jean-Marie Le Pen est un tribun pour qui la seule façon d’arriver au pouvoir est une crise extrêmement grave, sur le modèle Pétain ou De Gaulle. C’est l’homme providentiel. Il ne veut pas du pouvoir. Il veut être un pouvoir d’influence, de parole, pas un gestionnaire.” Ce spécialiste de l’extrême droite française dénonce aussi une campagne bicéphale qui a pu troubler l’électorat frontiste : “Marine était décrite comme le FN à visage humain, une sorte de monstre gentil, de Casimir. Une image qui a troublé les plus durs.”

 

Au Front, on purge !

 

“Marine, Bruno, Carl Lang… peut-être Martinez… tout reste ouvert”, dit Philippe Chevrier qui ne cache pas sa préférence pour la fille du chef : “Pour moi, c’est Marine, y’a pas photo !” La période est plutôt piquante actuellement à observer au FN : “Nous sommes en période de passage de relais. Tout le monde se regarde un peu en chiens de faïence”, constate le militant. Nombre de mouvements, qui se sont longtemps nourris sur le FN, songent aujourd’hui reprendre leurs billes pour être – qui sait – le mouvement d’avenir après la mort du FN. Tous restent tiraillés entre la tentation de créer leur mouvement sur les ruines du front ou ramasser le plus de subsides en restant les derniers. Les monarchistes, les Identitaires, les traditionalistes… pour Marine, s’ils doivent partir – et beaucoup l’ont déjà fait –, ils partiront. D’ailleurs, Marine n’a ni la capacité ni l’envie de réaliser le miracle de l’“union patriotique”.

 

La succession s’avère aussi compliquée. Le Pen ne peut laisser aujourd’hui le parti à sa fille. Elle se ferait bien trop chahuter. Alors, il épure. “Sous le prétexte de difficultés financières, 30 à 40 % des permanents ont été virés, les gollnischiens en tête, suivis de tous ceux qui mettent des bâtons dans les roues de Marine”, explique Erwan Lecœur, en bon observateur du parti. “Ils pourraient même nous jouer le drame familial pour faire sortir leurs ennemis du bois et les tuer le moment venu, comme Le Pen a fait pour Mégret. Le Pen a toujours tué ses ennemis en politique, quand ils ne sont pas partis par accident : François Duprat en 78, Jean-Pierre Stirbois en 88, Mégret en 98. Devant Gollnisch le piège est tendu. Il est prévenu…”

 

Gollnisch, éternel numéro 2, pressé par ses partisans, a retenu la leçon. Il sait qu’il se fera taper sur la tête au moindre geste. “Président du groupe des eurodéputés d’extrême droite, il pourrait bien se voir refuser une position éligible aux prochaines Européennes. Ce serait alors une véritable déclaration de guerre. C’est exactement ce que Le Pen a fait aux mégrétistes en 98/99, rappelle le politologue. Connaissant l’humour à répétition de Jean-Marie Le Pen, c’est un scénario possible.”

 

La dernière bataille

 

Et la suite du plan de bataille ? “Après, c’est la castagne. Mais le tempo est parfait. 2009 est donc la dernière bataille de Jean-Marie Le Pen qui marque encore quelques points (10 ou 12 %). En 2010, c’est le Congrès. On place Marine à la tête avec Jean-Marie président d’honneur et Marine Le Pen se présente en 2012.”

 

Et pas de disparition envisagée du Front ? “Si, dans un cas. Si Jean-Marie décline et que Marine considère que c’est trop le désordre.” On sait en effet que son ascension va provoquer des remous, des départs, des créations d’autres mouvements… “C’est l’extrême droite lorsqu’elle se délite à la mort du chef. Le FN, créé en 1972 et repris en 1973 par Le Pen, est totalement attaché à sa personne. Marine fera peut-être vivre l’image du lepénisme, c’est son côté tribal, clanique, mais si ça chauffe trop, Jean-Marie et Marine pourraient tout simplement décider de mettre la clé sous la porte.”

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, septembre 2008


 

 

 

INTERVIEW

 

“Au FN, il n’y a plus de ressources financières et de moins en moins de ressources humaines”

Pour Jean-Yves Camus, chercheur associé à l’Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), spécialiste de l’extrême droite, le FN pourrait bien disparaître. Le politologue est aussi l’auteur d’“Un Néo-populisme à la française”, “Trente ans de Front national” et du “Dictionnaire de l’extrême droite”, publié en mars 2007 (1).

 

Propos recueillis par Yann Barte

 

Le Front national vit-il l’amorce d’un déclin définitif ?

Nous sommes avec le FN dans une période de décrue électorale qui accélère son processus de décomposition. A cela plusieurs raisons, allant de la crise financière, née des mauvais résultats de 2007, à l’exacerbation de tensions personnelles. Des militants disent aujourd’hui ouvertement que ce sont les velléités de Jean-Marie Le Pen à prendre le pouvoir qui l’ont amené, in fine, à ce mauvais score. Ils sont las de voter depuis vingt ans pour quelqu’un qui n’a pas envie du pouvoir, se contentant d’être une petite force de nuisance. Nombre de militants se sont alors portés sur Nicolas Sarkozy. Y aura-t-il des déçus du sarkozysme chez les anciens électeurs lepénistes ralliés ? Probablement beaucoup, mais quand ils auront l’occasion de se manifester par les urnes, le parti n’existera peut-être plus.

 

Si Jean-Marie Le Pen ne veut pas du pouvoir, que cherche-t-il ?

C’est un homme qui n’a pas la culture du pouvoir et qui se contente de la situation que lui apporte le Front : être au centre des projecteurs. Ce n’est pas une personne véritablement investie, ni avec une force de travail phénoménale. Il souhaite juste laisser son nom dans les livres d’histoire.

 

L’électorat FN serait-il donc lassé d’un vote qui ne serait que protestataire ?

Le FN a conquis cinq villes en 1995. Chaque fois qu’il a eu une occasion de transiger avec ses principes idéologiques pour conclure une alliance durable avec la droite, il ne l’a pas fait et a même ajouté dans la provocation pour rendre les choses impossibles, voire se rendre totalement infréquentable. Les militants veulent le pouvoir et n’ont rien à faire d’être simplement dans une posture qui consiste à passer aux 20 heures. A un moment donné, ils ont fait un arbitrage de consommateurs et ont voté Nicolas Sarkozy.

 

Peut-on parler d’une OPA sarkozyste sur l’électorat du FN ?

C’est une OPA qui a été pensée, organisée. Le discours sur l’immigration, l’identité nationale, la valeur travail… a été calé en conséquence pour conquérir l’électorat populaire du FN et cet électorat radicalisé de droite qui estimait que Chirac était un homme de centre gauche. Ce discours (un des nombreux discours de campagne de Nicolas Sarkozy) a donc été construit sur mesure et… ça a marché.

 

Bien que la cote de popularité de Nicolas Sarkozy ait dégringolé, les sympathisants FN ne semblent être revenus qu’en petit nombre aux municipales. Où sont-ils alors passés ?

C’est un parti qui ne peut donner toute sa mesure que dans des scrutins nationaux. Les européennes ne sont pas non plus un bon baromètre : l’hostilité à l’Europe est telle que les sympathisants ne se déplacent quasiment plus. Les scrutins locaux ne sont pas pertinents. Les cantonales restent un scrutin de notables et les municipales nécessitent une réelle présence. Les problèmes financiers et l’exigence de la parité ont empêché le FN d’être davantage présent, même dans des endroits où il recueillait des scores non négligeables, comme en région lorraine ou en Seine-et-Marne. Les seuls baromètres qui vaillent pour le FN sont les élections législatives et présidentielles. Le déclin reste assez massif et certainement pour une longue période. Nous avons des gens qui quittent les uns après les autres, un chef qui vieillit, une succession qui reste problématique et conflictuelle. Au FN, il n’y a plus de ressources financières et de moins en moins de ressources humaines.

 

(1) Dictionnaire de l’extrême droite, Ed. Larousse, mars 2007, sous la direction d’Erwan Lecœur avec Jean-Yves Camus,

Sylvain Crépon, Nonna Mayer, Marie-Cécile Naves, Birgitta Orfali, Bernard Schmid et Fiammetta Venner.

