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7 septembre 2010 2 07 /09 /septembre /2010 09:30

Les big-brotherhaut-parleurs posés sur le petit bureau de la chambre crachotent un air de Muddy Waters. Son amie partie travailler, aucun autre bruit ne résonne dans le deux-pièces parisien. Charles se prépare à surfer sur le Net en solitaire. Ce géographe, lunettes fines et physique de basketteur, est trentenaire. Mais, pour le site qui lui permet d'écouter l'album du bluesman de Chicago, Charles a 100 ans. Lire la suite sur le Monde.fr

Cécile Bontron, Le Monde, 7 septembre 2010.

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7 août 2010 6 07 /08 /août /2010 14:20

Elles étaient cadres, sont devenues mères mais n’arrivaient plus à tout assumer. De plus en plus nombreuses, les mompreneurs lancent leur propre entreprise. Créneau privilégié: le e-commerce.


mompreneur-site.gifSes filles ont bien enfilé leurs gilets de sauvetage, leurs voiliers sont prêts à quitter l’embarcadère… Ségolène Finet a déjà le doigt sur le bouton "on" de son ordinateur. Bien calée dans le café du club de voile qui lui offre la connexion Internet salvatrice pendant ses vacances, elle va pouvoir gérer les urgences de son entreprise, MamaNANA. Oui, Ségolène est bien maman, mais elle est aussi entrepreneur. Et les deux sont intrinsèquement liés. Car l’ancienne directrice stratégie produits d’un grand groupe informatique a choisi de tout larguer et de monter sa propre boîte pour "voir grandir ses enfants".


Ségolène Finet est donc une mompreneur, selon le concept popularisé outre-Atlantique: une salariée, souvent de niveau hiérarchique élevé, qui, après le premier ou le second bébé, décide de créer sa propre entreprise. Le but: mieux harmoniser vie professionnelle et vie familiale. Beaucoup, comme Ségolène Finet, fuient des horaires trop lourds ou décalés, de trop longs déplacements, d’autres refusent une forme de placardisation due au statut de mère de famille.


Des horaires souples recherchés


Céline Fénié, la fondatrice de Maman Shopping et de l’une des deux associations militantes, Les Mompreneurs, témoigne: "Avec deux enfants en bas âge, on m’a bien fait sentir que je n’étais plus dans le groupe des personnes qui avaient un avenir." Leur refuge: le e-commerce, qui leur permet ces horaires souples tant recherchés. Et comme l’idée arrive souvent avec l’enfant, les mompreneurs se concentrent dans le créneau lié à la puériculture, la grossesse ou l’allaitement avant d’occuper les niches (bio, écolo ou exotique) des marchés de produits de beauté ou de services. La mompreneur de référence est d’ailleurs Sandra Wilson, une Canadienne qui a lancé en 1994 la marque de chaussons pour bébé Robeez. Son modèle initial: celui qu’elle avait tout simplement créé pour son fils, Robert.

logo-mampreneurs.png

Aujourd’hui Robeez emploie 400 personnes dans le monde et engendre 15 millions de dollars de chiffre d’affaires. En France, le phénomène émerge seulement depuis quelques mois. Difficile donc de chiffrer la tendance. Néanmoins, "on voit dans les salons de plus en plus de femmes enceintes ou de jeunes mamans avec une envie de travailler différemment", assure Alexandra Barth, consultante pour l’Agence pour la création d’entreprise (APCE). L’association créée par Céline Fénié en mars 2009 connaît d’ailleurs une progression fulgurante: en une année, Les Mompreneurs ont attiré 350 adhérentes, 2.000 membres sur le forum de son site, 1.600 membres du groupe Facebook et elle a organisé des rencontres, les MamCafés, dans une dizaine de villes en France.


Les success stories, comme Envie de fraises ou MamaNANA, restent rares


L’autre association militante, Mompreneurs France, lancée en 2008, s’oriente davantage vers le lobbying. Elle a créé le prix de la mompreneur de l’année dont la première édition a été décernée en novembre dernier au Salon des micro-entreprises. En creux, elle cherche à démontrer que les mamans sont des créateurs et chefs d’entreprise comme les autres. Tout bêtement. Mais sa fondatrice, Anne- Laure Constanza, se rappelle: "Quand j’ai voulu lever des fonds début 2007, les banquiers me regardaient comme si j’étais en plein délire postnatal, j’en ai vraiment souffert!"

Créée en 2006, son entreprise de vêtements de grossesse, Envie de fraises, affiche aujourd’hui 2 millions d’euros de chiffre d’affaires et emploie 10 salariés. Même réussite chez MamaNANA, qui ambitionne de passer de 770.000 euros de chiffre d’affaires en 2009 à 1 million d’euros cette année. Mais les exemples de success stories restent rares. Le phénomène est encore trop récent et il s’est emballé. "On voit une proportion de mompreneurs qui doivent raccrocher après six mois ou un an, souligne Céline Fénié, de Maman Shopping. Certaines se lancent juste avec une idée, sans étudier la viabilité du projet ni être formées en gestion et comptabilité. Il faut aussi prendre en compte que la première année il n’y a pas de salaire possible." Les mompreneurs, des créatrices d’entreprise comme les autres.


Cécile Bontron, Le Journal du Dimanche, le 7 août 2010

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1 juin 2010 2 01 /06 /juin /2010 23:17

RELIGION Un appel contre l'homophobie et la transphobie lancé par l'imam Tareq Oubrou, une association d'homos musulmans, un colloque à l'Assemblée nationale, une conférence internationale en Afrique du Sud… La planète islamo-gay gagne en visibilité.

 

« Je suis croyant et pratiquant et convaincu qu'il est possible de construire une représentation progressiste et humaniste à partir des textes religieux, sans qu'il soit nécessaire de les déformer, disséquer ou d'en jeter des parties… » Ludovic Lotfi Mohamed Zahed, président de la jeune association HM2F (Homosexuels musulmans de France), née en janvier 2010, reste passionnément attaché aux textes : « Je les ai chéris, adorés. Ils m'ont inspiré mes principes de vie, mes choix axiologiques au quotidien. Ils m'ont donné une colonne vertébrale… »

Pour ce jeune militant homosexuel né de parents algériens, il est hors de question de « découper ce qui nous gène », l'héritage est à prendre dans son entièreté : « A nous de nous réapproprier le texte ».

