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1 avril 2012 7 01 /04 /avril /2012 05:23

Saint-Ouen, Clignancourt, Bagnolet, Montreuil, Vanves…

 

REPORTAGE Chaque fin de semaine, aux portes de Paris, la police se livre à une impitoyable chasse aux pauvres. Finira-t-on enfin par reconnaître des droits à ces vendeurs à la sauvette, comme il existe à la campagne, depuis le Moyen-âge, un « droit de glanage »?

 

 "On m'a tout pris, des bijoux, les affaires de mes enfants. Ca m'a fait mal au cœur. J'en ai pleuré". Djamila vend depuis quelques années à la porte Montmartre. Ce jour-là, la police lui a tout confisqué. "Quand on te prend tes affaires, tout va dans la benne. Sauf le neuf, bien sûr, qui part dans la voiture des policiers sans aucune procédure particulière, établissement de liste ou autre..."

Depuis 2009, Djamila fait partie des cent privilégiés qui ont pu obtenir une place "régulée" à la porte Montmartre. Une bien mince victoire pour les associations, et pour cette vendeuse, « vraiment pas de quoi se vanter! Bien sûr, on n’a plus le risque des amendes de 180, voire 300 euros. On n'a plus à courir avec les charriots, les poussettes... j'ai connu ça... Mais je vends moins bien aujourd'hui, et puis on est sous le pont avec les rats, dans les courants d'air, sans table, à même le sol, mêmes pour les plus âgés..."

 

C'est ici, justement, que se sont constituées les premières associations (le Collectif des biffins de la porte Montmartre, Sauve qui peut...), en 2005, alors qu'une menace pesait sur ces petits vendeurs et leurs bicoques installées en marge du périphérique. Depuis cette mobilisation il y a sept ans, 150 places ont été réservés aux biffins (1) pour tout Paris (100 à la porte Montmartre, 50 à la porte de Vanves). On est loin du compte au regard des milliers de pauvres qui se pressent chaque semaine aux abords de la capitale. De plus, l’obtention de ces places convoitées est soumise à des critères précis : « Il faut habiter là-bas », déplore Régine qui, à près de 70 ans, reste toujours sans domicile fixe et, de ce fait, exclue du « dispositif ». « C’est fini, là-bas. Je n’y vais plus. Si c’est pour payer je ne sais combien d’euros… Je fais les fins de marchés comme j’ai toujours fait. Je vis comme ça. »

 

Chacun attend… et perd son temps

 

Il y a quelques années encore, une tolérance relative prévalait. "Maintenant, c'est la répression d'heure en heure, de quart d'heure en quart d'heure" explique Samuel Le Coeur, président de l'association Amelior (2). Ce vendredi, le bénévole - par ailleurs photographe indépendant - m’a donné rendez-vous Aux deux avenues, un bar-brasserie du bout de l’avenue Gallieni, à Bagnolet.

En face, une dizaine de vendeurs, les mains chargées de sacs de sport, guettent le départ de la police stationnée au feu rouge depuis quinze longues minutes. Chacun patiente de chaque côté de la place… perd son temps et en fait perdre à l’autre. « C’est assez désespérant aussi pour ces fonctionnaires de police d’être abusivement réquisitionnés pour répondre à des demandes politiques, électoralistes » reconnait le militant associatif. "Avec cette répression continue, les marchés s'étendent dans l'espace et dans le temps. Ce marché du vendredi à Bagnolet n'existait pas il y a seulement un an". Quant aux élus, « ils traitent le sujet avec mépris. Cela fait des années qu’on tente de mettre en place des tables rondes avec les riverains, les associations, les élus… en vain ». Un fiasco qui s’avère de plus coûteux : « La collecte des ordures ménagères reste un marché très opaque et à 50% privé. Tout ça pour mettre à la poubelle ce qui vient des poubelles, ridicule ! Alors même qu’on parle de recyclage, d’aides aux plus pauvres, de réinsertion ».

Un million d’euros a été débloqué par le conseil régional pour régler cette question, mais « qu’est-ce qu’on a fait ? Un projet de ressourcerie dans le 20e arrondissement, gérée par l’association Emmaüs Coup de main, et un bus pour l’association Aurore, qui, a priori, n’apporteraient rien directement aux biffins ! Quant à l’étude promise, on l’attend toujours… » L’étude en question doit nous révéler les profils des biffins et les lieux qu’ils fréquentent. Elle devrait être rendue publique ce mois-ci, nous confirmera le conseil régional qui se dit sensible au problème qui pourrait bien se révéler « plus francilien que strictement parisien ».

Devant la porte du bar, quelques vendeurs scrutent l’avenue. Tout semble immobilisé. Seul le flux des voitures continue. Samuel Le Coeur les rejoint pour échanger des contacts, les mobiliser afin de peser sur les mairies et demander de nouveaux « carrés de biffins ». A côté, deux femmes à chapeau discutent, adossées contre une voiture garée dans l’avenue, chacune un caddie à la main. Elles aussi attendent que la police s’éloigne. « Non, je vends pas, j’achète », dit la première : « du Nescafé, du dentifrice de marque que je peux trouver à un euro... Des choses périmées d’un jour ou deux, pour quelques centimes. C’est toujours mieux que de crever de faim ! ». Sa consoeur d’infortune, Mathilde, d’origine chinoise, vend « de tout. Ce que je trouve dans les poubelles, des trucs de chez moi… ». Avant, elle arrivait vers 15 heures. Mais avec la police, elle est désormais sur le pied de guerre dès 9 heures. Sur le haut de son caddie, un sèche-cheveux qu’elle essaiera de vendre à 2 euros. « Elle teste tout avant chez elle, assure sa voisine enthousiaste. Sèche-cheveux, fer à repasser… Je lui ai déjà acheté des choses. J’aime bien cette dame, elle est gentille, elle travaille pour ses trois enfants.»


« On n’est plus au Moyen-âge ! »

 

"Avant, les riverains gueulaient à cause des chiffons que les vendeurs abandonnaient partout à l'arrivée des CRS, maintenant ils ont gagné des crottins de chevaux !" lance Martine, 58 ans. Ce sont en effet les gendarmes à cheval de la garde républicaine qui chassent désormais les vendeurs à la sauvette la porte Montmartre. Martine les a connus il y a peu, juste avant qu’elle ne trouve, pour un mois, un espace légal : le Comptoir général, quai de Jemmapes. Un lieu plutôt « bobo », dit-elle, et qui la ravit. « Et pourquoi ne peut-on pas organiser des marchés aux biffins, avec des placiers, un droit de vente à la journée pour un ou deux euros, des containers à proximité pour laisser le lieu propre ? Ce ne sont pourtant pas les endroits qui manquent. Regardez l’espace qu’il y a de Colonel Fabien à Nation par exemple ! Et ça dérange qui qu’on fasse les poubelles ? C’est toujours ça de moins dans l’incinérateur, non ? » Le président de l’association Amélior, pour qui le geste biffin est effectivement plus écologique que délinquant, appelle aussi de ses voeux une généralisation des marchés de biffins, « pourquoi pas sur le modèle des parcmètres pour prostituées qui existent à Bonn ? »

 

Pour l’heure, l’image est saisissante : celle de « gueux » chassés par une garde à cheval. « On n’est plus au Moyen-âge, quand même ! » s’insurge une vendeuse. J’ai justement rendez-vous à la porte de Montreuil avec une historienne de la Révolution française qui connaît bien le système féodal qui a perduré jusqu’à l’Ancien régime. Elle arrive quelques secondes après le énième passage de trois agents de police. Une fois de plus, les vendeurs de cette porte parisienne très fréquentée se volatilisent. Au café L’Etoile de Montreuil, où quelques glaneurs attendent le passage de « l’orage », Florence Gauthier, maître de conférences à Jussieu, me rappelle l’existence de « droits d’usage très anciens » des sociétés ouest-européennes, essentiellement paysannes, et mentionne les travaux d’historiens comme Marc Bloch sur « cette façon populaire de concevoir le droit. Le droit de glanage, nous en avons aujourd’hui une image liée à la précarité, mais il n’était pas réservé aux seuls pauvres. Ces droits d’usage dont il est difficile de connaître l’origine exacte, réapparaissent aujourd’hui portés par des personnes qui en ont une connaissance lointaine ou qui simplement les réinventent, spontanément. Ils n’ont jamais disparu ».

Promenade aux Puces avec une historienne

 

Agnès Varda l’avait superbement montré dans son film documentaire Les Glaneurs et la glaneuse, en 2000. Une petite caméra en main, elle était partie filmer, dans les villes et dans les campagnes françaises, des gens qui glanent dans les champs ou grappillent dans les arbres après les récoltes, récupèrent de la nourriture dans les poubelles des magasins, ou à la fin des marchés. Va-t-on remettre en question ces droits ancestraux ? Ces pratiques dépassent les frontières de l’Europe, remarque l’historienne, qui avait ainsi été surprise de découvrir « dans les hauts plateaux de l’Algérie des années 70, des paysans pauvres étrangement installés tout autour de grandes unités d’exploitation : les comités de gestion, anciens domaines des colons français, nationalisés. Ces paysans avaient construit leur maison tout autour et allaient glaner le grain, ‘jusqu’à 30% de la récolte’ m’avait dit la direction des comités. Ce n’était pas la Sécurité sociale algérienne. Juste une façon, imaginée par la paysannerie, de régler ses problèmes ».