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1 septembre 2007 6 01 /09 /septembre /2007 04:09

Derrière la question de la libre circulation… 

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HISTOIRE - Près d’un demi-siècle après la fin de la Guerre d’Algérie, les harkis qui retournent dans leur pays natal prennent toujours le risque de se voir refoulés à la douane. Eux ou leur cercueil…

La libre circulation pose toujours problème à ces hommes dont la représentation oscille toujours entre “bon patriote” et “collabo”.

 

La question de la libre circulation des harkis (1) revient régulièrement. Sans jamais être réglée. A l’espoir suscité par des déclarations officielles, succède invariablement, dans la communauté harkie, la déception liée aux velléités des gouvernements français successifs et à l’animosité toujours vivace des autorités algériennes à leur égard. “En France, aucun suivi n’est assuré dans les partis sur ces questions qui reviennent de façon sporadique, lors d’un événement particulier ou d’une échéance électorale. C’est tout.”

 

Smaïl Boufhal, maire adjoint PS de Grand-Couronne (Seine-Maritime) et président de l’association Générations mémoire Harkis, a vu défiler des commissions interministérielles, des questions écrites à l’Assemblée… en vain ! Les interlocuteurs algériens bloquent les discussions et “la France n’arrive pas à faire appliquer le droit international”.

 

Côté français, cette question, qui soulève toute la problématique harkie, n’est toujours pas à l’ordre du jour. Le candidat Sarkozy, pourtant partisan très tiède de la “repentance systématique”, promettait en mars 2007 un texte reconnaissant la responsabilité de l’Etat français dans les massacres des harkis : 80 000 ont en effet été exterminés après le cessez-le-feu du 19 mars 1962, abandonnés par la France au FLN. Cette reconnaissance officielle, attendue depuis un demi-siècle, serait assurément un grand pas pour la communauté harkie ! Une urgence et un préalable sans doute pour que leurs enfants se sentent enfin pleinement et plus sereinement français, et abandonnent enfin ce mot de “harki” qui s’est, au cours des années, ethnicisé. Les harkis ne se sont jamais satisfaits de la déclaration de Jacques Chirac : “La France, en quittant le sol algérien, n’a pas su empêcher les massacres”, puisqu’elle sait aujourd’hui qu’elle n’a tout simplement pas “voulu”. Le président Sarkozy prendra-t-il à bras-le-corps la question de la libre circulation ?

 

L’Algérie refoule des cercueils

 

Côté algérien, les autorités restent muettes à ce sujet, se cachant généralement derrière une bureaucratie paralysante. Du service consulaire de l’ambassade au consulat de Lille, Strasbourg… les réponses restent identiques : “Je n’ai pas le droit de répondre à votre question… écrivez au consul général… qui n’est pas là actuellement…”, “Je ne sais pas.” Si certains consulats disent ne pas disposer de listes de harkis, le consulat de Paris reconnaît indirectement leur existence : “La politique est la même depuis des années. Des personnes ont demandé des levées de mesures du fichier et les ont obtenues. Tout dépend de ce qu’elles avancent comme arguments.” Mais de quels arguments parle-t-on ? On n’en saura pas plus. S’agit-il, comme l’avait suggéré un ministre proche de Bouteflika à Oran en septembre 2005, de faire repentance, comme il l’avait demandé aux enfants de harkis ? (Voir encadré page 59).

 

Les déclarations de Bouteflika assimilant, il y a encore deux ans, les harkis aux “collaborateurs” ne laissent pas présager pour l’heure d’un revirement sur ce point. “Comment se fait-il que la France, depuis 1962, n’a jamais négocié ce principe de libre circulation ?, s’offusque Mohamed Haddouche, ex-président de l’association Ajir. Je peux comprendre qu’on puisse inquiéter certains ayant commis des actes effroyables, mais il faut bien que sur le plan des principes la libre circulation soit permise.”

 

Les harkis n’ont jamais été au menu du traité d’amitié franco-algérien, aujourd’hui repoussé aux calendes grecques. En revanche, ils sont apparus à leur grand dam lors de la loi sur les effets positifs de la colonisation. “Mais quel rapport ?”, s’interrogent encore les associations harkies qui dénoncent, une fois de plus l’amalgame. Pour Mohamed Haddouche, le terme de “retour” n’est sans doute pas approprié : “Il s’agit surtout pour ces harkis de se recueillir sur la tombe de leurs parents, de revoir le village de leur enfance… Certains aussi souhaitent être enterrés en Algérie près des leurs. Les cadavres échappaient jusque-là à la règle mais, de plus en plus, on renvoie les cercueils”, déplore le militant. Autrefois, la France remboursait les voyages de ceux qui étaient refoulés. Ça ne se fait plus. “Aujourd’hui, les autorités nous demandent qu’on fasse remonter les cas de refus de visa ou de refoulement. A quoi bon ? Il n’y a jamais de suite !” Le terme de “retour” entretient aussi le mythe du désir des harkis et de leurs enfants de “rentrer” en Algérie, alors que la situation économique du pays pousse plutôt les jeunes Algériens à émigrer en France.

 

Les enfants de harkis sont-ils plus libres de se déplacer ? Globalement, oui. Les associations dénoncent cependant là encore quelques discriminations. “Si vous avez un passeport français et un nom arabe, on pourra vous demander si vous avez fait votre service militaire.” Nombre d’enfants de harkis se voient ainsi coincés une semaine, le temps de se faire envoyer leur livret militaire, ou contraints de faire leur service en Algérie, en vertu d’un accord bilatéral prévoyant que toute personne d’origine algérienne peut faire son service dans l’un ou l’autre pays. Reste à savoir si ces tracasseries touchent davantage les fils de harkis que les autres enfants d’émigrés algériens. Difficile à savoir en l’absence de chiffres.

 

Le mythe de l’engagement pour la France

 

“N’est-il pas temps que les vivants comprennent que cette guerre les traverse tous, qu’ils ont tous du fellaga et du harki, de l’immigré ou de l’émigré en eux ?” En 2005, Fatima Besnaci-Lancou, présidente de l’association Harkis et droits de l’Homme, et l’historien Claude Liauzu (celui même qui était à l’origine de la mobilisation contre la loi finalement abrogée de février 2005 sur les effets positifs de la colonisation) lançaient dans Libération un appel à lever l’opprobre qui pèse sur ces anciens soldats algériens supplétifs de l’armée française. Mais il est bien difficile de trouver un écho lorsque l’on vient ajouter de la complexité dans une histoire qui s’est construite, des années durant, sur une opposition grossière entre résistants au colonialisme et traîtres à la future nation algérienne. Pour qu’il y ait des héros, il faut bien qu’il y ait des traîtres ! “L’histoire n’est pas une science exacte. C’est une construction sociale, voire un produit idéologique. Le FLN a besoin de cette histoire mythifiée et mystifiante, parce qu’il faut bien dire que le bilan n’est pas très glorieux…”

 

Pour Mohand Hamoumou, auteur de nombreux ouvrages sur la question, “les harkis n’étaient pas contre l’indépendance. Beaucoup étaient messalistes (2) et se sont fait décimer par le FLN. Beaucoup même étaient au départ au FLN avant de s’en détourner”. En fait, les harkis n’étaient pas plus “ces traîtres de l’indépendance qu’en a faits l’Algérie que ces valeureux patriotes français qu’en ont faits certains pieds noirs”. Pour Mohamed Haddouche, “les harkis, coincés entre le marteau et l’enclume, ont surtout voulu se protéger du terrorisme FLN qui a touché en premier lieu les populations civiles. Lorsqu’on vient violer votre femme ou égorger votre père, les événements décident pour vous…”.

 

Les historiens manient d’ailleurs avec d’infinies précautions la notion d’engagement et reconnaissent que la fidélité à la France n’est le fait que d’une “minorité sociologiquement très atypique”. “L’engagement de nombre de ces paysans dans les rangs de l’armée française s’inscrit dans un contexte économique marqué par une crise profonde de l’agriculture”, rappelle en outre Tom Charbit dans Les harkis. Quant aux notions mêmes d’Etat ou de nation, elles avaient peu de sens chez ces paysans. “Si l’on refuse de réduire cette histoire à une accumulation de cas particuliers (chacun à ses raisons), si l’on veut éviter les platitudes psychologiques (ils ont cédé à la pression), les généralités ethnologiques (ces Kabyles ont toujours été des rebelles), les raccourcis historiques (ce sont des collabos) ou les facilités de sociologie spontanée (il fallait bien manger), il est nécessaire de poser cette question de l’engagement dans une perspective sociohistorique (...)”, continue l’historien. Finalement, “remettre les harkis dans le contexte de l’histoire coloniale, c’est déjà une réparation historique colossale”, explique Amar Assas, le militant de Harkis et droits de l’Homme qui avait fait sensation dans un article de l’Humanité où il rappelait “le sale boulot” qu’avaient fait les harkis dans l’armée française. “Et puis il faudra bien s’intéresser aux familles restées en Algérie et qui sont légitimées à réclamer les mêmes droits que les harkis de France.”