Le président d'HM2F revient tout juste d'Afrique du Sud où se tenait la 7ème conférence bisannuelle mondiale d'homosexuels musulmans. Un pays au regard duquel, la France fait figure d'outsider en matière de droits LGBT (1) : L'Afrique du Sud a déjà rendu possible le mariage et l'adoption homo et a inscrit, dès 1996, dans sa constitution, l'égalité des droits aux homosexuel(le)s. Ce qui n'empêche pas, par ailleurs, la pratique des « viols correctifs » de lesbiennes… « pour les guérir ».

 

Pas esclaves des textes

 

Le jeune militant est encore un peu sonné par les neuf jours de voyage (c'était lors de l'interruption du trafic aérien mondial, en avril). Mais face aux questions sur la violence des textes afférents à l'homosexualité, ses idées ne semblent pas obscurcies par le nuage du volcan islandais : « On n'a pas à être esclave de textes écrits il y a 1400 ans et encore moins de la représentation de ces textes qui datent de plus de 1000 ans. L'islam a donné des droits aux femmes à une époque où elles pouvaient être vendue pour trois chèvres et deux chameaux. C'était une révolution. Alors 1400 ans après, notre devoir est bien sûr d'aller beaucoup plus loin ».

Pour le jeune homme, renvoyer au texte, c'est s'approprier l'héritage, et non être prisonnier de son interprétation. « Ne pas savoir d'où l'on vient, serait faire le jeu des islamistes. Ca a été l'erreur durant des années des réformistes, en Tunisie, en Turquie… On a réformé par le haut et sans consensus. C'est sans doute aussi la cause du schisme que connaissent aujourd'hui les églises anglicanes ».

 

Des imams contre l'homophobie

 

Pourtant, le président reconnaît ne pas avoir de positions tranchées sur le sujet : « tout simplement parce que nous n'avons pas à en avoir. Nous ne sommes pas une association religieuse. Nous n'avons pas non plus de solution miracle sur la façon de concilier la foi et la sexualité de manière générale, l'homosexualité en particulier ». En quatre mois d'existence, l'association compte déjà plus d'une cinquantaine de membres, plus de 300 sympathisants et le soutien de quelques imams. Et si les femmes sont encore minoritaires, la parité est fortement souhaitée.

On est encore loin d'une « bénédiction », mais c'est un premier pas. Le 17 avril dernier, l'imam de la mosquée de Bordeaux, Tareq Oubrou, lançait avec quelques intellectuels de différentes confessions, dans le quotidien Le Monde, « un appel contre l'homophobie et la transphobie ». Dans le texte, les signataires disent leur inquiétude face à l'augmentation de « cette tendance répressive », affirment que l'homosexualité comme la transsexualité sont « des faits qui ont toujours existé et existeront toujours » et qui n'ont rien de pathologique. Ils soulignent enfin le devoir des religions de s'opposer à l'intolérance et d'en appeler à l'universalité des droits de l'homme : « C'est au plus haut niveau interreligieux que nous devons prendre la parole, rappeler les règles universelles des droits de l'homme, et ne pas laisser croire que nos Eglises et confessions religieuses sont complices de ce nouveau discours violent qui se répand, appelant à un ordre moral fantasmatique discriminatoire, et qui jamais n'avait existé comme tel ».

Rien de vraiment révolutionnaire sans doute, mais les prises de positions publiques sinon en faveur des droits des homos au moins contre l'homophobie, sont suffisamment rares de la part de personnalités religieuses pour mériter d'être soulignées. De plus, l'imam Oubrou appartient à une fédération qui ne s'est jamais spécialement illustrée pour son ouverture d'esprit.

 

Un abîme d'ignorance

 

Lors du dernier congrès de l'UOIF (2), en avril dernier, un stand consacré aux vérités scientifiques de l'islam y décrivait en effet les homosexuels comme vecteurs de virus spécifiques et présentait le sida comme une punition divine. Une « chlada » de hadiths apocryphes et d'ahurissantes « vérités scientifiques » contribuaient à étayer la propagande UOIF et entraîner les visiteurs dans un abîme d'ignorance.

A contre courant, le 17 mai dernier, l'imam Oubrou participait encore, à l'Assemblée nationale, à la journée mondiale contre l'homophobie, en présence de l'association HM2F. Le thème en était les religions. En 2004 déjà, le Manifeste des Libertés, regroupant des personnes de culture musulmane et signé par des personnalités comme Soheib Bencheikh, ex-mufti de la mosquée de Marseille et chercheur en science religieuse, se positionnait clairement contre l'homophobie : « Nous considérons (…) que la reconnaissance de l'existence de l'homosexualité et la liberté pour les homosexuels de mener leur vie comme ils l'entendent sont un indéniable progrès ».

 

« L'acceptation de nous-mêmes »

 

Pourtant, les homosexuels musulmans constitués en association n'attendent pas la reconnaissance de leurs pairs. Du reste, c'est aussi une grande liberté de l'islam que de ne pas avoir de clergé. « Nous recherchons d'abord l'acceptation de nous-mêmes, explique Ludovic Lotfi. C'est une réflexion personnelle que chacun alimente comme il le peut, et que nous avons, nous, décidé de nourrir au niveau d'un collectif citoyen, d'une association ».

Combattre les préjugés, au sein de la Oumma, comme au sein de l'Eglise catholique qui connaît aujourd'hui un recul sans précédent, reste un combat permanent. Ludovic Lotfi Mohamed Zahed en sait quelque chose, lui qui, avant de créer HM2F, a d'abord milité à David et Jonathan, l'association des gays cathos. Cette association, vieille de 40 ans a toujours accueilli des musulmans, mais aussi des juifs, désireux de partager une réflexion autour de la foi et de l'orientation sexuelle. Un mariage souvent douloureux pour ces croyants qui n'envisage pas une seconde de se détourner de leur religion. C'est pourtant le choix de nombreux homosexuels de différentes confessions : rejeter tout lien avec leur religion d'origine pour gagner, peut être, en sérénité. Car si on parle des conversions à l'islam, souvent plus visibles, on ignore les musulmans, plus nombreux, qui quittent l'islam.

 

« Ambiguïté vertigineuse »

 

Dans une récente émission de télévision, l'écrivain marocain ouvertement homosexuel Abdellah Taïa rappelait « l'ambigüité vertigineuse » de certains versets du Coran concernant l'amour des éphèbes et ce qui est promis au paradis. Une tradition de la célébration de la beauté de l'éphèbe qui a continué dans la poésie, chez des écrivains arabes comme Abu Nawas ou Al-Jahiz (auteur d' Ephèbes et courtisanes) au IXe siècle.