Allan-Adil, un Marocain jovial de 33 ans, rencontré juste avant le passage de la police, nous rejoint dans le café pour continuer l’échange interrompu. Il est plutôt satisfait de sa journée : « J‘ai gagné 50 euros.» Ce vendeur n’a aucune allocation. Comme beaucoup, les revenus de sa vente sont les seuls dont il dispose, « depuis [son] divorce », nous dit-il. Il empoche généralement entre 20 et 30 euros la journée. « Je vends des baskets, des vêtements. Ces chaussures-là, achetées 5 euros à un Roumain, je les revends 10, peut être même 15.» Pour compléter ces revenus du week-end, il vend aussi à Belleville en semaine, à côté des « chibanis », ces retraités immigrés qui, après une vie de travail en France, n’ont pu obtenir de retraite décente, ni même souvent l’Aspa (ex-minimum vieillesse). Pas toujours aisé, en effet, lorsqu’on était immigré dans les années 1960-1970, d’obtenir des fiches de paye en bonne et due forme…

 

Droits des villes, droits des champs


Depuis quelques années, la répression s’est accrue sur les vendeurs à la sauvette. Après la multiplication dans les villes des arrêtés anti-mendicité, on a même vu des arrêtés municipaux « anti-glanage ». Trente-huit euros d’amende, c'est ce que devait payer une personne fouillant dans les poubelles à Nogent-sur-Marne (Val-de-Marne), qu’elle le fasse pour se nourrir ou non. L’arrêté a finalement été annulé en novembre dernier après une saisie en référé par la Ligue des droits de l'homme. Avant Jacques J.P. Martin, un autre maire UMP, de La Madeleine (Nord), avait pris une décision du même type. Le député du Val-d'Oise Georges Mothron (UMP, Droite Populaire) avait, lui, préconisé l’usage d’un répulsif contre les SDF : « le Malodore ». Les entreprises ne sont pas en reste : il y a quelques mois, c’est un salarié de Monoprix qui s’est trouvé mis à pied pour avoir récupéré quelques salades et melons dans les poubelles du magasin où il exerçait. L’employé a été réintégré. Renvoyés à leurs responsabilités, les politiques de gauche comme de droite, préfèrent cacher la misère et faire la chasse aux pauvres plutôt qu’à la pauvreté. C’est oublier la fonction sociale de ces droits d’usage anciens, rappelle l’historienne : « Ce n’était pas de la charité, il s’agissait de conserver un équilibre des rapports sociaux, éviter le vol, la violence… » Et aujourd’hui ? « Il y a assurément une lutte à mener pour la reconnaissance, auprès des communes, de nouveaux droits d’usage des villes ». Les débats enflammés à l’Assemblée nationale sous la Révolution autour de la propriété ont conservé toute leur actualité. Peut-on parler de la propriété comme droit naturel lorsqu’elle entre en contradiction avec le droit de subsistance ? s’interrogeaient les députés d’alors. « Ce débat sur la propriété qui revient et explose régulièrement, il faut le reprendre » affirme Florence Gauthier. Par ailleurs férue d’histoire de droit naturel, la chercheuse s’est plongé, grâce aux travaux du médiévaliste américain Brian Tierney, dans les écrits d’un juriste, Gratien, qui en donnait dès le XIIe siècle une définition d’une extrême modernité. Ainsi, la répression actuelle aux portes de Paris n’est pas seule à nous renvoyer à l’Histoire, la recherche de solutions pourrait bien le faire de façon très utile.

 

Yann Barte, avril 2012, Le Courrier de l'Atlas

 

(1) Personnes qui récupèrent de vieux chiffons pour les revendre (chiffonniers). La biffe qualifie cette activité de vente de chiffons et, par extension, d’objets récupérés.

(2) Association des marchés économiques locaux individuels et organisés du recyclage.

 

Révolution-francaise.net , site du collectif de chercheurs sur les études révolutionnaires auquel participe l'historienne Florence Gauthier. "Son ambition est de favoriser les croisements disciplinaires et d'articuler les problématiques de la recherche historique et les préoccupations du temps présent".

 

Biffins , le blog des biffins de la porte Montmartre

 


 
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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, avril 2012 - dans Société
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16 janvier 2012 1 16 /01 /janvier /2012 14:04

Lunettes-webcam, robot laveur de vitres, télévision transparente, réveil intelligent, poignée auto-stérilisante… vont débarquer bientôt en Europe. Planet a sélectionné pour vous 10 produits-concepts étonnants pour ceux qui veulent rester à la pointe du progrès. Bienvenue dans le futur.

 

tvtransaprenteok.jpg1)    Un écran plat transparent
Cette télé étonnante associe à un écran plat LCD de facture classique la toute dernière technologie d’écran TOLED qui offre la possibilité d’afficher sur un support au départ transparent des images animées avec une large palette de couleurs et beaucoup de contraste. Le design a été créé par Michael Friebe pour le fabricant Loewe (gamme Invisio).
Date de commercialisation non précisée pour l’instant.

2)    Les lunettes avec caméra diffusant en « live »
On connaissait les lunettes avec caméra miniature utilisées par les journalistes pour séquences « infiltrées ». Voici qu’est annoncé un modèle diffusant les images en direct, à la manière des webcams, via Wi-Fi (version n) ou Bluetooth v3, sans oublier le son (en qualité MP3 128 kb/s). L’autonomie serait de 3 heures en qualité 720p HD. Ce projet américain est proposé en souscription (environ 200 $) pour une sortie prévue courant 2012.
Produit : ZionEyez, visible sur www.zioneyez.com

3)    Le robot laveur de vitres
Né dans le sillage du récent succès des aspirateurs-robots autonomes, ce robot d’E-zicom Robotics n’aspire qu’à...laver vos vitres. Il intéressera particulièrement ceux qui ont de grandes fenêtres, une véranda ou des baies vitrées.
Produit :  E.ZICLEAN Windoro, www.e-zicom.com, sortie prévue en mars 2012.

eclipseok-copie-1.jpg4)    Le lecteur MP3 100% solaire
Des fabricants comme Sony doivent avoir un temps d’avance, et si possible répondre aux défis écologiques de demain. C’est le cas de son lecteur MP3 Eclipse qui fonctionne et se recharge simplement en se collant à une vitre extérieure (par une ventouse) : son dos cache un panneau solaire. Fini l’angoisse de l’alerte « batterie vide » en plein concert.
Produit :Sony Eclipse, créé par Hoang M. et Anh Nguyen.

poigneeok.jpg5)    La poignée auto-stérilisante
Voilà un produit attendu par tous les hypocondriaques et maniaques de l’hygiène. Cette poignée cache une mini lampe à UV active quand la poignée est enclenchée qui désinfecte. Une façon intelligente aussi de limiter la propagation des virus dans les locaux publics et les toilettes. Ce produit conçu par la designer Choi Bomi a reçu le Red Dot Design Award en 2010.
Date de commercialisation non précisée pour l’instant.

6)    La lampe de bureau révolutionnaire
Cette belle lampe de bureau pas comme les autres se règle à l’aide de quatre anneaux que l’on fait glisser. On peut contrôler ainsi l’intensité de la lumière (LED) mais aussi l’angle et la couleur d’éclairage.
Produit : The RIMA Lamp, de Matthias Pinkert.

7)    L’écran qui fait imprimante
Il fallait y penser, le designer Byeong Min Choe, l’a inventé : son écran d’ordinateur « Document Extractor » intègre une imprimante et un scanner ultra plat. Tactile, très intuitif, il suffit de sélectionner à l’écran ses documents pour les copier, scanner ou imprimer. Idéal pour les novices en informatique.
Produit : Document Extractor. Non encore commercialisé.

8)    Le réveil qui vous rend intelligent
Encore une idée a priori simple, mais à laquelle il fallait donner une réalité : ce réveil-matin cache un « entraineur cérébral » qui sollicite votre lucidité et votre mémoire pour vous tirer du lit. Il faut répondre aux questions pour arrêter l’alarme (douce). La difficulté des questions est réglable...
Produit : L’IQ Alarm Clock. Non encore commercialisé.

9)    La cave à vins du futur ?
Electrolux a planché sur une cave à vins high tech et écologique: les bouteilles sont gardées à bonne température par un système de refroidissement à champs magnétique, très économique en énergie. Le bon vieillissement du vin est contrôlé par ultrasons et la porte affiche les informations sur un écran tactile. Design par Mika Yamamoto.
Produit : Le Wave d’Electrolux.

gobeletok.jpg10)    Le gobelet qui utilise la chaleur des boissons chaudes
Grâce à sa technologie, ce « mug » ou gobelet prend son énergie de la chaleur des boissons chaudes (souvent trop chaudes au début) que vous y versez. Il la stocke pour l’utiliser plus tard soit pour garder au chaud soit au contraire pour refroidir son contenu, sans fil électrique. Une sorte de Thermos malin, avec thermomètre, indicateurs visuels et différents modes d’utilisation au choix. 
Produit : Green Smart Glass.

 

Article complet à voir sur : Planet.fr

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Published by Pierre pour Planet.fr le 13 janvier 2012 - dans Société
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14 décembre 2011 3 14 /12 /décembre /2011 14:27

Azerbaidjan.jpg

La polyclinique de la rue Hasan Bay Zardabi, située dans les hauteurs de Bakou (Azerbaïdjan) soigne une population réfugiée depuis plus de 17 ans, victimes d’un conflit toujours larvé. La spécificité du pays, la tournée des infirmières pour chercher des patients prend ici, une dimension cruciale.

 

Elle aurait pu y aller à pied. Mais ce jour-là, Gulalé Saparova n’a pas le courage de marcher 20 à 25 minutes. Vers midi, un peu en avance sur son horaire, l’infirmière prend le vieux bus 214 arpentant les hauteurs de Bakou sur la longue avenue Agasadiq Geraybeyli toute bordée d’oliviers. Arrêt : la cité universitaire. Gulalé y débute sa tournée de la journée. L’infirmière n’est pourtant pas libérale, elle travaille à la polyclinique du district, celle de la rue Hasan Bay Zardabi. L’institution, héritée du système soviétique, propose toute une panoplie de soins de ville aux 66 102 résidents de son secteur : médecine généraliste, dentaire, stomatologie, chirurgie légère, endocrinologie, cardiologie, kinésithérapie, avec un petit laboratoire. Et la plupart des 130 infirmières y travaillant dédient la moitié de leur garde à des tournées un peu particulières. Ce ne sont pas des tournées de visites programmées, enchaînant les rendez-vous pris quelques heures ou quelques jours aurapavant. Non, les infirmières partent sans agenda, à la recherche de patients potentiels. A la chasse aux malades. Une chasse qui prend une dimension cruciale pour la polyclinique de la rue Hasan Bay Zardabi : son secteur comprend notamment la cité universitaire, squattée depuis plus de 17 ans par des réfugiés de la guerre du Haut-Karabagh. Des centaines d’Azerbaïdjanais forcés de fuit leurs terres à la frontière Arménienne s’entassent à 4, 5, 6 personnes dans une chambre d’étudiant de quelques mètres carrés. « Les infections s’y propagent très vite », souligne Gulalé Saparova.