 

Une méconnaissance de leur histoire

 

Aujourd’hui, si les autorités algériennes continuent à entretenir ces oppositions caricaturales, les Algériens, eux, savent – et les contemporains de la guerre en premier lieu – que la guerre n’a pas été aussi manichéenne que la propagande du FLN le laisse entendre. Le dialogue, les échanges, les mariages entre Algériens et harkis sont aussi bien plus courants qu’on ne l’imagine. Mais ces derniers souffrent d’abord de la méconnaissance générale de leur histoire. Une histoire encore en friche, morcelée entre les différentes disciplines et des découpages historiques toujours un peu arbitraires. Il est sans doute urgent que l’Algérie ouvre enfin ses archives aux historiens pour replacer les harkis dans le contexte global de la colonisation et de la guerre, comme le demandent les associations elles-mêmes, pour en finir avec les clichés de cette représentation trop simple du harki qui aurait fait un choix.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, septembre 2007

 

(1) Au sens strict, les “harkis”, membres d’une harka, ne forment qu’une des catégories de “supplétifs musulmans” recrutés par l’armée française pendant la Guerre en Algérie. Aujourd’hui, le terme désigne de façon plus large l’ensemble de ces “musulmans” enrôlés dans l’armée française et, par extension, les descendants de ces harkis rapatriés.

(2) Le massacre des partisans de Messali Hadj, indépendantiste marqué par l’islam politique, avait fait 374 morts en mai 1957 dans le village de Melouza.


 

45 ans après, la même demande pressante de reconnaissance
de leur abandon par la France

   


 

 

 Côté algérien

Des maux et toujours des mots

Des mots qui blessent

 

16 juin 2000, à la télé française, Abdelaziz Bouteflika déclare que le peuple algérien n’est pas “encore” prêt à accepter que des harkis puissent revenir en Algérie. Le président algérien les compare aux “collabos” français sous l’Occupation.

 

2 septembre 2005, Abdelaziz Bouteflika, à Chlef : “Les enfants des harkis ont les mêmes droits que le reste des Algériens, à condition qu’ils défendent ce paisible pays.” “Ils ne sont pas responsables des actes de leurs parents. S’ils veulent regagner la patrie, ils peuvent prétendre devenir Algériens à part entière, ils sont les bienvenus…” Le président algérien estime toujours en revanche que les harkis sont des “collaborateurs des forces coloniales”.

 

8 septembre 2005, à Oran, le président algérien affirme que, parmi les erreurs commises dans le passé, figurait le traitement du dossier des familles de harkis. “Nous avons commis des erreurs à l’encontre des familles et des proches des harkis, et n’avons pas fait preuve de sagesse. Nous avons suscité en eux un sentiment de haine et de rancœur, portant ainsi un préjudice au pays.” Mais le même mois, le ministre de l’Agriculture, Saïd Barkat, demande aux enfants de harkis de faire repentance : “… Quant à leurs enfants, ils seront les bienvenus à condition qu’ils reconnaissent de facto les crimes de leurs parents.”

 

2 avril 2007, Miloud Chorfi, le porte-parole du Rassemblement national démocratique (RND), précise dans La Tribune que, parmi les conditions requises pour être candidat du RND aux élections, il faut donner “l’assurance de n’être pas issu d’une famille contre laquelle a été retenue l’accusation d’avoir été ‘harki’ pendant la période coloniale”.

 

Côté français

Des mots qui s’envolent

 

Janvier 2001, Jacques Chirac décide que la journée du 25 septembre 2001 sera une journée nationale d’hommage aux harkis. La même année, il déclarera que “ la France, en quittant le sol algérien, n’a pas su empêcher les massacres.” Les associations lui reprocheront de ne pas avoir été plus loin.

 

Mai 2006, François Bayrou, à propos du traité d’amitié franco-algérien : “La vraie amitié n’a pas besoin de traité, surtout avec des conditions préalables d’excuses ou de repentance unilatérales. Elle a besoin de vérité, de respect mutuel et de bonne foi.”

 

Mars 2007, Nicolas Sarkozy, durant sa campagne : “Si je suis élu président de la République, je veux reconnaître officiellement la responsabilité de la France dans l’abandon et le massacre de harkis.”


 

Repères

 

- “13 chibanis harkis” de Fatima Besnaci-Lancou, éd. Tirésias, nov. 2006, 9,50 euros. Un livre témoignage. Treize hommes nous content leur destin déchiré de harkis, entre honneur et mépris.

- “Les harkis” de Tom Charbit, collection Repères, Edition la Découverte, mars 2006, 8 euros. Une très bonne synthèse de l’histoire des harkis par un doctorant en science politique de l’EHES.

- “Harkis" (DVD), film d’Alain Tasma avec Smaïn. Fév. 2007, 11 euros. 1972, dans le Sud de la France, dans un camp de harkis entouré de barbelés : insalubrité, privation de liberté, couvre-feu, tutelle administrative et financière infantilisante, travail obligatoire… constituent les conditions de vie de la famille Benamar.

 

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, septembre 2007 - dans Politique
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1 juin 2007 5 01 /06 /juin /2007 03:04

ENQUETE Rongées par des luttes de clans et une fraude électorale ahurissante, les élections du Conseil français du culte musulman (CFCM), prévues ce 8 juin, s'annoncent épiques. Cette fois, le ministère de l'Intérieur n'interviendra pas. La Mosquée de Paris, elle, annonçait début mai son retrait des élections.

 

 

Courrier-de-l-Atlas---juin-2008.jpgVous avez aimé la saison 1 et 2 ? Vous allez adorer la saison 3 ! A la veille de son troisième mandat, le feuilleton CFCM continue d'offrir son lot de suspens, ses coups de bluff, ses guerres fratricides.

Saison 1, de 2003 à 2005, c'est la mise en route. Un mode de scrutin bancal basé sur les superficies des lieux de culte, une représentativité du Conseil déjà contestée, des guéguerres de chefs, de vraies et fausses démissions en chaîne… mais l'espoir encore de voir le Conseil accoucher de quelque chose. La loi sur les signes religieux à l'école (15 mars 2004) et la crise des otages en Irak (Georges Malbrunot et Christian Chesnot en 2004) donnent à l'organisme naissant l'occasion de s'exprimer et de maigres et mauvaises raisons d'exister.

Saison 2, de 2005 à 2008, c'est le mandat plombé par les affaires. La Fédération nationale des musulmans de France (FNMF), proche du Maroc, implose, scissionne et est mise sous administrateur judiciaire. Les procès pleuvent. Son président Mohamed Béchari n'est plus en odeur de sainteté au Maroc. Abdellah Boussouf, son vice-président, est présenté par l'Intérieur comme le nouvel interlocuteur, avant d'être nommé par le Maroc président du Conseil de la communauté marocaine de l'étranger. La présidence Boubakeur dévoile son inertie. On ne parle déjà plus d'islam, mais de guerre d'ambassades. Hormis la mise en place de quelques aumôneries, le bilan du mandat est nul. Seule l'affaire des caricatures occupe quelque peu les esprits et donne lieu à un consensus de façade et à un procès perdu contre Charlie Hebdo.

Saison 3 ? Plus rien n'est sûr. Les acteurs sont trop mauvais, l'Intérieur a fini par lâcher Boubakeur. Le Maroc avance ses pions tandis que ses ouailles se déchirent. Le "clan des Algériens" perd du terrain et probablement la bénédiction de Sarkozy. Le Rassemblement des musulmans de France (RMF), dernier-né de la scission avec la FNMF, piloté et généreusement financé, dit-on, par le Maroc, bouscule un peu le jeu politique. A la date du 20 mai, la Fédération de la Grande Mosquée de Paris (FNGMP), qui n'est plus assurée de garder la la présidence du CFCM, semblait maintenir son retrait du scrutin. Le consensus vole en éclat. La logique électorale redevient purement comptable, ouvrant la voie à des fraudes magistrales. Arrive-t-on à l'épilogue du navrant feuilleton  ? Bientôt le mot "fin"  ?