Pour l'imam homosexuel sud-africain Muhsin Hendricks, interrogé dans le film documentaire Djihad au nom de l'amour de Parvez Sharma, « on ne peut pas simplement prendre les versets du coran et les utiliser comme une condamnation aveugle de l'homosexualité. Des étrangers arrivaient dans la cité de Sodome et Gomorrhe où ils étaient violentés sexuellement par les habitants. Selon le Coran, cette abomination durait depuis longtemps. C'était un viol pratiqué par un homme sur un autre. Dieu, ici, ne se réfère pas à une relation homosexuelle, mais à un viol homosexuel ».

Quoiqu'il en soit, « Nous n'avons pas à être infra-humanisés. Nous ne sommes ni des animaux, ni des sous-hommes » lance le président de HM2F. « Je n'ai pas envie non plus de voir en France des gens débarquant de Suisse où d'ailleurs pour venir nous dire que les homosexuels sont des pervers, des déséquilibrés et imposer une représentation hégémonique hétéro-normée de ce que doit être l'être humain ».

 

« Sincère schizophrénie »

 

Le militant se méfie plus que tout de ceux qui parlent toujours d'éthique. La mainmise sur toute une société peut être en effet bien plus efficace qu'une prise de pouvoir politique. Nous l'avons vu avec les Frères musulmans en Egypte : « Aujourd'hui, les gouvernements doivent établir des consensus permanents, réformer le code de la famille, changer les lois pour s'adapter au contre pouvoir islamiste.

Autre avatar, « dans la réforme radicale, Tariq Ramadan propose une vision réformée de l'islam. Mais à la fin, il nous fait un schéma contredisant tout ce qu'il vient de dire sur plus de 300 pages en mettant l'islam au-dessus de tout… Ca n'est pas possible dans une société sécularisée… Je pense que certains réformistes ont une démarche sincère. Ils veulent intégrer les droits de l'homme, la liberté de pensée, d'expression… Le problème est qu'il n'y a pas de demi-mesure en la matière. Soit on est libre de dire ce qu'on veut et d'être ce qu'on est, soit on ne l'est pas. Je qualifierais la démarche de Ramadan de sincère schizophrénie ».

Une démarche d'autant plus inutile et nuisible que « plus on avance, plus on mûrit la représentation de ce qu'est l'humanité, plus on comprend que c'est à nous de construire la représentation de notre foi, de notre spiritualité, de notre religion ».

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juin 2010

 

 

(1) Lesbiennes, gays, bisexuels et transsexuels.

(2) Union des Organisations Islamiques de France

 

Voir aussi la video de l'intervention du président de l'association Homosexuels musulmans de France à l'assemblée nationale :

 

 

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1 mai 2010 6 01 /05 /mai /2010 01:59

ENQUETE Le plus grand centre de rétention de France, Mesnil-Amelot 2, près de Roissy, est fin prêt. A l'abri des regards, cette installation high-tech de 240 places dont 40 places pour les enfants et familles, achève le processus de deshumanisation et rationalisation de la rétention administrative pour les étrangers en situation irrégulière. Associations et syndicats montent au créneau.

 

« Lorsqu'une personne énervée, désespérée ne peut jeter la table contre le mur, parce qu'elle est vissée au sol pour des raisons de sécurité, le risque est grand qu'elle jette sa tête contre le mur. C'est ce que nous constatons déjà régulièrement dans le CRA (centre de rétention administratif) Mesnil-Amelot 1 et c'est ce à quoi nous avons assisté à raison de plusieurs fois par jour dans l'ancien CRA de Vincennes. Le corps reste cet espace imprenable par l'administration ».

 

Clémence Richard, intervenante pour la Cimade au CRA de Mesnil-Amelot 1 (au nord-est de la plateforme aéroportuaire de Roissy et à 1 km de Mesnil-Amelot 2), vit au quotidien le processus de deshumanisation de la rétention et dénonce l'objectif de l'administration d'agir, plus encore aujourd'hui, à l'abri du regard de la société civile.

 

C'est un isolement effrayant qu'elle décrit : isolement des retenus par rapport aux bâtiments administratifs des intervenants, isolement par rapport à leur famille (accès très difficile du lieu, loin de toute agglomération urbaine)… Absence d'intimité : des portes de chambres vitrées, des caméras extérieures permettant de visionner l'intérieur, des détecteurs de mouvements. Une déshumanisation en marche : des personnes reconnues uniquement par leur numéro de PV (et non plus par leur nom), des comptages, matin et soir… le tout sous le bruit assourdissant des avions, comme l'épée de Damoclès au-dessus des retenus.

 

L'association des Amis de la fondation pour la mémoire de la déportation s'est même émue du projet qu'elle juge « inoppotun et contradictoire avec l'accueil humain qui doit être réservé à ces migrants chassés de leur pays ». L'association rappelle que, de 1939 à 1944, « des 'étrangers indésirables', notamment des réfugiés espagnols fuyant le franquisme, des antifascistes et des juifs persécutés par le nazisme ont té internés dans divers lieux qui furent ultérieurement, parfois, des antichambres de la déportation ». Par ailleurs, une pétition lancée sur le site de la Cimade a déjà recueilli 35 000 signatures.

 

Un avion toutes les 30 secondes

 

Le comité d'accueil est là. Police et CRS prèts à intervenir, le 29 mars dernier, jour initialement prévu pour l'ouverture du centre et finalement reporté sine die. A quelques centaines de mètres du Mesnil-Amelot 2 (Seine-et-Marne), les banderoles se déploient : "Non au traitement inhumain des immigrés", "non à l'enfermement des enfants"… Deux cars, près de 300 personnes, militants associatifs, journalistes, élus, parviennent à atteindre le lieu avant que toutes les routes de campagne environnantes ne soient finalement bloquées.

 

Au micro, se succèdent des représentants de la Cimade, de la LDH (Ligue des droits de l'homme), du Mrap… que l'on peine quelquefois à entendre sous le bruit infernal des avions (un toutes les trente secondes environ) : Le centre est installé presque en bout de piste. Tout est dénoncé : la non séparation des pouvoirs, la tenue d'audiences par visioconférence, des juges otages de la course aux chiffres du gouvernement, la politique des rafles d'enfants qui s'apprêterait à reprendre de plus belle et même l'illégalité d'un centre dépassant le maximum des 140 places autorisées (article R. 553-4 du Ceseda).