A l’entrée de la cité, l’infirmière de 48 ans, sac pendu au bras et petit chignon bien serré, note les tas de détritus qui s’amoncellent. Des mini décharges à ciel ouvert. La soignante va le noter et en référer aux services d’hygiène de la mairie, mais sans grand espoir. C’est la partie prévention de ses excursions. La seule.

Devant elle, plusieurs bâtiment s’élèvent, les uns derrières les autres. Quasiment toutes les fenêtres déballent leur linge séchant sur des cordelettes, les murs tombent en décrépitude. Des groupes d’hommes fument en bas des immeubles pendant que des gamins se courent après, pistolets en plastique à la main. Gulalé grimpe les quelques marches nécessaires à niveler tout édifice dans cette partie haute de la ville, et entre dans ce qui fut le hall d’entrée d’une résidence étudiante. A chaque porte, souvent cachée derrière un rideau, la soignante tape, interpellant les femmes et les enfants restés à l’intérieur. Une tête passe par l’entrebâillement. « Bonjour, comment ça va ? demande Gulalé. Et elle enchaîne, sans laisser le temps à son interlocuteur de se poser de question. Avez-vous des malades chez vous ? Quelqu’un a de la fièvre ? » Les premières résidentes secoue la tête, non rien ici. Gulalé arpente l’unique couloir de cette longue barre de béton, slalome entre les cuisines communes improvisées, et les amoncellements de cartons, ou de vêtements et monte l’escalier délabré. Au premier étage, mêmes questions inlassablement répétées à chaque porte s’entrouvrant. Une femme se plaint du dos. L’infirmière vérifie qu’elle est bien suivie à la polyclinique. Oui, les prochains rendez-vous sont bien pris. Le suivi sera bien effectué, le rôle de Gulalé pour cette patiente s’arrête là. L’infirmière rencontre souvent les mêmes pathologies chroniques chez cette population fragile : hypertension, problèmes cardiaques, troubles mentaux dus pour beaucoup au stress post traumatique de la guerre et la fuite forcée. Les mauvaises conditions de vie entraînent également des problèmes mentaux (bruits constant, situation schizophrénique entretenue) et souvent pulmonaires (humidité, manque d’isolation, d’hygiène etc.). Gulalé s’efforce de vérifier que le suivi est bien réalisé, que les réfugiés tiennent leurs engagements, prennent leurs médicaments s’ils peuvent se les offrir et viennent aux rendez-vous. Et elle outre-passe déjà sa mission de quête de patient.

« Vous avez des problèmes ? » lance-t-elle à une femme, affairée devant une casserole bouillant au-dessus d’un réchaud. Mauvaise formulation. « Ah oui ! » répond l’interpellée. « Mais moi, c’est la santé » ajoute rapidement Gulalé, pour couper court à la longue litanie des difficultés de ces déplacés, réfugiés dans ces baraquements de fortune depuis une génération entière. Leur histoire, elle l’a déjà entendu des centaines de fois. La guerre, éclatée avec l’effondrement de l’ex URSS, la fuite forcée, souvent sans avoir pu emporter grand-chose, et l’arrivée à Bakou sans repère, sans travail. L’Azerbaïdjan a dû faire face à la perte de 20% de son territoire et à près de 10% de sa population devenue réfugiée. Et le conflit avec l’Arménie est resté latent, il n’a jamais été réglé. L’Azerbaïdjan a très longtemps utilisé ses réfugiés, vivant dans des conditions extrêmes, pour pointer l’invasion Arménienne et obtenir leur retour. Aucune politique de relogement possible dans ces conditions. L’Etat a dû changer son fusil d’épaule vers 2007 lorsque la communauté internationale a commencé remettre en cause ce pays devenu riche grâce au pétrole mais dont 10% de la population vivait dans des tentes, des wagons, des cubes de tôle et cité étudiantes branlantes. Aujourd’hui, sur 600 000 réfugiés seuls 30% ont été relogés. Et l’aide humanitaire s’est, en plus, tarie. Situation trop longue, pas assez visible, pays trop riche. Gulalé sait bien que ses hôtes manquent de tout (nourriture, vêtements, espace), elle connaît l’insalubrité du logement, et le sentiment d’abandon si répandu. Mais recueillir toutes les doléances et entrer dans le débat sur les actions du gouvernement ne sont pas de son ressort. Elle y resterait la journée. L’infirmière passe son chemin et reprend inlassablement sa quête de patient. « Bonjour, quelqu’un a-t-il de la fièvre dans votre foyer ? » « Oui, les enfants sont malades » Gulalé baisse la tête. « Je ne m’occupe pas des enfants, moi je soigne les grands. » Dans son sac, du coton, de l’aspirine, de la novocaïne, du dimedrol, et de l’analgin, pour soulager d’éventuelles fièvres ou douleurs urgentes et surtout : son téléphone. « Je peux intervenir immédiatement en cas de situation grave, assure-t-elle, mais je dois toujours demander la permission au médecin. Si par exemple, je rencontre un patient à forte fièvre, j’appelle mon médecin pour avoir son aval avant d’administrer quoi que ce soit. Ensuite, le patient est envoyé à la polyclinique dans un rendez-vous ultérieur. » Lorsque les symptômes ne sont pas trop graves, elle renvoie le patient vers ses collègues du centre de santé, et se contente de prodiguer quelques conseils sanitaires de base, mais primordiaux dans ces logements surpeuplés et délabrés : éviter le contact avec les autres, se laver les mains, tousser ou éternuer dans un mouchoir etc. L’obsession : la propagation des infections telle la tuberculose, ou les infections gastro-intestinales. Gulalé se met donc à l’affût de la moindre fièvre.

Mais ce jour-là, pas de fièvre visible dans le premier bâtiment de la cité universitaire. Beaucoup de portes sont restées fermées. « Il est rare de revenir sans patient, affirme-t-elle. En général, on trouve 3 à 5 patients dans une tournée » Sa journée de six heures terminée, Gulalé peut rentrer chez elle.

Le lendemain matin, l’infirmière retrouve la polyclinique. L’institution n’a investi que le rez-de-chaussée du long et fin bâtiment de quatre étages sur la rue Hasan Bay Zerdabi. Les trois étages du dessus abritent des appartements de bakinois dont le linge sèche tranquillement aux fenêtres surplombant les salles de soin. La polyclinique semble imbriquée dans la copropriété. Elle a d’ailleurs, deux entrées, la première, très classique, donne sur une grande porte souvent ouverte, quelques escaliers et un petit hall affichant les photos des présidents azéris, venus visiter l’établissement, et où quelques chaises s’alignent pour servir de salle d’attente. La deuxième entrée ressemble davantage à une porte de service, ouverte à tout vent et empruntée par tout le quartier. De part et d’autre de la salle d’attente, s’enfuit un long couloir donnant à droite et  gauche sur de petites salles de consultation, le bureau du directeur, plus vaste, et la petite salle de repos des infirmières. La plupart de ces soignantes sont directement affectées à un médecin, les autres à la prise de sang ou la gestion administrative. Dans le duo de soignants, aucune initiative n’est permise, l’infirmière n’est là que pour assister le praticien, accueillir le patient, prendre ses constantes, l’emmener au laboratoire ou à la radio. Gulalé travaille avec une généraliste, le docteur Kamila Alieva, elle aussi réfugiée du Haut Karabagh. Assise derrière son bureau, sur lequel trônent quelques dossiers et un agenda, sans aucun ordinateur, la quinquagénaire avoue sans détour : « c’est encore très douloureux, personne ne souhaiterait à son pire ennemi d’être réfugié ». Dans la salle de consultation, seule une armoire, un lavabo et la table d’auscultation complètent l’ameublement de ces 7 ou 8 mètres carrés. La généraliste de 55 ans, médecin dans son district natal de Gubadly, refuse d’évoquer ses cauchemars, mais évidemment pour elle comme pour tous les réfugiés, « à l’époque de l’URSS, tout était bien mieux. Nous étions heureux d’obtenir l’indépendance mais les problèmes qui ont suivi ont été dramatiques ! » Kamila Alieva a eu un peu de chance dans son malheur : elle ne vit pas dans ce que le gouvernement appelle les « logements collectifs » des réfugiés de Bakou. Elle a pu être recueillie par un parent. Mais le médecin au grand bonnet blanc enveloppant ses cheveux châtains, teintés de blanc, ne peut s’empêcher de succomber à l’espoir fou, largement entretenu par l’Etat, de rentrer chez elle. Au bout de 17 ans d’occupation du Haut Karabagh. Comme si de rien n’était. « Notre village nous attire irrémédiablement. J’ai toujours l’espoir de m’endormir la nuit et qu’au réveil, on rentre enfin chez nous. »

Dans son rêve éveillé, Kamila Alieva englobe également son ami et confrère Kamal Gouliev. Il vient du même district, où il était chef de clinique jusqu’en 1992. Avec ses 173 manats de salaire, le vieil homme de 70 ans n’a pu trouver à se reloger ailleurs que dans un « bâtiment collectif ». Et inutile de compter sur une retraite de 80 manats bien insuffisante alors que le moindre studio coûte entre 300 et 400 manats par mois à Bakou. La santé ne paie pas, mieux vaut travailler dans le pétrole. Kamal Gouliev a toutefois pu déménager une fois : selon la tradition azerie, il a dû laisser son foyer à son fils aîné. Normalement, les parents continuent de vivre avec les enfants mais dans 15 mètres carrés, difficile de caser parents, enfants et petits enfants. Kamal et sa femme ont trouvé une autre pièce dans une ancienne résidence ouvrière, tout près de la polyclinique, également prise d’assaut par les réfugiés en 1993. Une douche et des toilettes communes, délabrées et rongées par le moisi, des réchauds posés dans le couloir pour faire office de cuisine commune… Kamal est loin de sa belle maison du village d’Andar. Dans sa pièce, le lit prend les trois quarts de l’espace, mais une petite table et des tabourets permette d’offrir le thé à tout visiteur. Indispensable dans ce pays à la frontière entre l’Europe et l’Asie centrale.