Retrait réel ou nouveau coup de bluff

"Alors, on prend les mêmes et on recommence ?" Ce 21 avril dernier, interrogé sur les candidats par Le Courrier de l'Atlas, maître Chems-Eddine Hafiz, délégué général du CFCM et avocat de la Mosquée de Paris, semble dans un premier temps un peu embarrassé. Mais très vite, l'avocat vend la mèche et lâche une petite bombe dans l'islam de France dont la presse ne se fera l'écho qu'une semaine plus tard : "La Grande Mosquée de Paris se retire du processus électoral." La fédération s'est réunie le 12 avril dernier pour voter à l'unanimité le boycott du scrutin.

La semaine qui suit, seul le site cfcm.tv (non officiel) annonce la non-participation de la FNGMP aux élections de juin, suivi le lendemain par Benabdellah Soufari sur le site de Saphirnews. Le président du Conseil régional du culte musulman (CRCM) Alsace mêle encore indicatif et conditionnel. Il faut attendre le 3 mai, après une réunion prévue entre la FNGMP et le ministère de l'Intérieur (le 17 avril), pour découvrir dans un communiqué de Dalil Boubakeur, de retour de vacances, la raison officielle du retrait.

En cause : les superficies au mètre carré des lieux de culte, mode d'évaluation qui "réduit injustement la représentativité de la première communauté de France liée historiquement et culturellement à la longue histoire de la France avec l'Algérie". La FNGMP dénonce "un critère injuste" et "un mécanisme électoral absurde".

Cette raison prétexte fait sourire les observateurs les moins attentifs du désordre CFCM. "Personne ne comprend pourquoi ils ont attendu la veille du troisième scrutin pour se découvrir une fibre démocratique !" lance Khalil Merroun, recteur de la mosquée d'Evry-Courcouronnes. La nouveauté - tout le monde l'aura compris - est que la Grande Mosquée de Paris n'est désormais plus assurée d'arracher la présidence comme elle l'était à l'origine, suite à un "deal" avec Sarkozy destiné à équilibrer la masse des critères injustes. "Ne cassez rien, nous avait dit Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur. En échange vous obtenez la présidence du CFCM", se souvient Nadour Slimane, chargé de communication de la Mosquée de Paris. De là à penser alors à un nouveau coup de bluff pour faire monter les enchères… Même si les comités régionaux électoraux (Corélec) de la Mosquée ont effectivement bloqué les listes des délégués, on peut s'interroger. "Ce n'est pas la première fois que M. Boubakeur se retire. Il l'a fait en 2003, en 2005", rappelle El Bekkay Merzak, vice-président de la FNMF chargé du CFCM, quelque peu irrité de voir que la décision s'est faite sans aucune concertation avec les autres fédérations. "Au CFCM, tout va si vite qu'on pourrait se retrouver dans quelques semaines avec la Mosquée de Paris qui revient, renonce ou demande un report", ironise Haydar Demiryurek, président du Comité de coordination des musulmans turcs de France (CCMTF) et candidat à la présidence du Conseil. Au Conseil, tout le monde dénonce ce critère aberrant des mètres carrés, mais personne ne souhaite le changer. Mieux, tout le monde prétend avoir présenté des changements et accuse l'autre de n'avoir rien proposé.

Fraude massive et course aux mètres carrés

"En cinq ans, Boubakeur n'aurait même pas eu le temps de proposer une modification de ces critères  ?", lance-t-on à la FNMF qui assure avoir fait des propositions pour pallier ce "mode de scrutin indigne". "Nous étions les premiers à initier une réflexion sur le mode de scrutin et l'avenir du CFCM, lance de son côté Fouad Alaoui, secrétaire général de l'Union des organisations islamiques de France (UOIF). Tous les partenaires, y compris la Mosquée de Paris, nous avaient dit que c'était prématuré."

Encore un autre son de cloche à la FNGMP  : "Avec la Mosquée de Paris, nous dénoncions dès le début un système électoral qui exacerbe les tensions communautaristes, nous voulions trouver d'autres critères, également cultuels, assure Chems-Eddine Hafiz, délégué général du CFCM. J'avais même rédigé un mémorandum sur le sujet. Tout a été rejeté." Etonnants discours contradictoires…

"Partout on agrandit artificiellement les lieux de culte pour avoir plus de délégués, observe ahuri, un imam de la région Ouest. On ouvre des salles de ping-pong, on compte des toilettes, des couloirs, des cuisines dans lesquels on jette des tapis de prière. Les préfectures enregistrent le nombre de délégués sans même connaître le nombre de mètres carrés que les Corélec ne vérifient pas plus. C'est n'importe quoi  !" On note aussi en régions des pressions de consulats : "Ils interviennent même dans le choix des personnes, comme pour le RMF qu'ils soutiennent logistiquement et financièrement. Des sommes énormes", se désole cet imam indépendant qui voit derrière le jeu de ces consulats la volonté du Maroc depuis un an, via le RMF, de "mettre la main sur l'islam de France et la Mosquée de Paris. Boubakeur de son côté à dû en référer à Alger qui a dû lui demander de se retirer. Ça va se compliquer et se politiser encore plus si l'Etat français ne prend pas plus au sérieux cette affaire et continue de sous-traiter l'islam de France au Maroc et en Algérie."

Le congrès de Marrakech, où étaient invités les cadres du RMF en présence du ministère des Habous (Affaires islamiques), a été sans doute, pour la Mosquée de Paris, la goutte qui a fait déborder le vase. "Que les musulmans de France aient des attaches avec leur pays d'origine, soit, mais décider de l'islam de France à Marrakech, c'est une ingérence étrangère qui nous a choqués", dit-on à la Mosquée de Paris.

Le programme, quel programme  ?

Dans ce contexte, s'il est un mot totalement absent de ces élections, c'est bien celui de "programme". "Les programmes ? Nous les réservons à qui de droit  : nos partenaires au sein du CFCM et les partenaires publics. Vous anticipez…", nous répond le chargé de communication de la Mosquée de Paris. Chez les Turcs du CCMTF "on s'interdit de s'immiscer dans les affaires de politique politicienne" et puis "il est pour le moins délicat d'annoncer un programme à un conseil d'administration sortant". A la FNMF, "on est en train de le faire. Béchari s'en occupe !" Et au RMF, "c'est en cours". Seul l'UOIF aura annoncé la couleur lors de son Congrès annuel. La présence une fois de plus de Hani Ramadan, défenseur infatigable de la "charia incomprise" et de la lapidation comme "forme de purification", et du prêcheur antisémite Hassan Iquioussen est en soi tout un programme  ! Reste que l'UOIF est la fédération la plus admirablement organisée et la seule, n'en finissent pas de regretter certains, réellement cohérente dans sa stratégie. Et si elle représente les intérêts du Golfe, elle n'a pas de dépendance vis-à-vis des consulats. Elle ne s'est d'ailleurs pas privée lors de son dernier congrès au Bourget de crier à l'ingérence. "L'UOIF a une stratégie du tonnerre, nous dit un aumônier. Elle forme des imams, très demandés par les mosquées puisqu'il y a pénurie. C'est ainsi que de plus en plus d'entre elles se trouvent gérées par l'UOIF." Cette stratégie s'avère d'autant plus efficace qu'elle ne rencontre aucune résistance. Toute opposition à l'hégémonie des Frères musulmans de l'UOIF (les procès de l'extrême droite par exemple) étant immédiatement taxée d'"islamophobie" par les autres conseillers municipaux UMP, PS ou PCF. Les municipalités apprécient particulièrement l'UOIF comme interlocuteur. La raison est simple : ces dirigeants sont d'incontestables politiques et facilitateurs. Leurs dossiers sont bien ficelés et leur discours désormais incroyablement bien lissé au point que ses militants passeraient presque pour d'authentiques républicains. Qui peut bien se souvenir encore du président de l'UOIF Thami Breze reprenant à son compte le slogan des Frérots : "Notre constitution, c'est le Coran"  ?

Avec le retrait de la Mosquée de Paris, le CFCM perd un peu plus en crédibilité. Toutes les fédérations regrettent d'ailleurs son départ, même si certains n'y croient encore qu'à moitié. Le CFCM vit-il ses derniers jours ? "Il a continué à exister malgré un blocage dès le départ, alors pourquoi ne pas se contenter encore d'une coquille vide pour faire miroiter un semblant d'organisation de l'islam en France ?", jette, amer, le président du CRCM Alsace Benabdellah Soufari.