 

Pour cela, l'administration avait d'ailleurs trouvé un subterfuge assez grossier : la présentation d'une division en deux centres de 120 places. « Une pure fiction administrative » dénonce Damien Nantes, responsable à la Cimade du service des étrangers, qui décrivait, la semaine précédente, plan à l'appui, lors d'une conférence de presse, une structure unique, entourée d'une même enceinte, dotée d'une seule entrée et fonctionnant comme une entité. La Cimade rejointe par le Syndicat des avocats de France, le Gisti, l'association Adde (Avocatspour la défense des droits des étrangers) et le Syndicat de la magistrature, avait d'ailleurs déposé devant le Conseil d'Etat, en janvier dernier, un recours contre l'arrêté du 14 janvier 2009 de construction du centre.

 

Après des discours véhéments et passionnés, les associations se dirigent, dans le silence, vers le barrage des CRS bloquant la route du Mesnil-Amelot 2 et rejoignent un pacifique cercle de silence entouré d'un immense drap blanc contenant les plus de 800 messages écrits à destination des retenus.

 

Une justice d'exception à l'abri des regards

 

« C'est une justice qui travaillera directement du producteur au consommateur » résume de manière assez cynique Patrick Henriot, vice-président du Syndicat de la Magistrature. L'administration a en effet jugé utile de joindre à ce centre ultramoderne, ce qu'elle appelle un « village judiciaire » : des salles d'audience à l'intérieur même du centre de rétention, où les juges des libertés et de la détention pourront statuer sur les demandes de prolongation de la rétention, en toute quiétude, à l'abri du public, ce que conteste le ministère de la Justice [Voir entretien avec Guillaume Didier].

 

Pour Patrick Henriot, « ces dispositifs contreviennent aux principes fondamentaux du procès équitable. A commencer par la publicité des débats. Cette justice est totalement contraire à la Convention européenne de sauvegarde des droits de l'homme » (1). Au Syndicat des avocats de France (SAF), on dénonce aussi cette remise en cause de la séparation des pouvoirs et cette justice de plus en plus sous contrôle de l'exécutif.

On s'inquiète aussi d'autres projets de loi : « La saisine du juge des libertés est prévue actuellement dans les 48 heures. Le projet de loi Besson, en cours de discussion, prévoit une saisine dans les cinq jours » explique Marianne Lagrue, avocate et représentante du syndicat. « Durant cinq jours, l'administration pourra ainsi faire ce qu'elle veut : renvoyer les étrangers là où elle le souhaite, sans contrôle judiciaire, sans possibilité de défense. Nous ne pouvons laisser passer une telle réforme ». Le syndicat s'oppose fermement à ce projet de village judiciaire, et contre ce « trois en un : un camp, un prétendu lieu d'audience, un endroit de refoulement ».

 

« la chasse à l'enfant est ouverte ! »

 

On craint aussi le pire à RESF (Réseau éducation sans frontières). « Avec ces 40 places réservées aux familles, les bambins pourront bénéficier de l'hospitalité des autorités françaises » ironise Richard Moyon, porte-parole Du réseau. « Le gouvernement français ne parvient plus à expulser les familles, même durant les vacances scolaires. De ce fait, les places qui leur sont réservées dans les CRA actuels restent sous-occupées. Car partout, dans les écoles, les quartiers, les gens se dressent contre l'enlèvement des enfants et tentent d'empêcher l'expulsion des parents, provoquant même des manifestations ».

 

En 2007, 247 enfants ont été enfermés en centre de rétention, dont 80% de moins de 10 ans. En 2008, ils étaient 222. Mais la mobilisation reste extrêmement efficace. Une seule famille connue des associations a pu être expulsée en 2009. Pour RESF, ces places réservées ne peuvent donc signifier que le gâchis des deniers publics ou bien le funeste projet d'entamer une véritable « chasse à l'enfant à grande échelle », compte tenu des délais appliqués actuellement pour les expulsions lorsqu'il s'agit des familles.

 

« Le gouvernement est-il décidé à ouvrir une chasse à l'enfant ? » s'interroge Richard Moyon. « Il est de la responsabilité des parents, des enseignants, des médias, de toute la population de se mobiliser ».

Autre point d'inquiétude des associations : la réadmission (2) de plus en plus fréquentes de familles. « Entrées dans l'espace Schengen par un autre pays, elles sont souvent arrêtées au petit matin, expulsées de façon expresse et se retrouvent en Pologne ou au Kossovo le jour-même ou le lendemain. Elles ne séjournent que quelques heures en rétention, sans passer devant un juge des libertés », explique Armelle Gardien (RESF).

 

L'enfermement, mode de gestion des migrants

 

« Dans toute l'Europe, l'enfermement devient un mode de gestion des populations migratoires. Le centre Mesnil-Amelot 2 est un camp d'internement administratif. C'est la création d'un univers carcéral qui ne veut pas dire son nom, explique Damien Nantes, de la Cimade. On prévoit donc d'enfermer des familles, la création d'une justice d'exception et l'alignement de la France sur une logique européenne sécuritaire et de mise à l'écart des étrangers migrants ».

 

C'est une tendance générale observe-t-on à l'association Migreurop. « Partout, les politiques européennes érigent des camps d'internement comme mode de gestion des flux migratoires », constate Sara Prestianni. Migreurop a d'ailleurs tenté de les recenser. Le réseau en a compté plus de 250 à l'intérieur du territoire européen, 350 si l'on ajoute les camps sous-traités à l'extérieur par l'Union européenne. L'Italie a annoncé la création de dix nouveaux centres, la Grèce de cinq. Mesnil-Amelot est un exemple éclatant de la tendance de ces nouveaux grands centres déshumanisants, souvent polyfonctionnels et dotés de hautes technologie de contrôle.

 

Automutilations, suicides… ces centres constituent des foyers de violence en tout genre. On observe aussi des révoltes, comme ces dernières semaines en Italie, en Turquie ou en Grèce. « Dans le plus grand centre d'Europe, celui des Canaries (1200 places), la police justifie la violence par le nombre, se désole Sara Prestianni. 'Concrètement, dit la police, on est obligés de temps en temps de les tabasser pour les faire mettre à la queue pour faciliter la distribution des repas' ».

 

Un allongement de la durée d'enfermement

 

Ces grands centres, dénonce aussi l'association, ne permet plus le suivi médical ou juridique des migrants. La transposition de la Directive retour (nommée « directive de la honte » par les associations) a justifié le prolongement de la durée de rétention de 40 à 60 jours en Espagne, de 2 à 6 mois en Italie, de 3 à 6 mois en Grèce. L'avant projet de loi français propose, lui, de passer de 32 à 45 jours, alors même qu'il y a deux ans, Brice Hortefeux, ministre de l'Immigration, assurait que la directive « ne changera en rien la politique française » et qu'en matière de durée de rétention, il n'était « pas question de modifier la durée maximum ».