Médecin six heures par jour, six jours sur sept selon l’organisation des gardes en polyclinique (identiques pour les infirmières), Kamal Gouliev n’abandonne pas sa blouse, une fois rentré chez lui. Ses voisins souffrent tous des pathologies surreprésentées chez les réfugiés au long court : hypertension, problèmes cardiaques, pulmonaires, psychologiques. Sans oublier les infections qui se répandent comme une traînée de poudre. Kamal Gouliev répond volontiers à leurs appels. « La solidarité est particulièrement importante ici, » souligne-t-il.

A la polyclinique, deux autres professionnelles de santé sont également réfugiées. Deux infirmières. Mais les quatre déplacés évitent de s’épandre sur leurs terres perdues ou leurs soucis quotidiens. Le regard des autres bakinois s’est considérablement durcit : les réfugiés, bénéficiant de quelques petits privilèges (droits universitaires gratuits, gaz et électricité gratuits, allocation de… 15 manats par mois) et vivant dans des conditions misérables sont souvent stigmatisés. « Ils sont sales et irrespectueux de leur environnement, assure un patient reflétant la pensée générale. On voit tout de suite quel bâtiment est squatté par les réfugiés… » Et puis les souvenirs sont trop douloureux à évoquer. Khalidé Mammadova, infirmière de 56 ans, en a encore les larmes aux yeux. « Je travaillais dans une maternité avant la guerre, raconte-t-elle. Puis j’ai dû rejoindre l’armée pour soigner les soldats. Mon village, dans le district de Zangilan a été bombardé… une bombe a même explosé dans notre cour, tuant mon beau-frère. Nous avons été forcés de partir, il y avait eu un génocide à Khojoli, un village de la région, et le gouvernement craignait pour nous. Nous n’avions rien, même pas une assiette… et nous avons dû franchir une large rivière, passer dans des forêts. Beaucoup d’entre nous ont attrapé une pneumonie, ma sœur est restée paralysée. Arrivés à Bakou, nous n’avions pas de travail, pas de logement… » La famille de Khalidé a fini par trouver un petit logement salubre et le ministère de la santé lui a donné une place d’infirmière à la polyclinique de la rue Hasan Bay Zarbadi. Un centre de santé banal devant gérer, bon gré mal gré, une population et des soignants qui font partis des plus longs réfugiés au monde.

Cécile Bontron, l'Infirmière Magazine, décembre 2011

Photo : Barbara Laborde

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1 décembre 2011 4 01 /12 /décembre /2011 00:26

BANLIEUE Des révoltés de Villiers-le-Bel de 2007, on voulait faire un exemple. La Justice a condamné les frères Kamara à douze et quinze ans de prison ferme sur la base d'un dossier vide, monté à charge sous la pression du chef de l'Etat. Enquête bâclée, témoins sous X "achetés", rétractations en cascade... le tour est joué.

 

 ‘‘Comment imaginer que le ministre de l'Intérieur, la personne la mieux informée de France, reçoive 'l'organisateur des émeutes' et pose complaisamment avec lui ?" Le détective Roger-Marc Moreau évoque ainsi la rencontre entre Michèle Alliot-Marie et Adama Kamara, finalement condamné fin octobre à douze ans ferme. Le "privé" a encore une photo, un peu floue, de la rencontre, qu'il s'est procurée auprès des proches d'Adama : un garçon souriant, bras dessus, bras dessous avec la ministre. Il faut avouer qu'une ministre qui s'appuie sur un caïd pour rétablir le calme, ce n'est pas banal ! Le détective avait bien d'autres photos, mais elles ont été saisies lors d'une perquisition "sans commission rogatoire", en même temps que les auditions qu'il a réalisées à la suite de son appel à témoins lancé à Villiers-le-Bel.

 

Moreau agissait pourtant en toute légalité et sans perturber le travail du magistrat. Il assurait simplement ce contre-pouvoir de plus en plus nécessaire dans les affaires judiciaires de ce type. Parmi ces auditions saisies, celles des médiateurs. Ce sont eux qui ont fait appel à Adama Kamara et à Ali Soumaré, secrétaire de section PS de Villiers-le-Bel, pour ramener le calme dans la cité. Dans ces auditions, les médiateurs déclaraient qu'en aucun cas Adama ne pouvait avoir participé aux tirs dont on l'accuse puisqu'il était avec eux, et dans un autre quartier. Contacté, Ali Soumaré nous confirme avoir été avec Adama au ministère de l'Intérieur. Il se dit aujourd'hui "partagé entre la tristesse et un sentiment d'indignation"

 

"Je leur ai dit : 'écrivez ce que vous voulez"'

 

Y avait-il des raisons d'en vouloir à Adama? Soumaré cite "son engagement politique en faveur d'une candidate de l'UMP, ses erreurs de jeunesse, le pouvoir qu'il pouvait représenter... Il avait l'air de déranger certains. " Moreau propose aussi une explication, paradoxale : "C'est parce que c'était la personne la plus respectée de Villiers-le-Bel. S'en prendre à lui, c'était envoyer un message clair: plus personne n'était à l'abri. Adama dérangeait, il était aimé des policiers, détesté par d'autres un peu blessés dans leur orgueil de le voir régler tous les litiges à leur place".

 

Qui sont les témoins à visage découvert et à charge lors du premier procès ? D'abord, David Ruelle. Condamné pour agression sexuelle sur mineur de moins de 15 ans, Ruelle est un menteur avéré. "Un mythomane dangereux", diront les avocats de la défense, Me Konitz et Mc Falek, en brandissant des attestations de proches de son ex-compagne dénonçant cet individu qui se présentait comme un "ancien membre des gardes du corps de Nicolas Sarkozy", "ayant travaillé à l'ONU" et "possédant plusieurs discothèques en Suisse". C'est le seul témoin à visage découvert qui maintiendra sa déposition. Le second témoin, Christopher Bénard, guère plus crédible, reconnaît des arrangements avec la police : son (faux) témoignage contre une réduction de peine. Bénard, qui a été reçu à l'Elysée, évoque aussi d'autres promesses, comme celle, dit-il, de "récupérer [son] permis suspendu pour cinq ans à la suite d'un accident au cours duquel [il a] tué une gamine de 14 ans". Le témoin qui accuse la police portera finalement plainte contre X devant le procureur de la République de Paris pour "subornation de témoin". Mathieu Bozor, entendu sept fois avec presque autant de versions différentes, jure aujourd'hui qu'il n'a jamais vu Adama tirer sur des policiers. Parlant des policiers, il dit: "Ils m'ont attaché à une chaise et gardé à vue 96 heures. A la moitié, j'ai craqué. (...) Je leur ai dit: 'écrivez ce que vous voulez'."

 

Enfin, Stéphane Farade, qui n'a pas répondu devant la cour d'assises d'appel et dit avoir menti sous la pression des policiers. Rien de très lourd dans le dossier, donc. Dès lors, l'accusation ne repose plus que sur les témoignages sous X, aussi peu crédibles, de "13-07", "21-09", "I7"°9" et "°2" 08". Interrogé par les avocats, "02-08" reconnaît par exemple être un "indic" de la Brigade des stups de Sarcelles. Par définition, un témoignage est fragile, et plus encore "sous X". Alors, que penser de témoignages anonymes et rémunérés ? Si la loi Perben II de 2004 prévoit la possibilité de rémunérer des informateurs, ce n'est pas le cas pour les témoins. Aucune condamnation non plus ne devrait être possible sur la base de seuls témoins anonymes. Pourtant, cela a suffi à condamner très lourdement les frères Kamara. Malgré les approximations et les marchés passés entre la police et certains témoins.

 

Un procès pour l'exemple

 

Le 21 octobre, après trois semaines abracadabrantesques, se terminait donc le procès en appel des tireurs présumés. Trois des accusés sont condamnés à des peines de 3 à T5 ans de réclusion : Ibrahima Sow et les frères Kamara. Deux sont acquittés : Maka Kanté et Samuel Lambalamba. On en oublierait presque l'accident au départ de deux enfants tués, un incident traité "par-dessus la jambe" dans une "bouillie judiciaire" tenant lieu de procès, diral’avocat, Me Arapian. La Justice s’est donc empressée de blanchir les policiers impliqués dans la mort de Lakhamy et Mouhsin, tandis qu'elle s'est acharnée sur les habitants de Villiers-le-Bel. Le ministre de l'Intérieur et le Président voulaient un signal fort et la victoire de la puissance publique. Pas sûr que cette dernière ait gagné. C'est une parodie de justice qu'elle a offerte. Les condamnés ont été déclarés coupables, non pas sur la base de faits établis, mais d'un unique témoignage à visage découvert plus que douteux et d'autres anonymes et intéressés. Un procès très politique en somme qui pourrait bien avoir été celui de la banlieue.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, décembre 2011


 

CHRONOLOGIE

 

25 novembre 2007. Mouhsin et Lakhamy meurent à moto après avoir percuté une voiture de police. Le lendemain, une marche silencieuse a lieu.

Du 25 au 28 novembre 2007. Révoltes chaque nuit à Villiers-le-Bel et dans les villes voisines.

27 novembre 2007. Procès en comparution immédiate. 4condamnésà la prison ferme. 4 détentions préventives.

29 novembre 2007. Sarkozy félicite la police pour son action, exige des résultats de la justice et promet les assises aux révoltés.

1er décembre2007. La police distribue dans les boîtes aux lettres 2000 exemplaires d'un tract appelant à la délation contre rémunération.

4 janvier 2008. Procès des personnes se trouvant encore er détention préventive: 3 mois ferme pourvoi de cartons de cigarettes pour deux d'entre elles, mois pour une troisième, pour jet de projectiles contre une voiture de police.

18 janvier 2008.36 arrestations à Villiers-le-Bel.

Juin 2008.7 nouvelles arrestations.

1er juillet 2008. L'avocat des familles de Lakhamy et Mouhsin annonce que l'expertise technique contredit les déclarations de la police.

2 et 3 juillet 2009. Procès dit "des caillasseurs": 10 personnes sont condamnées de 1 à 3 ans ferme.

Mai-juin 2010. Campagne de solidarité avec les inculpés, initiée par le comité Respect Vérité Justice. Actions et manifestations à Paris, Marseille, Genève...

21 juin-4 juillet 2010. Procès des tireurs présumés de novembre 2007:5 condamnés de 3à15ansde prison ferme.

21 octobre 2011. Fin du procès en appel des "tireurs". Adama et Abderrahmane Kamara sont condamnés à 12 à et 15 ans, Ibrahima Sow, à 3 ans (donc libéré après 3 ans et demi de détention préventive). Samuel Lambalamba et Maka Kanté sont acquittés.