Journaliste indépendant, administrateur de l'émission Vivre l'islam sur France 2 et spécialiste de l'islam de France, Cheikh Touré n'est pas loin de partager cet avis. "Les candidats de fait sont les consulats et les fédérations, souvent des coquilles vides à la botte des Etats." Durant son dernier mandat, le CFCM n'a siégé que très exceptionnellement et sur commande. Il n'a d'ailleurs jamais été au complet avec la démission des dix-neuf élus de la FNMF et les bouderies de l'UOIF. "Ce CFCM, qui ne doit rien à la sensibilité française, poursuit Cheikh Touré, est une aberration constitutionnelle (viol manifeste de l'article 1 de la Constitution les art 1 et 2 de la loi 1905) et théologique (la loi coranique ne reconnaît pas de clergé)." Pour lui, son non-bilan suffit à lui seul à justifier le non-renouvellement. Il n'a rien apporté aux musulmans et à leur communauté française  : "Ni aux harkis, premiers Français musulmans à part entière de l'histoire du pays, toujours parqués dans l'arrière-pays paumé de la République, ni aux chibanis dont les fins de vie laborieuses sont une honte pour notre démocratie, et encore moins nos jeunes 'sauvageons' qui brûlent leurs écoles tout en se communautarisant et en s'américanisant à outrance. L'islam d'Etat incarné par le CFCM est un facteur de divisions et de sous-développement durable qui alanguit l'évolution inévitable de la société française. Je ne crois pas à un islam de France qui ne mobiliserait pas tous les citoyens de France, musulmans ou non, croyants ou non et dont les meilleurs exégètes restent les RG."

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juin 2008

 

Lire le dossier complet dans le Courrier de l'Atlas de juin 2008 (interview de Mohamed Moussaoui, actuel président du CFCM, entretien avec Chems-Eddine Hafiz, délégué général du CFCM, avocat de la Mosquée de Paris)

 

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Published by Yann Barte, dans LE COURRIER DE L'ATLAS, juin 2008 - dans Politique
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1 février 2007 4 01 /02 /février /2007 00:16

PARADOXE Le Front national lance une véritable opération de séduction en direction des Français issus de l'immigration, parmi lesquels les Maghrébins et la communauté musulmane. Ce tournant doit-il être pris au sérieux ou à ranger au magasin des accessoires électoraux ? Analyse.

 

Une affiche du Front national consacrant la société pluriethnique… Un fait impensable il y a seulement cinq ans. Ce 11 décembre 2006, Marine Le Pen dévoilait la seconde grande campagne d'affichage du parti pour la présidentielle, déclenchant une avalanche de commentaires. Au FN, l'affiche sème le trouble dans la vieille garde frontiste comme chez les jeunes « Identitaires » qui crient à la trahison.

 

Marine fait le ménage. Elle dépoussière l'image un peu ringarde du Front et tente de redonner de l'éclat à la maison mère. Elle bouscule la statue de Jeanne d'Arc comme les antiquités du parti : les catho tradi, les nostalgiques de l'Algérie française, les obsédés du « rite satanique de l'avortement », les vieux croûtons pétainistes revanchards. Car ce n'est pas avec de l'eau bénite que la fille du chef rallumera la flamme frontiste ! Elle doit ratisser large. Une question de survie pour le parti qui, quoi qu'on dise, plafonne inexorablement.

 

Les résultats du second tour de 2002 auront été à cet égard révélateurs. Alors, plus question de toucher au Pacs : un demi-million de pacsés et 71 % de sympathisants FN considèrent l'homosexualité comme une manière acceptable de vivre sa sexualité. Concernant l'avortement, le FN fait à présent l'étrange proposition d'un référendum. Officiellement, il est pourtant toujours question de supprimer la loi Veil, mais Marine préfère arrondir les angles.

 

Deux communications - si besoin contradictoires - peuvent s'avérer plus efficaces pour élargir la base électorale ! Etre moderne, pour la directrice stratégique de la campagne de papa, c'est redonner un peu de lustre aux idées les plus réactionnaires. La rénovation, soit, mais dans la continuité. Alors que les droites dures européennes affichent de nouvelles têtes, le FN est condamné, pour cette présidentielle, à « faire du neuf avec le vieux », comme titrait Libération.

 

Difficile aujourd'hui d'évaluer l'impact de la nouvelle communication frontiste. A lire les sites Internet autour de la mouvance Dieudonné qui appellent de plus en plus ouvertement à voter Le Pen (La banlieue s'exprime, Les Ogres), on pourrait croire que les jeunes Franco-Magrébins sont tous atteints du délire complotiste de l'internationale sioniste qui aurait gangrené toute la classe politique, à l'exception du FN. Sur les blogs frontistes, de l'Agrif ou des nationaux radicaux, circule aussi une vidéo (toujours la même) mettant en scène une famille maghrébine qui exprime dans un discours consternant de bêtise son choix pour Le Pen.

 

Mais y a-t-il vraiment des Maghrébins qui soutiennent le FN ? Après dix messages laissés au « Paquebot » (le QG du parti à Saint-Cloud), j'ai finalement posé la question à Farid Smahi, membre du bureau politique du FN et président du Forum national du cercle « Arabisme et francité ». Celui-ci affirme qu'il rencontre souvent des jeunes de banlieue à l'invitation d'associations musulmanes. « Bien sûr… plein. Essentiellement des Algériens. On a aussi des harkis, des Africains, des compatriotes des îles… Il y en a même qui ont pris leur carte », explique l'exconseiller régional d'Ile-de-France qui a perdu son poste en 2004, « à cause de bidouillages électoraux ». Et des Marocains ? « Les Marocains s'affichent moins. Ils ont sans doute une espèce de trouille. Il doit y avoir un conditionnement, je ne sais pas. Peut-être l'influence du pays d'origine… »

Peut-il nous mettre en contact avec des sympathisants ou des militants ? « Rappelez-moi, je vais chercher… » En revanche, il s'empresse de me citer les noms (toujours les mêmes) des personnalités juives du FN : Sonia Arrouas, conseillère régionale Paca, « qui aura plein de choses à vous dire si ça vous intéresse », et Jean-Richard Sulzer, professeur à Dauphine et secrétaire général du groupe FN Ile-de-France. « C'est bizarre, aucun rédacteur en chef ne veut parler des juifs du Front national ! »

 

Juifs ou musulmans : le vote Fn ne dépasserait pas 5 %

 

La loi Informatique et Libertés interdit la constitution de fichiers en fonction de la religion. Pour la contourner, les instituts de sondages travaillent donc aujourd'hui sur des cumuls d'enquêtes dans lesquelles était posée la question de la « proximité religieuse ».

Selon ces instituts, en 2002, l'électorat musulman aurait voté à près de 76 % à gauche et cela, malgré l'image pro-arabe de Jacques Chirac (image positive dont ne bénéficie pas « Sarko, l'Américain »). « La droite et l'extrême droite, déjà très largement minoritaires dans ce segment de l'électorat, ont également vu leur influence se rétrécir plusieurs mois après les émeutes (des banlieues) » précise l'Ifop. Une étude similaire sur le vote juif montrait, comme chez les musulmans, que le vote en faveur du FN ne dépassait jamais 5 %.

 

"Français de souche et Français de papiers"

 

« Au FN, moi ? Jamais de la vie ! Le Pen a fait la guerre d'Algérie. Il a tué ma famille ! » Abdelkader est l'un des trois contacts finalement donnés par Smahi. Un petit couac dans la communication sans doute. Abdelkader est remonté contre celui qui s'est permis de donner son téléphone et de lui coller, de surcroît, une étiquette frontiste : « J'ai juste rencontré Farid Smahi dans un café porte de Saint-Cloud et je lui ai dit que je voterais pour n'importe qui, qui me sortirait de la galère. Je lui ai dit : 'Si vous m'aidez, je vote pour vous !' C'est tout. »

 

Le second contact est aux abonnés absents. Le troisième répond en revanche exactement au profil servant la propagande du FN. Abdellah, 57 ans, père de trois enfants, a rejoint le Front en 1997-1998. « Pour moi, avoir des enfants, c'est d'abord une responsabilité, c'est pas pour les allocations ! » Le ton est donné.