 

Ces prolongements de durée de rétention ont été votés partout en Europe sans aucun changement structurel des lieux d'enfermement. Finalement, des drames qui se sont déroulés dans le centre de rétention de Vincennes et du procès qui fit suite à l'incendie, le 22 juin dernier, les autorités n'auront tiré aucun enseignement. Le pire est devant nous, mais un peu plus loin, bien à l'abri des regards.

 

 

Yann Barte, le Courrier de l'Atlas, mai 2010

 

(1) L'article n° 6 de la Convention définit dans le détail le droit à un procès équitable, y compris le droit à une audience publique devant un tribunal indépendant et impartial.

 

(2) Les accords de réadmission relèvent d'une convention entre deux Etats, visant à contraindre l'un d'entre eux d'accepter de recevoir des personnes qui peuvent être, ou non, ses ressortissants, et qui viennent d'être expulsées par l'autre État.

 


 Voir l'interview de Guillaume Didier, porte-parole du ministère de la Justice à propos du CRA Mesnil-Amelot


 

 

VIDEO / Avec près de 300 militants associatifs, élus, journalistes, j'ai pu me rendre près du centre de rétention Mesnil-Amelot 2 dont l'ouverture, prévue ce 29 mars 2010, avait finalement été retardée. Un cercle de silence était organisé.
Ce centre illégal de 240 places (la loi n'en autorise que 120) abrite des salles d'audiences, pour rendre la "justice" à l'abri du regard extérieur et offre 40 places pour les familles. L'annonce probable disent les association de l'ouverture prochaine d'une véritable "chasse à l'enfant".

 

 

 

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1 mai 2010 6 01 /05 /mai /2010 01:13

Guillaume Didier

Porte-parole du ministre de la Justice

 

 

Le Syndicat de la Magistrature et le syndicat des avocats dénoncent une justice d'exception pour étrangers qui sera rendue dans l'enceinte même du centre Mesnil-Amelot 2. Que leur répondez-vous ?

 

Contrairement à ce que disent certains syndicats et associations, il n'y a pas de salles d'audiences à l'intérieur du CRA. Les salles sont prévues à proximité immédiate du centre, avec une entrée autonome pour le public et les magistrats.

 

Sur place, je n'ai pourtant vu que des champs autour du centre et les plans n'indiquent qu'une entrée unique…

 

Les salles sont à proximité. Elles touchent le centre. A combien de mètres… je ne sais pas, toujours est-il qu'il y a une entrée autonome pour le public et les magistrats. Les principes de la justice judiciaire sont donc tout à fait respectés, notamment la publicité des débats et le libre accès aux salles d'audiences.

Dès 2003, des salles d'audience avaient été installées à l'intérieur de centres de rétention. La Cour de cassation avait annulé en 2008 les décisions rendues dans ces lieux.

La cour de cassation a rappelé, en effet, que les salles d'audience devaient être à l'extérieur du centre de rétention, ce qui est le cas maintenant. Les salles du Mesnil-Amelot respecteront les exigences de la Cour de cassation et du Conseil constitutionnel. Notamment celle d'une entrée autonome. Il n'y a aucun doute là dessus, je suis formel.

 

Pourquoi proposer alors dans le projet de loi loppsi 2 (1) un amendement prévoyant cette possibilité de salles dans les centres ?

 

Attendons. Il ne vous a pas échappé que ce n'est pas un amendement du gouvernement (2), que le texte est en cours de discussion et que rien n'est décidé. Voyez avec le parlementaire qui porte l'amendement. Pour l'heure, le législateur a entendu limiter les transferts, contraires à la dignité des personnes, pour une bonne administration de la justice. Le principe de la publicité de l'audience et l'accès à la salle d'audience sont respectés.

 

Faut quand même y aller là-bas. C'est un peu le bout du monde…

 

Non, mais vous trouvez plus digne qu'il y ait de longues attentes, de longs transferts pour les personnes retenues ou que le public ait à se déplacer ? Vous me dites « c'est au milieu de nulle part », peut être, mais le Conseil constitutionnel a validé le principe de ces salles et c'est un grand progrès que nous assumons, que ce soit le juge qui se déplace et non les justiciables. Les associations connaissent parfaitement les lieux et les procédures pour y assister. Et ce n'est pas parce qu'il n'y a rien autour que c'est dans l'enceinte.

 

Ca veut dire qu'il suffit de mettre un grillage entre les deux ?

 

Les lieux en eux-mêmes… je ne peux pas vous dire… que ça touche ou… Mais ce n'est pas dans l'enceinte du centre. Je ne voudrais pas que le Syndicat de la magistrature découvre qu'en France nous avons des gendarmeries, des locaux de police qui touchent les locaux de justice, c'est le cas dans dans de très nombreux palais de justice. Certains sont même reliés à la gendarmerie par des souterrains. Vous avez aussi, au sein du palais de justice de Paris, toute une imbrication… qui ne portent pas atteinte à l'indépendance des juges. Il y a un centre de rétention administrative et deux salles d'audiences distinctes.

 

Vous dites qu'il n'y a qu'un centre. Or, l'administration parle de deux, comme pour justifier le dépassement illégal des 120 places. Il s'agit donc d'un seul centre de 240 places ?

 

Je n'en sais rien, un ou deux ? Je ne m'occupe que des bâtiments judiciaires. Je préfère que ce soit le ministère de l'Immigration ou de l'Intérieur qui vous réponde.

 

Vous ne connaissez donc pas le lieu ? Connaissez-vous la date prévue d'ouverture du centre ?

 

Je suis habilité à répondre au nom du ministère de la Justice sur ce qui relève du ministère de la Justice. Je ne suis pas porte-parole du gouvernement. Je ne suis pas le ministère de l'Intérieur, je ne suis pas le ministère de l'Immigration, chacun parle de ses sujets. Je ne suis pas habilité à répondre non plus sur la date.

 

L'administration a aussi avancé des raisons budgétaires pour justifier cette justice délocalisée. Il semble pourtant que les coûts soient exorbitants. La simple location du câblage assurant la connexion sécurisée (3) des salles aux tribunaux par exemple devait coûter 200.000 euros par an…

 

Ce chiffre-là, on me l'a déjà sorti ! Ce n'est qu'une des multiples options envisagées et nous sommes en train de trouver des solutions moins coûteuses. Mais effectivement nous souhaitons investir durablement pour que les juges puissent travailler dans de bonnes conditions et c'est aussi dans l'intérêt des justiciables.

 

Propos recueillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, mai 2010

 

(1) Loi d'orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure.

(2) Le rapporteur Eric Ciotti est quand même un député UMP (Alpes maritimes).