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15 juillet 2011 5 15 /07 /juillet /2011 01:19

Criminelles, infanticides, pédophiles… les femmes aussi sont violentes. Leur concéder cette capacité de la violence c’est admettre l’égalité réelle entre les sexes. Une sphère étrangement peu revendiquée encore par les féministes

 

On a crié à la provocation. Lors de la dernière journée de la femme certains ont osé comparer les deux sexes. Rien de plus normal, en cette heure de bilan, lorsqu’il s’agit de la discrimination au travail, de la répartition des tâches ménagères… Mais l’évocation de la violence abordée de façon indifférenciée est jugée comme une indécence, voire, lorsqu’elle vient d’autres femmes, une traîtrise.

Il faut dire que des années, voire des siècles, de niaiseries essentialistes ont fini par nous convaincre de l’existence d’une “nature féminine”. La femme est douce, pacifique, sensible ; l’homme est par nature violent, il est un violeur potentiel. Emissions de TV, presse féminine et généraliste, littérature, pub… répètent à l’infini ces clichés qu’un certain féminisme a encore contribué à renforcer. Preuve en est encore la dernière campagne sexiste d’Amnesty International sur les violences faites aux femmes.

Alors, lorsqu’on découvre une Myriam Badaoui qui viole et prostitue ses propres enfants ou une réserviste de l’armée américaine qui torture dans la prison d’Abu Ghraib à Bagdad, on dit que ce sont des cas exceptionnels, des folles, des “monstres” et peut-être même “plus tout à fait des femmes”. Pourtant, la réalité – lorsqu’on accepte de la voir sans a priori – montre que la maltraitance d’enfants est essentiellement le fait des mères (61 % contre 38 % des pères biologiques), que la pédophilie est loin d’être l’apanage des hommes et que ces derniers sont aussi victimes de violence dans le couple dans des proportions qui n’ont rien d’anecdotique.

 

Femmes pédophiles

 

“On compte des hommes bien sûr, mais aussi des mères et même plusieurs cas de grands-mères. L’inceste est le fait des deux sexes”, affirme Isabelle Aubry, présidente de l’Association internationale des victimes de l’inceste (Aivi). “Ce sont des décalottages répétés pour les petits garçons, des prises de température, des lavements incessants…”

En 2004, on comptait 438 femmes mises en cause pour violences sexuelles contre 15 659 hommes. La violence sexuelle reste très majoritairement masculine. Cependant, il n’existe pas d’études précises chiffrées sur l’inceste.

“Sur 100 cas d’inceste, 90 % ne feront l’objet d’aucune dénonciation et sur les 10 % partant en procédure, 80 % seront classés sans suite faute de preuves.” Quel crédit alors porter aux chiffres ? De plus, “l’agression par une femme est très souvent mise en doute. La première qui nous a parlé de son agression par une femme pédocriminelle avait porté l’affaire en justice alors qu’elle n’avait que 13 ans. Elle n’a jamais été crue.”

L’association défend l’égalité hommes femmes dans ses statuts. “Les garçons sont presque autant victimes, mais parlent peu et retournent la violence contre eux-mêmes. On compte dix fois plus de suicides chez les hommes victimes d’incestes que chez les autres. Tant qu’on ne les reconnaîtra pas, il sera très difficile de les faire parler.”

Le sujet dérange et beaucoup préfèrent le nier. Pourtant, “dire que les femmes ne peuvent être pédophiles est aussi imbécile que lorsqu’au Moyen Age on leur refusait une âme”, estime Philippe Genuit, auteur de la première étude sur les femmes pédocriminelles en France. A la prison de Rennes où il exerce, le psychologue a vu aussi le pourcentage de femmes incarcérées pour crime sexuel passer de 3 à 8 en 1990 à 25 ou 30 en 2008. Alors, augmentation réelle ou reconnaissance du phénomène ?


Une justice inégalitaire


Dans les affaires de pédophilie ou d’autres formes de violence, la justice traite encore et partout de façon différentiée les hommes et les femmes. Ce jeune garçon, par exemple, à qui sa mère a imposé un rapport sexuel pour se venger de son mari infidèle, n’a pu porter plainte pour viol.

Pour la loi française, seule une personne dont le corps aura été pénétré peut être considérée comme violée. Cet acte n’est donc plus un crime aux yeux de la loi, mais un délit, avec des peines et des délais de prescription moindres. Une absurdité. Les études officielles elles-mêmes restent empreintes d’a priori sexistes.

A l’occasion du plan triennal 2011-2013 annoncé “contre les violences sexistes et sexuelles”, le groupe d’études sur les sexismes (GES) vient justement d’interpeller les ministres Roselyne Bachelot, Claude Guéant et François Fillon sur la nécessaire désexuation des politiques de lutte contre les violences. “Au Canada, depuis plus de dix ans, l’Etat ne fait plus d’enquête sur les violences conjugales sans faire également le décompte des hommes”, explique Patrick Guillot, fondateur du site la Cause des hommes, “et on arrive là-bas à un 50/50. En France, il a fallu attendre 2007 pour voir une enquête enfin complète”.

D’après un rapport de l’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales (ONDRP), 100 000 hommes, âgés de 18 à 75

ans, auraient subi au moins un acte de violence physique ou sexuelle au sein de leur ménage en 2009. 650 000 agressions sur les femmes la même année, dont 305 000 au sein du ménage. Un quart des personnes violentées au sein du couple sont donc des hommes, une proportion certainement encore sous évaluée, tabou oblige.


Hommes battus


Le sujet est souvent traité de façon légère. Pourtant, les coups reçus par ce qu’on a appelé les “hommes battus” ne sont souvent pas plus doux. Pour le psychologue Yvon Dallaire, auteur de la Violence faite aux hommes (Ed. Option Santé), “les femmes ont tendance à utiliser différentes ‘armes’ beaucoup plus souvent que les hommes (86 % contre 25 % selon certains rapports) : des couteaux, des ciseaux, des lampes, des fers à repasser, de l’eau bouillante… (…) ce qui compense la force du poing”. Mais il n’y a guère de différence entre hommes et femmes battus.

Les hommes restent pour les mêmes raisons que les femmes : des raisons d’ordre économique et pour les enfants : “Ils savent bien que les femmes obtiennent, lors du divorce, la garde (souvent exclusive) des enfants dans une proportion de 80 à 85 % des cas. Les hommes se contiennent aussi de peur de leur propre force.”

Les dégâts sont identiques. En Suisse, en Allemagne, au Canada, il existe des centres destinés aux maris blessés et aux femmes violentes. Claudine Gachet, présidente fondatrice de Face à Face, centre pilote créé en 2001 pour aider les femmes violentes, constate “une augmentation du nombre de femmes au comportement violent, probablement dû au multirôle qui leur est demandé aujourd’hui”. “Les chiffres actuels sont absolument sans rapport avec la réalité”, dit-elle.

L’anthropologue américaine Margaret Mead parlait même d’une plus grande propension des femmes à tuer dans les situations conflictuelles, ces dernières n’ayant pas appris à se battre. “Mais les enquêtes de victimologies ne disent pas que la violence conjugale répétée, exercée par l’un(e) contre l’autre, est d’abord liée non au sexe, non à la psychologie ou l’hormonologie masculine (ou féminine), mais à l’affirmation et aux effets de la domination de celui, ou celle, qui se pense et se vit comme supérieur(e)”, écrit Daniel Welzer-Lang.

Une raison supplémentaire pour en finir avec la victimisation, véritable outil idéologique agissant contre la cause des femmes.

Comment penser l’égalité avec ces représentations de femmes éternelles victimes, soumises ou mères ? L’égalité ? Une notion que les féministes semblent avoir abandonnée au nom d’un différentialisme régressif qui leur fait désormais préférer celle de parité. Toute prétention à l’égalité se doit pourtant d’être totale.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juin 2011


 

Interview

CHRISTOPHE REGINA

 

 " Le mythe de la nature féminine, un frein à l'égalité "

 

la-violence-des-femmes---christophe-regina.jpgProfesseur et historien spécialisé dans l’histoire des femmes sous l’Ancien Régime, Christophe Regina vient de publier “la Violence des femmes, histoire d’un tabou social”. 

  

La violence a-t-elle un sexe ?

Non. Au même titre que l’amour, la joie, la tristesse, la tendresse et les autres émotions qui caractérisent l’humanité, la violence appartient aux deux sexes. Affirmer le contraire, reviendrait à priver l’un des deux d’une part d’humanité.

Dans les imaginaires collectifs, la violence renvoie à l’animalité, aux comportements primaires, mais elle ne peut ni ne doit être réifiée à ces aspects caricaturaux. La violence est protéiforme, difficile à conceptualiser.

Le sociologue Georg Simmel disait que le conflit, objet et source de violence, “n’est pas un accident dans la vie des sociétés” : il en est partie intégrante.


Pas de progrès possible dites-vous “tant que les femmes seront confinées dans leur statut de victimes”. La “dévictimisation”, un préalable à l’égalité ?

Je le crois sincèrement. On compte chaque année 75 000 femmes violées en France, un chiffre probablement bien en dessous de la réalité. Il faut bien sûr punir les coupables, mais il est pernicieux de proposer une législation qui renforce la protection d’un sexe au détriment de l’autre.

On admet ainsi, consciemment ou non, l’infériorité physique des femmes qui justifie à leur égard une protection accrue. Pourquoi ne pas penser de façon équitable la protection des citoyens ?

A trop diaboliser le sexe masculin en l’associant à la violence, on en oublie d’autres formes de violences. L’idée que la femme doit faire l’objet d’une protection conforte également le sentiment de puissance des hommes.

Il me semble que les femmes n’ont pas demandé un traitement différencié. Elles ont au contraire besoin de pouvoir compter sur une justice qui les protégera de la même façon que les hommes.


On s’est récemment ému de “l’émergence de bandes de filles violentes”. Phénomène nouveau  ou meilleure visibilité ?

Là encore, on fait fausse route. Les femmes ne sont pas plus violentes aujourd’hui qu’hier. La densification des médias et l’arrivée d’Internet ont autorisé une visibilité accrue de formes de violences déjà en place.