 

Né en France d'un père algérien arrivé en 1944, il est dithyrambique sur Jean-Marie Le Pen : « Une envergure de président », « un personnage d'exception » qui « parle à tous les Français, de toutes origines, de toutes confessions », insiste-t-il. Français tous égaux ? On comprend vite dans le discours de ce militant que certains sont quand même… plus égaux que d'autres ! L'identité au FN n'est pas un fait politique, mais biologique. D'ailleurs, ici, on est toujours l'arabe de quelqu'un ! Pour Abdellah, ce sont sans doute les « subsahariens » les plus inassimilables : « Ils sont complètement déphasés. On l'a vu dans l'affaire des mal-logés avec l'un d'entre eux qui se disait chef du village. Ce type de coutume, on en veut bien au Mali ou au Niger, mais pas en Europe ! Et pourquoi pas un village malien au pôle Nord ? Et puis ce ne sont pas des gens de grande culture…»

 

Abdellah n'est guère plus tendre avec les personnes originaires, comme lui, du Maghreb. Justement, ils ne peuvent pas être tout à fait comme lui puisqu'ils sont arrivés après. « Les Maghrébins ont mis le temps, mais ils se sont intégrés. Ce sont les derniers qui posent problème. Ils veulent nous piquer la place. »

 

Le lien entre la présence immigrée et la montée du chômage reste un leitmotiv toujours mobilisateur, au coeur de l'argumentaire frontiste. En revanche, la sous-employabilité des surdiplômés d'origine étrangère n'intéresse personne au FN. « Pourquoi voit-on des Sri-Lankais en pagaille dans les magasins Leader Price ou Champion, alors qu'on pourrait employer des Français ou même des Maghrébins, des personnes en situation régulière ? », s'interroge Abdellah, pour qui les sans-papiers (donc sans permis de travail) rempliraient les supermarchés. « Au FN, on ne m'a jamais regardé comme un Alien. » Abdellah se souvient même qu'on lui a ouvert grand les bras la première fois. Le Front est « très respectueux des différences ». Il ne propose pas de « soupe au cochon » à ses sympathisants. « Je mange souvent avec des militants et jamais personne ne s'est permis de propos déplacés à mon égard. Ils respectent mes origines, me demandent si je mange du porc ou pas… »

 

C'est un fait qu'à l'extrême droite, on préfère généralement les « étrangers conformes au modèle ostentatoire de leur culture d'origine », notait Sylvain Crépon dans son enquête sur les jeunes militants du Front national (La nouvelle extrême droite, Ed. L'Harmattan, avril 2006). Quelqu'un qui se confond dans un processus d'acculturation, ce n'est jamais très rassurant !

 

D'ailleurs, en quelques années, le discours nationaliste différentialiste s'est substitué au discours ouvertement raciste d'autrefois, désormais pénalement condamnable. On ne parle plus guère de « race », mais de « culture » (terme biologisé) et on demeure dans une vision ethnicisée de la citoyenneté avec des « Français de souche » et des Français que l'on continue à appeler « de papiers », malgré les efforts de Marine Le Pen pour lisser le discours du parti. « A travers le discours différentialiste, écrit Sylvain Crépon, l'extrême droite a trouvé un mode de traitement symbolique original de l'immigration légitimant une certaine xénophobie tout en s'adaptant à la condamnation politicojuridique du racisme. »

 

Les "minorités visibles" ne s'affichent… qu'en affiches

 

Pour Nonna Mayer, directrice de recherche au CNRS, le discours actuel du FN n'est pas une franche nouveauté : « On se souvient d'une tentative identique de Samuel Maréchal au moment de l'éclatement du FN. » Ce dernier s'était en effet publiquement réjoui en 1999 du fait que la France devenait « une société multi-ethnique et multi-religieuse » et « l'islam, la deuxième religion de France ». Maréchal avait payé à l'époque son audace, perdant quelques fonctions au FN.

 

Aujourd'hui, Jean-Claude Martinez, député européen et conseiller stratégique de Le Pen (ex-enseignant à l'Ecole nationale d'administration du Maroc) tient un discours identique dans son livre A tous les Français qui ont déjà voté Le Pen où il est question d'« accueillir les immigrés noirs et arabes dans le giron national ». Cette fois, le message est passé. Poussé par des ambitions électoralistes, le FN n'a jamais cessé de muter depuis sa création.

 

Dans les années 70, le groupuscule lisse son discours pour s'institutionnaliser. Les années 80 connaissent une « prolétarisation » du parti du milliardaire anti-impôts qui aspire de plus en plus à fédérer le mécontentement des couches populaires. La dernière phase consistant à séduire un électorat issu de l'immigration à la mémoire souvent courte est assurément la plus surprenante.

 

Mais l'heure est au rassemblement et le FN n'aura jamais autant mérité son qualificatif de parti « attrape-tout ». Les raisons de ce réalignement stratégique ? D'abord la nécessité impérieuse pour le FN de grandir. Le parti a vu paradoxalement ses limites le soir du second tour en 2002 qui n'avait donné lieu à aucun élan supplémentaire.

 

La population issue de l'immigration constitue un fort potentiel électoral : plus dynamique du point de vue démographique, elle est aussi plus jeune que le reste de la population. De plus, l'électorat traditionnel chrétien vieillissant du FN est passé pour une bonne part au Mouvement pour la France de Villiers. Le Pen ne souligne d'ailleurs plus guère ses racines chrétiennes.

 

Le discours, aujourd'hui plus lisse, s'adresse aussi à un public plus large. Mais il sait aussi s'adapter à son auditoire : sur Radio Courtoisie, il a dernièrement qualifié les « musulmans » de population « pratiquement pas assimilable ».

 

« La veille de 2002, Le Pen se faisait photographier à Barbès fumant le narguilé et disant qu'il comprenait ces jeunes issus de l'immigration, se souvient Nonna Mayer, mais sur le fond, le FN ne change pas son programme. Il continue à faire de l'immigration la source de tous les problèmes de la France et se bat pour l'abrogation des lois antiracistes Pleven et Gayssot. » Des propos confirmés par des dirigeants du Front comme Carl Lang, qui résumait ainsi son programme social en janvier 2007 : « Nous allons supprimer immédiatement l'Aide médicale d'Etat (AME). Le RMI sera maintenu, mais réservé aux Français. S'agissant des allocations familiales, il nous appartiendra de décider ou non du versement de ces allocations aux étrangers restant sur notre territoire national, mais qui seront infiniment moins nombreux qu'aujourd'hui. La règle de la préférence nationale s'appliquera évidemment dans la politique de sécurité sociale ». Non, décidément, rien n'a changé au Front national.

 


« Le Pen rassemble en faisant la somme de toutes les peurs »

 

Pour Fiammetta Venner(*), politologue, un parti qui a su rassembler traditionnalistes catholiques et nationaux radicaux pourra sans peine rassembler des arabes et des juifs.

 

Le Courrier de l'atlas : Cette « ouverture » aux personnes issues de l'immigration relève-t-elle vraiment d'un positionnement nouveau au Fn ?

Fiammetta Venner : Qu'il y ait un noir, un juif, un arabe alibi… ce n'est pas une nouveauté ! Cela existe dans l'extrême droite depuis les années 70. en revanche, une mutation s'est produite autour de 2000, au moment de la seconde Intifada, jouant sur le fait que ce qu'il se passait « là-bas » avait des répercussions ici. Cette mutation, la moins attendue et la plus paradoxale, est aussi peut-être celle qui va consacrer de façon décisive l'ascension par cercles concentriques toujours plus élargis du Front national, à savoir le cumul de toutes les peurs communautaires, y compris lorsque celles-ci sont antagonistes. La cristallisation autour du conflit israélopalestinien et l'islamisme, le contexte de l'après-11 septembre ont permis d'importer, au coeur même de la France, des peurs liées au contexte international. Notamment en « confessionnalisant » certaines identités, en les durcissant, voire en favorisant la défiance communautaire entre Français de culture juive et Français de culture arabe.

 

et la méthode a été payante ?