(3) Réseau sécurisé RPVJ (réseau privé virtuel justice).

 

Voir article complet sur le CRA Mesnil-Amelot 2

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12 novembre 2009 4 12 /11 /novembre /2009 11:40

 

Enrôlement des filles, passage des frontières, matraquage physique et psychologique pour briser leur résistance, les mafias du sexe tiennent d’une main de fer des réseaux de traite très organisés. Enquête en Moldavie, l’un des pays les plus touchés au monde.


Lorsqu’elle est revenue sur les routes boueuses du village, croisant les ânes et leurs attelages de ce coin paumé de Moldavie, Irina* s’est sentie comme « une bête sauvage ». Cernée par des gens qui ne comprenaient rien. Ses parents, les voisins, tout le village la croyaient partie travailler sur les marchés d’Antalya, la « riviera » turque. Elle aussi. Une seule personne connaissait son cauchemar. Et Irina lui avait fait confiance : après tout, cette amie lui avait refilé son propre boulot. Elle était même sûre que le salaire serait bon, vus les nouveaux vêtements clinquants de sa copine. Silhouette très mince, grands yeux noisette dans un visage fin, la jolie Irina a sauté dans l’avion… pour se retrouver séquestrée dans un bordel turc, enchaînant les passes comme un fantôme. Au bout d’un mois et demi de calvaire, vendue et revendue plusieurs fois, la jeune moldave a réussi à déjouer la vigilance de ses bourreaux, monter sur les toits et s’enfuir. Epique. Et rare.

 

Le système est si bien verrouillé que peu de victimes de la trafic d’être humains parviennent à s’échapper. Difficile alors de connaître l’ampleur du phénomène. On parle de plus de 10 000 jeunes moldaves enrôlées chaque année dans la prostitution forcée. Une chose est sûre : la Moldavie, petit Etat le plus pauvre d’Europe, est l’un des pays les plus touchés au monde par ce nouvel esclavagisme transfrontalier. Ses réseaux s’étendent partout : Europe, Moyen-Orient, Asie. Mais les destinations peuvent changer très vite, les trafiquants s’adaptant constamment. Au marché, aux lois, aux victimes elles-mêmes. 


Ils ont ainsi abandonné les rapts, l’entassement dans des camionnettes et les passages clandestins de frontières des années 1990. Trop visibles, trop risqués. Aujourd’hui, les femmes prennent l’avion avec des papiers en règle et en connaissant exactement leur destination. Difficile de les arrêter. Certaines savent qu’elles vont devoir tapiner. Mais pas dans quelles conditions. La grande majorité croit partir travailler comme vendeuses, serveuses ou danseuses… Et pour les attirer, les mafias moldaves font preuve d’une créativité redoutable. Elles sont d’abord passées par les petites annonces mais grâce au travail des ONG, les moldaves s’en méfient. Qu’à cela ne tienne, les trafiquants développent aujourd’hui des stratégies toujours plus perverses. 


Lena*, grande blonde à la coupe carrée et aux épaules voûtées, travaillait sur les marchés de Chisinau, la capitale. Un jeune homme de 25 ans l’a accostée sur son stand. Il lui a fait le coup du Prince Charmant, lui expliquant qu’elle valait bien mieux que Chisinau, sa vie monotone et sa paie de misère. Lena y a cru très fort. Elle a atterri sur les trottoirs moscovites. Cinq ans après, elle tente de survivre au sida pour sa fille Maria, née cinq mois après son retour. Mais le traumatisme ne la quitte pas.


Dans les campagnes, les mafias jouent davantage l’option « proche ». Et parfois très proche. En se baladant sur l’une des rares routes goudronnées du village, la frêle Irina pointe la « discothèque », un grand bloc de béton monolithique. « Le propriétaire a vendu ses deux filles, lance-t-elle. Il a pu investir. » Il a touché entre 500 et 1000 dollars par gamine, alors que le salaire moldave moyen tourne autour de 150 dollars. Juste derrière la discothèque, il a construit une jolie petite maison pour l’une de ses enfants trahies. Il n’a jamais compris pourquoi elle n’en voulait pas.


Mais depuis trois ans, les réseaux ont trouvé plus rentable que le Prince Charmant ou le traître familier. Ils ont dégotté le parfait rabatteur : une personne de confiance, qui peut berner une multitude de filles, et sauter sans dégât. Les victimes elles-mêmes. Le deal : la liberté en échange d’une à cinq proies. Et le job n’est pas si compliqué : il suffit juste de faire baver les copines devant un train de vie cliquant et de leur refiler le plan en or. Comme celui qui a fait rêver Irina. « Elles se disent que les filles se débrouilleront et qu’enfin, le trafiquant va les laisser tranquilles, elle et leur famille, explique Alina Budeci, psychologue dirigeant le centre d’accueil de l’ONG La Strada à Chisinau. Mais après quelques temps, le trafiquant réapparaît en critiquant les filles envoyées… il faut en trouver d’autres. » 

La misère de la Moldavie fait clairement le jeu des trafiquants. Mais elle n’explique pas à elle seule l’extrême naïveté de certaines filles. Difficile à croire, mais Irina avait déjà échappé à l’esclavage sexuel à Chypre avant la Turquie. Et l’histoire était la même. Sauf qu’à Chypre, la l’hypocrite législation abolie l’an dernier requérait… des tests de MST avant le début du contrat de danseuse ou de serveuse. Une nuit avec ses futures collègues, et elle profite du passage à l’hôpital pour fuir. Mais quelques mois plus tard, elle s’envole pour Antalya... « 85% des victimes de trafic ont subi des abus au sein de leur famille, explique Alina Budeci, manager du centre de jour spécialisé de l’ONG La Strada. Elles développent des comportements de victimisation : on leur a tellement martelé qu’elles ne valaient rien que lorsqu’elles rencontrent quelqu’un qui s’intéresse à elles, il peut facilement les manipuler. » Les mafieux ne s’y trompent pas : ils vont chercher les filles dans les campagnes, ciblent les post ados, les mères célibataires, les enfants de migrants ou de familles violentes et alcooliques. 