Pour le XVIIIe siècle, les échanges violents entre groupes de femmes sont banals. Les chiffres officiels actuels enregistrent une progression plus rapide des filles dans l’exercice de violences physiques et des vols que chez les garçons. Entre 2008 et 2009, le nombre de femmes mises en cause a augmenté de 3,2 %, alors que celui des hommes a diminué de 0,4 %.

En matière de violences physiques, sur la même période, les services de police et de gendarmerie ont enregistré une progression de + 6,2 % chez les femmes contre + 3 % chez les hommes (chiffres de l’ONDRP*).

Statistiquement, les violences masculines, physiques ou s’exerçant sur les biens, restent majoritaires, mais la progression est intéressante. Je crois que cette visibilité est en partie liée à la politique sécuritaire de notre gouvernement qui réactive la psychose d’une délinquance omniprésente.

Lorsque les médias évoquent les gangs féminins, c’est sur le thème de l’imitation des garçons, du renoncement aux signes/clichés extérieurs de féminité : jupes, robes, talons, etc. C’est ridicule. Ces gangs transgressent les lois sans renoncer à leur sexe.

On virilise des comportements, comme pour se rassurer : ce ne serait pas tout à fait des filles, mais des cas particuliers, des garçons manqués.

 

Où en est-on aujourd’hui de cette thématique dans les sciences sociales ? Est-ce toujours un tabou ?

C’est loin d’être la thématique la plus investie pas les chercheurs, mais les travaux sur le sujet se multiplient. En juin 2010, à Paris VII, un intéressant colloque pluridisciplinaire sur le sujet, Penser la violence des femmes, a été organisé par les sociologues Coline Cardi et Geneviève Pruvost.

Des historiennes comme Arlette Farge et Yannick Ripa ont ouvert la voie, d’autres ont suivi. Les réflexions d’Elisabeth Badinter ont également attiré l’attention sur la question.

Souligner la violence des femmes, ce n’est pas porter préjudice à ces dernières, c’est leur restituer un domaine supplémentaire qui jusqu’ici ne leur était pas réellement reconnu.

Paradoxalement, la violence fait rarement partie des revendications des femmes.


La place secondaire occupée par les femmes dans l’historiographie est-elle liée en partie à ce tabou autour de la violence ?

Les femmes tiennent aujourd’hui une place de plus en plus grande dans l’historiographie occidentale. Elles ne sont plus les parents pauvres de l’Histoire, même s’il reste des domaines à défricher.

Je crois néanmoins que la question de la violence, qui renvoie à la répartition sexuée des rôles, a eu une importance dans la longue mise à distance des femmes par l’Histoire.

L’excuse universelle fut de dire que leur nature leur interdisait d’accéder à certains domaines comme la politique, et n’avaient donc que peu d’opportunités de marquer l’Histoire. Or, certains travaux montrent que la part des femmes dans la production de l’Histoire est aussi importante que celle des hommes.

Les femmes ont été invisibilisées par des hommes jaloux de ne pas partager leurs prérogatives et déjà bien trop occupés à se les disputer entre eux, mais aussi par les femmes elles-mêmes, qui en intériorisant cette prétendue différence de “nature”, sont longtemps restées en retrait.

L’éducation et sa banalisation ont inversé la tendance. C’est véritablement dans la construction de cette mémoire qu’émergent les craintes que les femmes ont inspirées. Il suffit de lire ce qui est dit sur ces femmes qui ont marqué l’histoire : ce sont des “monstres”, au sens étymologique du terme, des femmes “hors normes”, comme Jeanne d’Arc qui se battait “comme un homme”, ou au contraire des modèles de vertu, popularisées par de multiples hagiographies.

Vertueuses ou pernicieuses, entre ces deux modèles pas de salut, pas de visibilité.

On n’étudie plus les femmes aujourd’hui selon le mirage de la “nature féminine”.

L’historiographie déconstruit à présent ces mémoires artificielles pour rendre à ces femmes, de façon objective, les formes et les conséquences de leurs actions, qu’elles soient politiques, militaires ou… meurtrières.

 

 

* L’Observatoire national de la délinquance et des réponses pénales.

http://soshommesbattus.over-blog.com

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juin 2011

 

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20 juin 2011 1 20 /06 /juin /2011 11:26

Mardi soir, l’entrepreneur tétraplégique a ému la communauté des Internautes et créé un buzz qui est parvenu jusqu’aux oreilles de plusieurs ministres. Mais il a dû attendre vendredi matin pour une nouvelle douche.

Louis Van Proosidj

Son iPhone s’est un peu calmé. Posé sur la table d’un salon transformé par la force des choses en bureau, il ne bippe plus que toutes les 5 à 10 minutes. En 48 heures, Louis van Proosdij a reçu plus de 4.000 messages Facebook, Twitter, ou emails. Il a discuté avec trois cabinets ministériels, une secrétaire d’Etat, ainsi que la cellule Internet de l’Elysée. Il est passé dans trois émissions de télévision et trois radios, dont notamment le Petit stream entre amis d'Europe1.fr. Et il n’arrive plus à compter les articles ou messages qui le mentionnent sur le web. L’entrepreneur de 43 ans a créé le buzz, bien malgré lui.

Car Louis van Proosdij, ou @LvP pour les twittonautes, est tétraplégique. Un accident en 1984 l’a privé de l’usage de ses jambes, et presque intégralement de celui de ses bras et de ses mains. Un handicap qu’il a réussi à surmonter pour devenir chef d’entreprise. Mais il y a deux semaines, Santé Service, la société qui gère ses deux heures de dépendance quotidienne (levée du lit, douche, habillement, coucher le soir), décide de réaménager son protocole de soin. Fini la douche quotidienne, elle devient hebdomadaire avec une toilette sommaire au lit, sans shampoing. Exit le lit personnel, double, et électrique, on lui impose un lit médicalisé. Et terminés les horaires aménagés 8 heures-1 heure du matin. Le président fondateur de Fair Play Interactive, employant 6 personnes, ne peut émerger que vers 10h45, et doit se coucher à 22 heures, parfois 21 heures. Allongé seul dans son lit pendant douze heures, sans ne rien pouvoir bouger, le cheveux gras, la peau irritée par le savon mal rincé, Louis van Proosdij sombre. "Je n’avais jamais été aussi bas depuis mon accident", avoue-t-il. Au bout de quinze jours sans dialogue avec Santé Service, il signe un message vibrant sur un vieux blog délaissé depuis un an et demi. Une bombe. Avant le gong de 22 heures, il demande leur avis à une dizaine d’amis. Bouleversés, ils s’en emparent et lancent une croisade. "Ça m’a retourné comme un tsunami", résume Cyrille de Lasteyrie, alias Vinvin (@vinvin) auteur, producteur et bloggeur de la première heure. "C’est un garçon très discret, très élégant, qui n’a jamais mis son handicap en avant. Alors j’ai tweeté sans relâche pendant une heure, interpellant tous les politiques tweetant."

Le lendemain matin, Louis van Proosdij est toujours coincé dans son lit alors que des milliers d’internautes ont rejoint les rangs des indignés, bloquant son blog, saturant son iPhone. Les politiques rivalisent de tweets compréhensifs et impliqués tel Eric Besson (@Eric_Besson) "Je demande à mon cabinet de le recevoir vite. Vais essayer de l'aider." Trois cabinets ministériels et l’Elysée lui ont laissé un message vocal. Marie-Anne Montchamp, secrétaire d’Etat à la Cohésion sociale, l’appelle directement en sortant du Conseil des ministres, puis se retourne vers Santé Service (qui a refusé de parler au JDD.fr). "Nous avons obtenu l’engagement immédiat que l’ancien protocole serait remis en place", assure la ministre. Pourtant le lendemain, jeudi, Louis van Proosdij n’avait toujours pas pris de douche pour la huitième journée d’affilée, et malgré trois heures d’échanges "constructifs" avec le directeur adjoint de la structure. Aujourd’hui marquait le jour de la douche hebdomadaire. Et demain?

L’entrepreneur, pris dans un tourbillon médiatique, est devenu le porte drapeau de toute une frange de personnes dépendantes, handicapées, âgées, en fin de vie. Il est reçu mercredi prochain au cabinet d’Eric Besson pour parler de numérique et handicap, et doit prendre rendez-vous avec celui de Marie-Anne Monchamp. "Nous avons reçu les dirigeants de Santé Service jeudi matin au cabinet, explique la ministre. Nous leur avons fortement suggéré de lancer un plan d’action pour établir un système de prévention et éviter d’en arriver à de telles extrémités. Je vais suivre l’évolution de ce projet." En espérant que ce plan fonctionne rapidement.

 

Cécile Bontron,  Le Journal du Dimanche, le 17 juin 2011

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28 mai 2011 6 28 /05 /mai /2011 14:35

Les publicitaires viennent de lancer un nouveau concept : la Digital Mum. Une mère de famille connectée, nouvelle cible marketing qui pourrait détrôner la célèbre Ménagère de moins de 50 ans.http://www.digitalmums.fr/

 

Elle a beau avoir l’esprit ouvert et conciliant, l’appellation ne lui convient pas. Non, Céline Martinage ne se sent pas "ménagère de moins de 50 ans". "Ce terme me fait penser à une réclame des années 1960 vantant le tout dernier Frigidaire. Ça ne nous correspond plus…" Maman d’un petit garçon de 3 ans et d’un bébé de 7 mois, Céline est ultraconnectée. Ses courses alimentaires ? Elle les fait sur le Net, assise dans son canapé ou devant sa table en jetant un œil sur le film du soir. Organisation de la maison, des sorties, des vacances, achats en tout genre… le Web est devenu un outil incontournable dans la vie de cette Parisienne, chef de projet dans l’agroalimentaire. Selon le dernier concept de WebMediaGroup, Céline Martinage est donc une Digital Mum. L’une des 8,7 millions de Françaises de son espèce.

L’étude du groupe d’e-commerce intègre pour la première fois l’impact des nouveaux médias dans les foyers sur une cible publicitaire. "Depuis 2006-2007, nous observons un vrai bouleversement entre offline et online, explique Isabelle Bordry, PDG de WebMediaGroup. Les habitudes de consommation ont changé et les femmes ont émergé dans le paysage de l’Internet." Le groupe s’est associé avec l’agence KR Media, conseil en stratégie et achat d’espaces publicitaires, pour créer un baromètre trimestriel et dresser le portrait et les habitudes de cette nouvelle femme, qui détient – toujours – les cordons de la bourse familiale. Verdict : "C’est une femme ayant au moins un enfant et qui se connecte au moins une fois par semaine sur Internet", résume Isabelle Bordry.