 

Paradoxalement en effet, le Front national jusque-là perçu comme raciste et antisémite, a bénéficié du report de ces peurs. Certains Français de culture arabe se reconnaissant dans le versant antisémite, « complotiste », antimondialisation et antifinanciarisation de son discours. Sur le site radio Islam, on pouvait ainsi lire : « aidez-nous maintenant à libérer ce pays de l'occupation sioniste ! Compatriotes musulmans ! en dépit de quelques militants de base manipulés et dont le comportement imbécile est surmédiatisé par les sionistes, Le pen n'est pas antiarabe. Bien au contraire ! » plus récemment, le « blog patriote » Vox Galliae diffusait des extraits vidéo et des témoignages de ceux qu'il appelle « ces Français d'origine maghrébine qui votent Le pen... » tandis que certains Français de culture juive lui reconnaissent le courage de tenir des propos contre l'islamisme et l'immigration arabe. Le soir du 21 avril, Jo Goldenberg, le célèbre traiteur de la rue des rosiers expliquait : « Le pen, c'est la défense de la France avant tout, c'est le sens patriotique, et moi c'est ce qui m'intéresse. » dans la même optique, roger Cukierman, président du Crif, confiait au quotidien Haaretz que le score de Le pen était un « message aux musulmans leur indiquant de se tenir tranquilles ». Là encore, devant les protestations, Cukierman recule et déclare que ses déclarations ont été mal comprises.

 

Comment voyez-vous l'avenir d'un parti qui rassemble autant de courants contradictoires ?

 

Florissant. Un parti qui a su rassembler des catholiques traditionnalistes et des nationaux-radicaux n'aura aucune difficulté à rassembler des arabes et des juifs. Le pari de Le pen est aujourd'hui de faire la somme de toutes les peurs. Jamais il n'a autant rassemblé. Ce parti - à l'origine, de patrons - est devenu en quelques années le premier parti des ouvriers. aujourd'hui, il cherche à s'accrocher un électorat plus large encore. pour durer, le FN est contraint de chercher au-delà de cette « extrême » France bloquée et vieillissante. Seul le vote des femmes lui résiste encore un peu. avec Marine Le pen, le problème pourrait être résolu dans les années à venir…

 

Le discours du Fn est-il toujours raciste ?

 

L'extrême droite et le FN ne considèrent pas les individus pour ce qu'ils sont ou deviennent. Ils leur attribuent des qualités et des défauts en fonction de leur origine. récemment, Jean-Marie Le pen répétait qu'il croyait en l'inégalité des races. C'est la définition même du racisme.

(*) Fiammetta Venner est la fondatrice de la revue Prochoix, auteur d'essais sur les extrémismes dont extrême France, les mouvements frontistes, nationaux-radicaux, royalistes, catholiques traditionalistes et provie. ed. Grasset, octobre 2006.

 

 


 

Le Pen et les Arabes

 

Le Front national aime rappeler qu'en 1956, lors des événements de Suez, Le pen a enterré des musulmans tués en donnant l'ordre à ses soldats de tourner les sépultures vers La Mecque et qu'il a aussi été le premier homme politique à présenter un arabe à la députation à paris (Ahmed Djebbour, député de l'Algérie française). des faits probables : « Les partisans de l'algérie française n'étaient pas spécialement haineux vis-à-vis des musulmans et des arabes, remarque le politologue Jean-Yves Camus. on retrouve souvent chez eux cette ambivalence, comme on peut la retrouver dans l'orientalisme. » L'extrême droite est aussi souvent proche des partis Baas, irakien ou syrien. elle trouvera éventuellement des charmes à des régimes islamistes avec qui elle partage, outre un goût certain pour l'ordre moral, l'anti-américanisme, voire l'antisémitisme... Mais il n'y a pas de coalition. L'idée que l'intérêt de la France serait du côté des pays arabes, notamment des pays anciennement colonisés, est largement partagée par la classe politique française. Elle n'est pas propre à l'extrême droite. Le FN, qui prospère sur les trous de mémoire des Français, sera en revanche peu enclin à rappeler le passé algérien de son chef. Jean-Marie Le pen avait perdu, en appel, le procès en diffamation qu'il avait intenté à la journaliste Florence Beaugé et au directeur du Monde, après la publication, en mai et juin 2002, d'une série d'articles faisant état de témoignages évoquant la participation à la torture pendant la guerre d'algérie de l'ancien lieutenant parachutiste Le pen. La Cour avait aussi rappelé sa déclaration publiée en 1962 dans Combat : « J'ai torturé parce qu'il fallait le faire. » « le FN est en pleine crise de schizophrénie »


 

Jean-Yves Camus, politologue, dénonce les deux discours du Front national.

 

« Le FN est actuellement en pleine crise de schizophrénie. » pour Jean-Yves Camus, politologue et chercheur associé à l'Iris (Institut de relations internationales et stratégiques), « le candidat FN doit absolument - pour parvenir au second tour - aller bien au-delà de la mouvance des militants et sympathisants du parti ». Le chercheur rappelle que Le pen avait raté, au second tour de 2002, son objectif qui consistait à passer de 17 à 30 %. « avec 19 % (en gros son capital du premier tour additionné aux voix de Bruno Mégret), le vote FN n'a en aucun cas explosé. » pour l'auteur d'extrémismes en France : Faut-il en avoir peur ? (ed. Milan, octobre 2006), « cette stratégie en direction des Français issus de l'immigration, notamment maghrébine, participe de cette volonté de ne pas rééditer ce semi-échec ».

Le chercheur, présent à la Convention présidentielle en novembre dernier, n'a pourtant constaté aucun changement sur le fond : « La préférence nationale était bien présente dans le discours réservé aux militants et sympathisants, l'immigration zéro à l'ordre du jour et l'islam, présentée comme 'une religion étrangère qui suscite des peurs légitimes' ». plus qu'un double discours, le chercheur dénonce l'existence de deux communications contradictoires : l'une destinée aux militants, l'autre, aux électeurs. « Le discours est ainsi beaucoup plus dur, notamment sur les questions d'identité, dans la presse d'extrême droite ou les journaux des sections du FN que dans les déclarations publiques des dirigeants du parti. » « pas de programme politique cohérent au FN » donc pour Jean-Yves Camus qui accuse « une politique de segment » : « Le FN donne à chaque catégorie potentiel d'électeurs quelque chose qui satisfait ses aspirations supposées. »

Si rien ne permet d'affirmer que la progression du FN est arrêtée, elle ne sera pourtant certainement pas due à cette nouvelle communication en direction des Français issus de l'immigration dont l'impact est « quasi nul ». des sondages concernant les votes juifs et musulmans donnaient en effet des intentions de vote en faveur du FN autour de 4 et 5 %.

« Il ne s'agit pas de déduire, en effet, du simple fait de thématiques communes une transcription systématique en capital électoral. Concernant les islamistes, par exemple, on peut retrouver des valeurs communes avec le FN (antisionisme, voire antisémitisme, valeurs morales…) sans qu'il y ait pour autant 'coalition des extrêmes''. Même si, par exemple, dieudonné appellera probablement à voter Le pen si celui-ci est présent au second tour, il ne s'est pour l'instant pas rallié au FN, son discours entrant simplement en résonnance avec un certain nombre de thématiques de l'extrême droite. » L'histoire de la France est celle de la lutte constante entre les tenants et les adversaires de la république. Le combat continue… pour le politologue, « l'ensemble des extrémismes et des dérives identitaires ne progresse que par les reculs de l'égalité, de la vigilance républicaine, de la laïcité et de la régression sociale ».

 


 

Dieudonné, très bien entouré…

  

Il faut être aujourd'hui bien crédule pour voir en l'humoriste, à qui l'on a trop longtemps accordé le bénéfice du doute, un simple provocateur.

Il est bien loin le dieudonné de 1997 en guerre à dreux contre la candidate FN Marie-France Stirbois ! on l'accuse d'avoir drainé des jeunes vers le FN. C'est sans doute un peu exagérer son importance même s'il a effectivement participé à la banalisation du parti. en mars 2005, il prend la défense de Bruno Gollnisch, exclu pour cinq ans de l'université de Lyon III à la suite de ses propos sur les chambres à gaz. en octobre 2005, Le Pen lui rend la politesse, le soutenant dans l'affaire Fogiel. Lorsqu'il lance sa campagne présidentielle début 2006, il a déjà opéré un rapprochement avec le Front.

C'est d'ailleurs un ancien FN qu'il choisit pour diriger sa campagne : Marc Georges, qui entame presque une campagne jumelée dieudo/FN étonnante ! a tel point que l'on peut légitimement s'interroger sur les objectifs réels de cette candidature qui - on le savait sans doute à l'avance - allait avoir encore moins de chance qu'en 2002 de recueillir les 500 signatures d'élus.