Et une fois enfermées dans un réseau, les filles ont peu de chance de s’échapper. Déjà en Moldavie, le recruteur ne les lâche pas tant qu’elles n’ont pas franchi la frontière. Et arrivées en Turquie, à Chypre ou aux Emirats Arabes Unis, elles n’auront plus un souffle de liberté. Irina a été ainsi emmenée dans un appartement. Des hommes l’y attendaient. Viols, tabassage, drogues dures, privation de nourriture. Encore et encore. Rien n’est épargné aux victimes tant qu’une once de résistance perdure. Et même lorsqu’elles finissent par accepter la vingtaine de clients quotidienne. « Les premiers sont en général des amis du proxénète. Si la fille ose leur demander de l’aide, la torture recommence » explique John O’Reilly, ancien membre de l’unité de lutte de l’ONU et auteur d’études sur le silence des victimes de trafic. « Elles comprennent rapidement que personne ne viendra les sauver. ». Brisées, perdues dans un pays dont elles ignorent la langue, les victimes ne tentent même plus de s’échapper, ni de parler à qui que ce soit. La fuite épique de la si solide Irina sur les toits du bordel est une exception. « La personne la plus importante de leur vie est le trafiquant. Si elles font ce qu’il dit, elles vivent. Que quelqu’un essaie de perturber leur relation, et elles pensent immédiatement que leur vie est en danger, décrypte le policier irlandais. C’est pour cela que les policiers entendent souvent : « je suis contente d’être là » » D’autant que les trafiquants ont scellé le piège en laissant les filles garder un peu d’argent pour envoyer à leur famille. Résultat : en Moldavie, personne ne s’inquiète et à Antalaya, Nicosie ou même Paris, les policiers trouveront les reçus de l’argent envoyé dans la chambre des filles. Elles touchent de l’argent, ce sont donc des prostituées consentantes. Fin de l’enquête. Les victimes elles-mêmes tombent dans le panneau. Alina Budeci rapporte : « Les trafiquants leur disent : « je te paie, tu es nourries, logée. Et tu es venue toi-même avec ton passeport ! » C’est difficile de se sentir victime. »


La cage est quasiment hermétique et ne requiert que peu de gros bras pour la surveiller. « Il n’y a pas besoin d’être beaucoup avec la contrainte physique et morale que subissent les filles, souligne Jean-Marc Souvira, le chef de l’OCRTEH (Office central de répression de la traite des êtres humains). Pour une dizaine de prostituées, on a généralement deux recruteurs plus le chef qui gère le réseau au pays, et deux ou trois proxénètes qui tiennent les filles. »


Mais pour l’Etat moldave, il n’existe pas de réseaux internationaux se vendant et se revendant les victimes. Ici, comme ailleurs, seuls les petits recruteurs peuplent les prisons. Et lorsque la police tente d’envoyer des commissions rogatoires dans les pays destinataires, elles restent la plupart du temps lettres mortes, surtout en Turquie, première destination des réseaux moldaves. Pas de quoi inquiéter les mafias du sexe. 


Cécile Bontron, Le Nouvel Observateur, 12 novembre 2009 

 

*les prénoms ont été modifiés

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17 septembre 2009 4 17 /09 /septembre /2009 10:57

Qu'il s'agisse d'un lancement de produit ou d'un opération de relation presse, l'évènement se doit d'être créatif, innovant et dans l'air du temps. En un mot : tendance. Les bureaux de styles peuvent-ils être une source d'inspiration pour l'événementiel, comme ils le sont pour la mode ou l'art de vivre ? Réponse des pro de la tendance.

« La tendance, c'est la dissidence ! Lance avec passion Vincent Grégoire, directeur artistique du département Art de vivre chez Nelly Rodi. La tendance n'est pas ce qui apaise mais ce qui stimule, dérange. C'est un déséquilibre qui crée du mouvement, de l'innovation, de la vie. La tendance c'est l'émanation d'une marginalité. Quelque chose qui a l'air petit mais qui va générer de l'attente, de la demande. Nous détectons des signaux émergents. Nous ne faisons pas les tendances, nous les observons, les analysons, nous cherchons des indices, de nouvelles énergies. » Première mise au point sur ces mystérieux bureaux de styles qui proposent avec deux d'avance ce qui nous séduira demain. Détecteurs de tendances, leurs directeurs artistiques ne sont ni des gourous ni des visionnaires animés de leur seule intuition. Mais des hommes et des femmes qui mettent dans la lumière des possibles, en s'appuyant sur un travail d'anticipation, de décryptage, d'analyse des comportements et d'identification des positionnements. « Nous alimentons nos inspirations de recherches prospectives très en amont des modes, explique Annie Ziliani, directrice de la stratégie et de l'innovation chez Peclers. Nous les recoupons, les validons... C'est un travail de veille et de recherche des nouvelles aspirations des consommateurs et des clients de tous secteurs. Nous réveillons ce qui est à l'état lattent avec toujours un quart d'avance. C'est une démarche très excitante. »
La tendance, un argument de plus pour convaincre Les bureaux de styles produisent chaque année des cahiers de tendance à deux ans, dans les domaines de la mode vestimentaire, des cosmétiques, de l'art de vivre ou encore sur nos modes de consommation de façon plus général. Existe-t-il un cahier de tendance événementiel ? « Non, réponds Annie Ziliani de Peclers, quand nous sommes interrogés sur un événement, nous nous intéressons au secteur d'activité auquel appartient le produit ou l'événement. Comme un aboutissement sur les tendances du secteur. Plus qu'un cahier, nous donnons des indications pour valoriser le produit ou l'événement. Nous le repositionnons pour mieux le comprendre et donner envie à la presse ou aux participants de s'y intéresser. » Le Whif, c'est ainsi retrouvé propulsé au rang de star pendant le dernier festival de Cannes. Le mini inhalateur de saveurs cacao accompagnait systématiquement les cafés servis au Martinez de Cannes. Peclers à travaillé en amont avec Le Laboratoire, lieu de création Artscience parisien, sur le positionnement de son produit, son packaging et comme force de proposition pour détecter des opportunités de lancement. Avec le Martinez nous avons flairé le bon endroit au bon moment ! »conclu Annie Ziliani. Autre événement très tendance, la soirée qui se mérite, by Nelly Rodi. « Nous avons fait un lancement presse sur le principe des raves des années 1980 où le lieu était connu au dernier moment, raconte Vincent Grégoire. Aujourd'hui il y a trop de lumière, trop de people, nous avons remis du clandestin, de l'ombre, de la prohibition. L'idée était de de remettre du select, de faire quelque chose d'excitant qui nécessitait un effort esthétique, intellectuel, pas juste une soirée de plus. Participer à la soirée se méritait, il fallait franchir des étapes, certains sont restés sur le carreaux. Ils reviendront la prochaine fois. »
Un cahier de tendance de communication et communication événementielle existe bien chez Carlin International mais il s'inscrit plus dans une démarche amont/aval, chère à l'entreprise qui est à l'origine une agence de communication qui a intégré un bureau de style. « L'idée de travailler du produit jusqu'à sa communication séduit de plus en plus de clients, constate Françoise Barthélémy, directrice générale de Carlin International, notamment à l'international. Ils sont attirés par la notoriété du bureau de style puis sont intéressés quand ils découvrent notre capacité à communiquer. » La tendance peut aussi être un prétexte à la scénographie d'un événement, comme pour le SILMO (salon de la lunette) où après avoir travaillé sur la communication du salon, Carlin International a réalisé la scénographie en segmentant l'offre du salon atour de trois tendances : Instantané (poésie au pouvoir ou l'association émotion/technologie), Développement durable (ambivalence bio/techno) et Migration (culture fusionnelle urbaine). « Entre tendance mode et évolution de la société, cela donne du fond à note proposition. La tendance est un argument de plus. »
Auprès des instituts de sondage, des agences de pub, des agences événementielles ou de communication et même des politiques, les bureaux de styles œuvrent dans bien des secteurs, parfois dans l'ombre. Leurs clients viennent s'y ressourcer, pour y voir plus clair, plus loin, à la recherche de stimulation pour réinventer leurs possibles.