Plus précisément, 80 % des digital mums ont entre 25 et 49 ans, 77 % sont actives, 90 % achètent au minimum une fois par mois sur le Web, et 44 % d’entre elles y dépensent plus de 20 % de leur budget familial. L’étude entre ensuite dans des considérations plus sujettes à caution, indiquant que les digital mums ont en moyenne 40 ans tout en ayant le sentiment d’en avoir seulement 33, ou qu’elles agissent "presque autant par intuition ou émotion que par raison".

Une économie de temps et de déplacements

"Internet est indispensable au quotidien, assure Julie Estrade, maman trentenaire de deux enfants de 5 et 3 ans. Si on le coupait, ce serait de la folie !" Loin de la frénésie parisienne, la professeure des écoles habite une maison avec jardin en périphérie de Montpellier. Si elle dépense 20 % du budget familial sur le Web, c’est après le fameux "coup de feu" du soir. "Quand les enfants sont couchés, je peux cibler les courses de tous les jours que je vais ensuite chercher au supermarché, le matériel de jardinage, les livres, les CD, les vêtements des enfants." Julie épargne tout de même son propre shopping des aléas de la vente à distance. "Je préfère essayer. Je m’octroie ce petit plaisir que je partage avec ma sœur ou des amies."

Internet a donc surtout apporté un énorme soutien logistique aux Digital Mums, une économie de temps et de déplacements. Plus besoin, par exemple, de courir pour chercher des informations sur le dernier bobo du grand ou les réveils nocturnes du plus jeune. Ni de demander conseil à sa propre maman. "Ma mère travaille dans la petite enfance, je m’appuie souvent sur elle, insiste Julie Estrade. Mais c’est à 50/50 avec les sites spécialisés ou les forums."

Chez Céline Martinage, Internet a aussi offert un support pour suivre l’évolution 2.0 de son aîné de… 3 ans. Le pétillant Naël, aux jolies boucles noires, n’a pas eu besoin que ses parents lui apprennent comment allumer un PC ou choisir sa vidéo sur YouTube. Seule solution : l’encadrer. Le petit brun apprend à dessiner sur l’iPhone de sa maman et profite des longs trajets en train pour regarder ses dessins animés préférés. Pour la plus grande tranquillité de ses Digital Parents.

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Published by Cécile Bontron dans LE JOURNAL DU DIMANCHE le 29 mai 2011 - dans Société
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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 00:22

Avec l’avènement d’Internet, les théories du complot ne se sont jamais aussi bien portées. Elles ont investi le monde politique, associatif, les séries télé ou encore les jeux vidéo. Elles ont leurs gourous, leur public et leurs têtes de turc.

 

 La reine d’Angleterre est une reptilienne venue de la constellation Draco, Neil Armstrong n’a jamais marché sur la Lune, le 11-Septembre a été organisé par les Américains, la grippe A est une invention des illuminati et le séisme de Haïti, de l’US-Navy.

Depuis quelques décennies, les visions et récits complotistes se multiplient comme jamais. L’arrivée d’Internet a donné de l’ampleur à la diffusion des théories les plus extravagantes.

Mais les auteurs de ces réactions, quelquefois saines et créatrices, méritent-ils d’être pour autant cloués au pilori comme autrefois les blasphémateurs ? Si certains sont porteurs d’une idéologie raciste ou totalitaire, d’autres restent surtout victimes du refus de la complexité du monde et d’une recherche angoissée de la solution magique et unique. “Un défaut de réglage”, comme l’écrit la chercheuse Véronique Campion-Vincent, à propos de théories qui “errent dans leur littéralisme”. Les cibles ?

“Généralement des groupes en vue, plutôt que des forces invisibles”, explique Emmanuel Kreis, qui a publié en 2009 une anthologie de textes conspirationnistes (voir encadré “Livres”). “Ça a d’abord été les jésuites, puis la franc-maçonnerie sous la Révolution française, les juifs, les spirites, les occultistes, puis les communistes dans les années 1880-1890 (phénomène qui a d’ailleurs beaucoup perdu de sa force aujourd’hui). Il y a enfin la conspiration ufologique (ovnis), née dans les années 1950 aux Etats-Unis et souvent instrumentalisée depuis par des mouvements d’extrême droite.”

Difficile pourtant de jauger exactement l’importance de cette culture conspirationniste qui a envahi jusqu’à l’espace de la littérature fiction, du cinéma, des jeux et bien sûr du Web, où elle s’épanouit comme nulle part ailleurs.

Difficiles à évaluer, d’autant qu’Internet grossit souvent des phénomènes très marginaux, les théories du complot sont plus difficiles encore à contrer.

 

Une réfutation problématique

 

“On peut montrer qu’il y a des structures récurrentes qui dépassent les personnes incriminées et même transcendent les événements, avec une construction morphologique à peu près similaire entre les différentes productions, explique, sans trop y croire, Emmanuel Kreis. On peut voir aussi que ces constructions tendent à annihiler le hasard ou la catégorie espace-temps. Comment concevoir, en effet, des complots remontant quelquefois à l’origine de l’humanité et menés de manière infaillible au-delà de toute contingence ?” Quant à la transparence… “Elle pourrait en effet permettre de lutter contre ces théories du complot, mais hélas elle est peu compatible avec la politique !”

La question de la réfutation reste donc problématique. La fausseté avérée d’une théorie ne freine pas nécessairement sa progression. On l’a vu par exemple avec les Protocoles des sages de Sion, ce faux fabriqué à la fin du XIXe siècle à partir du texte de Maurice Joly. Toute réfutation peut en effet apparaître comme suspecte, voire comme une preuve supplémentaire du complot. L’auteur même des lignes que vous lisez, s’il n’est pas le naïf endormi par les médias et les maîtres du monde, n’est-il pas lui-même acteur du nouvel ordre mondial ? Prouvez le contraire !

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, avril 2011.


3 questions à Rudy Reichstadt

 

Sa mission : faire échec aux fantasmes conspirationnistes. Journaliste indépendant, Rudy Reichstadt fondait en 2007 Conspiracy Watch, un site référence en matière de décryptage de théories du complot et unique en son genre.

 

“Contrer sans alimenter les théories”

 

1. Pourquoi Internet semble-t-il constituer la meilleure caisse de résonance des théories du complot.

 

Le volume d’informations offert par Internet favorise les thèses conspirationnistes plutôt qu’il n’immunise contre elles. Internet peut fonctionner comme une machine à renforcer vos croyances : on y trouve facilement ce qu’on est venu y chercher. La meilleure arme réside dans une solide culture classique livresque et un enseignement autour de la fiabilité des sources.

 

2. Contrer les théories conspirationnistes, n’est-ce pas souvent les alimenter davantage ? Quelle réponse efficace apporter ?

 

C’est le dilemme en effet : critiquer une théorie du complot, c’est en parler, prendre le risque de l’entretenir. Mais refuser d’aborder le sujet, c’est laisser penser que certaines questions sont taboues. En créant Conspiracy Watch, j’ai fait le choix d’en parler. Un choix doublé d’une exigence : celle d’apporter, le plus souvent possible, un contrepoint, des éléments d’éclairage, éventuellement de réfutation, de nature à distinguer ce qui relève du fantasme, du mythe ou de la réalité. Je pense aussi que les internautes cherchent de plus en plus à identifier des sources d’information, à la fois indépendantes et fiables.

 

3. Quelles sont les dernières théories du complot ? Les “tendances 2011” ?

 

Il y en a en permanence et sur tous les sujets : une catastrophe naturelle, une crise boursière, une épidémie… Nul besoin d’une base réelle pour fantasmer : la haine se charge d’inventer de sombres machinations. C’est le cas par exemple de ceux qui expliquent que Barack Obama aurait menti sur son certificat de naissance. Des tendances ? Si je devais jouer aux prophètes, je dirais qu’en 2011, nous allons encore entendre parler des attentats du 11 septembre 2001. De même, du “Nouvel Ordre Mondial”, d’“Illuminati” et de sombres complots fomentés par les Etats-Unis et Israël, qu’un anti-impérialisme démonologique accuse d’être à l’origine d’à peu près tous les maux de la planète. Sans négliger non plus le potentiel de mobilisation de la théorie du complot “sioniste”, avatar contemporain du “complot juif”. Le “sionisme” est fantasmé comme un véritable projet de domination mondiale tentaculaire. On retrouve d’ailleurs la même structure de discours conspirationniste chez ceux qui dénoncent “Eurabia”, décrit de manière analogue comme un plan de domination du monde par les musulmans, qui agiraient avec la complicité lâche des élites européennes.

 

Interview de Pierre-André Taguieff : " La vision conspirationniste répond à un besoin de réenchantement du monde ".

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, avril 2011 - dans Société
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1 avril 2011 5 01 /04 /avril /2011 00:05

Philosophe, politologue, directeur de recherche au CNRS, Pierre-André Taguieff a publié “La Foire aux illuminés” (1) et “L’Imaginaire du complot mondial” (2).

 

Qu’est-ce qui fait aujourd’hui le succès croissant des théories du complot?

 

Nous assistons en effet, ces vingt dernières années, à une explosion des visions et récits complotistes dans la culture populaire et politique. Il est frappant de constater qu’aux Etats-Unis, les premiers travaux sociologiques sur ce qu’on appelle les “théories du complot”, dans les années 1990, furent essentiellement consacrés aux nouvelles thématiques des séries télévisées les plus regardées, comme X-Files. Ce qui séduit le public ? Des histoires de conspirations dont les acteurs sont des extraterrestres ou de hauts responsables politiques, mais aussi des minorités actives, subversives ou criminelles. Les services secrets sont souvent de la partie (CIA et Mossad). Le succès de Da Vinci Code a confirmé cet intérêt. C’est par là que revient le fantastique et le magique.