Les liens tissés avec le FN sont nombreux et quelques uns des proches du « comique » ont fait leur coming-out frontiste (comme alain Soral, qui a rejoint la campagne de Le Pen). en décembre dernier, une délégation FN s'est rendue au spectacle de l'humoriste au Zénith, où il saluait le combat de Faurisson, imaginant un dialogue avec le négationniste. Ce dernier venait juste de rentrer de Téhéran où il avait participé à une rencontre antisémite en compagnie de nazis américains affiliés au Ku Klux Klan.

Dieudonné est d'ailleurs fasciné par Mahmoud Ahmadinejad qu'il qualifie d'« homme de bon sens et de courage » (radio dieudo). Il compte d'ailleurs quelques négationnistes parmi ses amis et soutiens, telle Ginette Hess Skandrani, qui faisait partie de son bureau de campagne (exclue des Verts en 2005 pour ses collaborations négationnistes au site Aaargh, au journal L'Audace et proche du « Le Pen arabe », Mohamed Latrèche, fondateur du parti des Musulmans).

Du Choc du mois au site d'extrême droite Novopress, Dieudonné accorde partout des interviewes, usant du mot « sioniste » pour « juif », comme Rivarol le faisait de « jeune » pour « maghrébin » afin de contourner la loi Gayssot.

Ultralaïque autoproclamé, Dieudonné compte aussi parmi ses amis des intégristes chiites du Hezbollah (il soutient la chaîne al-Manar dont il a rencontré le président), comme des sunnites du Hamas dont il a salué la victoire début 2006 dans un communiqué officiel.

Thami Breze lui ouvre ses bras au dernier congrès de l'UoIF. Hani ramadan, frère de Tariq, connu pour ses positions en faveur de la lapidation des femmes adultères, lui fait presque une déclaration d'amour : « J'ai l'impression que vous êtes un frère. Merci d'être là. » et lorsque Dieudo rencontre des juifs, ce sont encore des intégristes, les « Netourei Karta » qui ne rêvent que de la disparition d'Israël.

Montant les communautés les unes contre les autres, « confessionnalisant » les identités, opposant une mémoire à une autre comme si celles-ci étaient en concurrence (l'Holocauste contre l'esclavage, par exemple), il a tout simplement préparé le terrain pour un rassemblement maximal autour du FN. Chez une poignée de jeunes issus de l'immigration, fort actifs sur le web, le discours délirant des dieudonnistes a pris : tous les partis seraient vendus aux américanosionistes et le FN ferait exception. ■

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2007.

 

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21 mai 2005 6 21 /05 /mai /2005 15:10

Islam, immigration, partenariat Nord-Sud... Nous sommes aussi concernés par la Constitution européenne, actuellement en ballotage.

 

La Constitution européenne est un peu comme le Coran : chacun en tire les arguments les plus contradictoires. « Souvent par proximité avec les mouvements d'extrême gauche et altermondialiste, la majorité des Maghrébins de France votera non » est persuadé Abdelkebir Jbil, « européen convaincu » et président du Mouvement des Maghrébins Laïques de France. Chez lui, c'est la question de la laïcité qui a retenu toute son attention et il votera « non ». Si l'Europe ne devient pas ce « Club chrétien » très fermé, souhaité par certains pays membres (la France s'étant violemment opposé aux références de « racines chrétiennes » dans le préambule de la Constitution), le texte n'est assurément pas pour autant d'inspiration laïque. Le mot lui-même n'y figure pas une seule fois sur les quelque deux cents pages !

 

« L'institutionnalisation du dialogue avec les religieux - de tous bords - (art. I-52) nous inquiète particulièrement. C'est encore donner du grain à moudre aux islamistes qui ont déjà essayé d'utiliser les textes de la Convention européenne des droits de l'homme ». Abdelkebir Jbil craint une remise en cause de la loi du 15 mars 2004 sur l'interdiction du port des signes religieux « ostensibles » dans les écoles publiques et celle plus ancienne de 1905 (de séparation de l'Eglise et de l'Etat).

 

Avec des chercheurs, historiens, journalistes et associatifs, le Mouvement se mobilise d'ailleurs pour la restauration et le renforcement de la loi qui fête cette année son centième anniversaire.

De la question turque, à la question des droits des femmes… chaque fois dans le débat, la laïcité refera surface. « Rien sur les droits des femmes à disposer de leur corps, sur le droit à l'avortement, à la contraception, au divorce… » S'inquiètent les féministes pour qui ces droits sont loin d'être acquis aujourd'hui en Europe (Portugal, Irlande, Pologne Chypre et Malte interdisent toujours l'avortement). Gisèle Halimi qui voit dans ce texte une « menace contre les femmes » les invite à dire « non ». L'avocate regrette en outre l'absence de force contraignante d'une charte proscrivant « toute discrimination sur le sexe » et dénonce l'hymne au libéralisme (une "économie sociale de marché hautement compétitive" (art. I.3)) qui « frapperait plus durement les femmes que les hommes ».

 

La question de la Turquie surgit également au détour du débat sur la laïcité. Cependant, si « On agite des facteurs culturels, civilisationnels et religieux » est convaincu l'économiste Najib Akesbi « ce sont les données économiques qui jouent dans la crainte de l'adhésion de ce pays qui s'apprête à devenir une puissance exportatrice ». Possible au niveau des politiques, mais dans l'opinion publique, le rejet reste pesamment « culturel ». Les derniers projets de réforme du Code pénal turc criminalisant l'adultère (provisoirement abandonnés sous la pression) n'ont fait que nourrir ce front de refus français, générant un tollé dans l'Union au plus mauvais moment du calendrier européen.

 

Najib Akesbi ne croit pas à l'adhésion turque avant dix ou quinze ans. « Le pays pourra probablement développer comme le Maroc, l'Ukraine ou la Macédoine des relations fortes, mais sans devenir membre à part entière ». Si a contrario, la Turquie intégrait l'Union, Le Maroc pourrait légitimement à nouveau espérer…

 

Concernant la politique d'immigration, pas de surprise réelle ! Il n'y a pas à espérer d'ouverture généreuse et miraculeuse. Rapprochant les législations nationales, le traité constitutionnel ira plus loin dans l'européanisation des politiques d'immigration. Seule, la gestion des flux migratoires restera de la compétence des Etats. L'immigration clandestine sera plus que jamais traquée et les politiques d'asile restreintes de façon drastique.

 

Il ne faut pas pour autant se laisser impressionner par les « récents propos électoralistes et de circonstance de M. De Villepin » prévient Mehdi Lahlou. « Il lui faut rassurer son électorat et celui de l'extrême droite. La réalité c'est que la France est déjà pleine d'infirmières espagnoles comme de médecins marocains et qu'elle aura encore besoin de main d'œuvre. Dans les 10/15 ans à venir, l'Europe devra faire appel à une vingtaine de millions de travailleurs ! »

En matière de partenariat, le Maroc gagne certainement à avoir une visibilité face à une politique commune. « Mais compte tenu de la composition actuelle à 25, une grande partie des nouveaux arrivés pourraient aussi entrer en conflit avec des pays comme le Maroc » s'inquiète Najib Akesbi. « Demain, la Hongrie, la Pologne… pourraient bien jouer le rôle que l'Espagne et le Portugal ont par exemple joué sur les produits agricoles ».

 

Pour cet économiste, le problème du partenariat euro-marocain est lié aux règles de fonctionnement régissant l'Union. « La manière dont l'Europe prend les décisions est contraignante et paralysante. Pour un intérêt extrêmement catégoriel, un seul pays pourra ainsi s'opposer à l'avancée d'un domaine. Le Parlement étant le terrain où s'affrontent tous les lobbies, ce sera le nivellement par le bas. Il faut réduire le domaine d'unanimité, prendre davantage de décision à la majorité qualifiée ». Même son de cloche chez l'économiste Driss Benali qui regrette déjà la « flexibilité d'antan » avec laquelle le Maroc pouvait jouer dans ses échanges avec la France. « Avec l'Europe, la France qui a toujours été le porte-parole du Maghreb, pourrait bien se trouver ligotée ».

 

Yann Barte, Tel Quel, 21 mai 2005

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Published by Yann Barte, dans TELQUEL, 21 mai 2005 - dans Politique
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