En Occident, chez nos contemporains, cet intérêt s’explique en tant que réaction à l’assèchement, à la technicisation, à la rationalisation de l’existence. Le complot donne matière à rêver, même s’il s’agit d’un mauvais rêve, la peur étant plus supportable qu’une réalité jugée désespérante ou indifférente. Cet engouement va aussi de pair avec l’épuisement du religieux traditionnel (on ne croit plus aux anges ni aux démons) et celui du progressisme, cette religion séculière transversale qu’on trouve dans le socialisme comme dans le libéralisme, qui donnait un sens à l’histoire. L’idée de progrès en a pris en effet pour son grade au XXe siècle, avec les deux guerres mondiales, les dictatures totalitaires, les massacres de masse, les effets pervers du progrès technoscientifique… Les visions conspirationnistes répondent finalement à un besoin de réenchantement du monde.

 

Est-ce qu’elles ne répondent pas également à une inquiétude ?

 

Certainement, et expliquer les évolutions dangereuses du monde par l’action machiavélique des services secrets, de la CIA ou du Mossad (ou les deux liés, cette dimension “américano-sioniste” étant omniprésente dans l’imaginaire du complot contemporain), permet d’offrir une explication simple du monde en même temps qu’une protection contre la menace, puisqu’il semble dès lors possible d’agir contre les causes du mal qu’on s’imagine avoir identifiées.

 

Quels sont les postulats sur lesquels repose le modèle général du raisonnement conspirationniste ?

 

Tout d’abord, rien n’est tel qu’il paraît être : les apparences sont toujours trompeuses, et “la vérité est ailleurs”. Ensuite, il n’y a pas de hasard, rien n’arrive par accident, toute coïncidence est significative : il faut donc toujours chercher la mauvaise intention à l’origine de l’événement. Enfin, tout est lié, tout est en interaction et ces liens entre forces obscures sont cachés. Il s’agit donc de décrypter ce qu’il y a derrière ces alliances qui peuvent être judéo-maçonniques, judéo-bolcheviques, judéo-ploutocratiques, américano-sionistes… avec, chaque fois, un type de raisonnement emprunté à la vision policière du monde et à l’enquête journalistique : à qui profite le crime ? Là évidemment, tout peut être imaginé, même – comme je l’ai entendu – que la prolifération des Etats serait due à l’action manipulatrice des collectionneurs de timbres fomentant des révolutions pour faire surgir denouvelles nations et donc de nouveaux timbres ! Il est en effet possible de fabriquer des complots à partir d’à peu près n’importe quoi, puisqu’il s’agit de récits fondés sur des ouï-dire, sur des rumeurs.

 

Comme la rumeur, il semble que les théories du complot soient difficiles à contrer. Y a-t-il pourtant des possibilités de s’y opposer efficacement ?

 

Les travaux classiques sur les rumeurs établissent qu’on ne peut y mettre fin, sauf à en lancer une seconde, capable de se substituer à la première. Il en va de même pour un récit de complot, qui part souvent d’une rumeur. Mais en contrant ainsi la propagation d’un récit de complot, vous devenez vous-même victime de l’esprit conspirationniste. L’illusion conspirationniste semble se nourrir de sa propre substance : tout complot pousse à fabriquer de nouveaux complots. Bien sûr, il faut miser sur la raison critique, mais sans se faire trop d’idées sur sa force de persuasion ou de dissuasion. Car croire à un complot peut avoir un sens quasi existentiel pour celui qui y adhère, comme le croyant d’une religion peut être attaché au dogme.

 

Reste, si l’on ne verse pas dans ces théories, la hantise, souvent, d’être jugés dupes, naïfs…

 

Et cette hantise est une machine à fabriquer de nouveaux complots fictifs, en même temps qu’une invitation à croire à ces derniers. Nous, modernes, voulons être vigilants, ce qui est louable. Le paradoxe, c’est que cette vigilance finit par devenir paranoïaque. S’il y a une dimension psychopathologique de la pensée du complot, elle réside en effet dans la paranoïa : celui qui perçoit partout des complots contre lui et les siens sombre dans le délire d’interprétation et de persécution. Les discours de Mahmoud Ahmadinejad ou d’Hugo Chávez sont structurés par cette vision, de style paranoïaque, du complot “américano-sioniste”. Mais vous pouvez rencontrer, en face, une vision complotiste aussi délirante centrée sur la diabolisation d’un prétendu “axe islamo-tiers-mondiste” ou “islamo-communiste” dressé contre l’Occident ou les démocraties libérales. Des visions d’autant plus fortes qu’elles se réclament généralement du réel : la CIA organise bien des complots pour renverser ou déstabiliser certains gouvernements, et une organisation jihadiste comme Al Qaïda ne cesse d’orchestrer clandestinement des opérations terroristes.

 

On situe plutôt les théories du complot à l’extrême droite. Est-ce toujours vrai ?

 

Il y a un équilibre inquiétant aujourd’hui, en matière de croyances conspirationnistes, entre l’extrême droite et l’extrême gauche, qui s’échangent leurs délires paranoïaques. C’est un fait, en tout cas, que le phénomène reste lié à l’extrémisme. L’imaginaire complotiste, centré sur le mythe du complot “américano-sioniste”, constitue la principale passerelle entre ces deux extrêmes. Le Front national, après avoir tout fait jusqu’en 1985, en vain, pour se rallier les milieux pro-israéliens, dits “sionistes”, a finalement opté pour un antisionisme radical au moment de la première guerre du Golfe. Une évolution aussi paradoxale que celle de Dieudonné qui, parti de l’anti-lepénisme radical, en est arrivé à jouer le rôle de compagnon de route du lepénisme. L’opposition se fait souvent entre ceux d’en bas (les dominés, les damnés de la Terre) et ceux d’en haut, les puissants, les “nouveaux maîtres du monde”, pour reprendre le titre d’un livre de Jean Ziegler (2002) dont la pensée altermondialiste constitue elle-même un bel exemple de cette vision conspirationniste. Ce sociologue suisse, proche de Tariq Ramadan et de Roger Garaudy – ce pays est une formidable pépinière antisioniste et anti-occidentale ! –, nous explique depuis trente ans comment ceux d’en haut nous mentent, nous exploitent et sont responsables de tous les maux de l’humanité.

 

(1) La Foire aux Illuminés : Esotérisme, théorie du complot, extrémisme, Ed. Mille et une nuits, 22 €.

(2) L’Imaginaire du complot mondial : Aspects d’un mythe moderne, Ed. Mille et une nuits, 4 €.

 

Propos recueillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, avril 2011.

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28 novembre 2010 7 28 /11 /novembre /2010 15:43

Babyloan doit lancer en décembre la première plate-forme web de microprêt dans l'Hexagone

 

Marie-Eve a craqué sur la photo. C’était sa première fois, fin 2008. Pourtant l’image ne reflétait même pas le projet : posant devant quelques bibelots, Cuc, la vendeuse de cochon au marché d’Hanoï (Vietnam) requérait un micro-crédit de 180€ pour étoffer son activité. Mais la trentenaire francilienne alors commerciale chez Coca Cola s’est vite projetée. « J’ai fait un voyage au Vietnam, raconte-t-elle, et des femmes comme elle, des bosseuses qui se lèvent à 5 heures du matin, qui s’occupent de la maison, des enfants, de leur petit commerce et ne s’arrêtent pas jusqu’au soir, j’en croisé beaucoup. » Elle met 30€ dans le projet, « pour tester la fiabilité du système ». Le prêt est complété par quatre autres micro-prêteurs. Ou plutôt quatre autres Babyloaniens, nom donné aux membres de Babyloan.org, le site de microcrédit qui met en relation les petits prêteurs occidentaux et les petits entrepreneurs de pays en développement.

 

Arnaud Poissonnier et Aurélie Duthoit l’ont créé en 2008. Quinze jours avant la crise. Alors que la banque Leman Brother s’effondre, ils lancent un service web qui permet à n’importe qui de prêter 20€, 30€ voire 100€ à un entrepreneur du bout du monde pour lui donner la possibilité de s’en sortir par son travail. « Le micro-crédit est un formidable outil de dignité humaine », affirme Arnaud Poissonnier ancien gestionnaire de grande fortune.

 

Le fonctionnement de Babyloan est cependant plus complexe qu’un simple clic de Marie-Eve pour créditer le compte de Cuc. Babyloan s’est assuré les services des grandes structures françaises de micro-crédit pour sélectionner des IMF solides et sérieuses. Les Babyloaniens prêtent en réalité à ces IMF qui s’engagent à allouer les sommes à l’entrepreneur désigné. Sans intérêt pour le babyloanien, avec pour l’IMF et son fonctionnement. Une fois le prêt débloqué, le remboursement s’étale sur la période donnée. Marie-Eve a ainsi reçu 2,5€ par mois pendant un an de la part de Cuc. La responsable commerciale d’une très grande entreprise a été conquise.

 

En deux ans de Babyloan, Marie-Eve a acheté du riz, des fruits, une vache, trois taureaux, des dizaines de cochons et de moutons, elle a réparé un tuk-tuk, customizé un tricycle-taxi… Le site, lui, affiche plus d’un million d’euros de prêt, 7000 babyloaniens et 4000 projets financés. Sa prochaine étape : la France. « Nous voulions créer un volet France dès le début mais la loi n’avait pas prévu qu’une personne physique puisse financer un organisme de micro-crédit français. » Oubli réparé en juin dernier au parlement. Et Babyloan lance enfin son partenariat avec l’Adie, Association pour le droit à l’initiative économique.

 

Comment vont réagir les Babyloaniens ? Car si le projet moyen est aujourd’hui de 380€, monter un site Internet de commerce, un service d’aide à domicile ou un taxi-vélo en France fait grimper les dossiers à 2000 ou 3000 €. « C’est la grande inconnue, reconnaît Arnaud Poissonnier. Mais avec la crise, on a eu beaucoup de demandes pour une aide de proximité et certaines grandes entreprises sont plus intéressées par des projets français pour mobiliser leurs salariés, offrir des passeports cadeaux etc. » Marie-Eve qui ne fait plus tourner son portefeuille que par les remboursements de ses anciens prêts, se prépare à mobiliser la quinzaine d’amis et de membre de sa famille qu’elle a emmenés sur le site. Verdict dans quelques semaines.

 

Cécile Bontron, le Journal du Dimanche, le 28 novembre 2010

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Published by Cécile Bontron dans LE JOURNAL DU DIMANCHE le 28 novembre 2010 - dans Société
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