FOCUS
C'est tendance !
Les sens et l'initiation Après le Whif, le Whaf. Le Laboratoire lance un nouveau geste alimentaire qui consiste à passer son verre dans une brume, une vapeur, qui provoque une sensation organoleptique d'alcool fort. « Les nouvelles sensations au delà de ce qui est connu et la volonté d'apprendre quelque chose, comme un plaisir à retenir, sont deux tendances événementielles importantes, estime Annie Ziliani, directrice de la stratégie et de l'innovation chez Peclers.

Cynisme et fantaisie Vincent Grégoire directeur artistique du département Art de vivre chez Nelly Rodi propose quatre pistes pour aborder le consommateur de demain, « quatre tendance pour sortir de la crise. Assez ciniques, mais dans le fond le symbole de la radicalisation d'un système à réinitialiser. »

L'évolutionnaire : l'alter consommateur, l'écolo bobo égoïste à la conscience durable se fait plus glamour, moins récessioniste. Après le Moi je l'ère du Moi nous. Ouverture au local, au partage à une nouvelle proximité.
L'Xploreur émotechno : un sénior ou une femme qui plébiscite une modernité accro à l'innovation technologique mais très organique, sensuelle, fluide, riche en émotion. Une vision résolument futuriste construite sur des valeurs féminines et positives.
Les expérimentaux : consommateurs de désobéissance civile, d'étrange, de bizarre et de clandestinité mais avec du positif dans le négatif, sur le principe du virus qui provoque des anticorps. Un peu comme le Tofu, bon pour la santé mais désagréable au goût.
Les anartistes : Adeptes du 2.0, Daily motion et Face book avec l'envie de secouer les pouvoir en amenant de l'intelligence, de la fantaisie, du détournement. Ils challengent les marques, les déstabilisent : tout le monde peut être au pouvoir ! Ente hippie et hip hop.

 

Auteur: Sabine Ganansia

Thématique: Société/Tendance

Média: Meet In

Date de parution: 17 septembre 2009

 

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Published by Sabine Ganansia publié dans Meet In en septembre 2009 - dans Société
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1 juin 2009 1 01 /06 /juin /2009 13:44

REPORTAGE Depuis six ans, les découvertes à la grotte des Pigeons de Taforalt, au Maroc oriental, intriguent et passionnent la communauté scientifique internationale. J’ai eu le privilège de passer avec l’équipe de Rabat et de l’Université d’Oxford, une semaine au fond de la grotte, sur les traces des origines de l’homme.

 

Le premier homme moderne serait-il nord-africain ? Les dernières découvertes de Taforalt le laissent à penser. Les sépultures et parures, exhumées des lieux, avec autant d’indices de l’acquisition d’une pensée symbolique, amènent chaque année les chercheurs de tous les pays à réviser leurs thèses sur l'origine de l'homme moderne. Archéologues, préhistoriens, anthropologues... ils étaient nombreux, cette année encore, à faire les yeux doux au directeur des fouilles pour être de la partie. Comme chaque année depuis 2003, durant un mois, Abdeljalil Bouzouggar, enseignant-Chercheur à l'Insap (Institut national des sciences de l'archéologie et du patrimoine de Rabat) gratte, balaie et scrute avec Nick Barton et son équipe (Université d’Oxford) la terre du chantier archéologique de Taforalt. Avec les deux co-directeurs des fouilles, ils seront vingt-quatre chercheurs, ce mois d’avril, à goûter la terre et la poussière de la grotte.

 

Un site trop peu connu

 

Pourtant, les découvertes archéologiques majeures du tandem Insap/Oxford, bien que publiées dans l’Académie des Sciences aux Etats-Unis, demeurent peu connues du grand public. C’est d’ailleurs totalement par hasard qu’au détour d’une page sur Internet, je découvre la grotte. Une dépêche décrivait l’attention particulière que ces populations préhistoriques de la région accordaient à leurs morts, notamment nourrissons, inhumés sous des pierres bleues, les os imprégnés d’ocre rouge (oxyde de fer)… Une image haute en couleurs et bien éloignée de celle que nous avons du bon sauvage prosaïquement préoccupé à se nourrir, se reproduire et se protéger de la chaleur, du froid et des grands prédateurs. Contact pris avec le directeur des fouilles, je décide avec l’accord écrit du ministère marocain du Patrimoine, de partir sur les lieux où comme chaque année, début avril, l’équipe se retrouve pour de nouvelles aventures paléolithiques.


Taforalt (ou Tafoughalt), petit village à quelque 700 mètres d’altitude dans le massif montagneux des Béni-Snassen, est à 55 kilomètres d’Oujda. C’est là, à Oujda, que j’atterrirai pour rejoindre Berkane, le village n’offrant aucune possibilité d’hébergement. Sur les conseils de Abdeljalil Bouzouggar, j’emporte avec moi, dans l’avion, les écrits du paléoanthropologue Jacques Hublin, que le chercheur a probablement connu à Bordeaux où il a fait ses études. Je n’ai alors à peu près de la préhistoire que le souvenir d’ossements et objets lithiques du musée de la préhistoire de Nemours (77) et une galerie d’images d’Epinal, vestige de l’école primaire n’ayant probablement qu’un très lointain rapport avec la réalité historique.

 

L’homme, un singe parmi les autres


Il n’est d’ailleurs plus grand chose qui tienne de ce que l’on nous enseignait, il y a seulement vingt ou trente ans, à l’école. Il en est ainsi de la vision linéaire de l’évolution - une espèce chassant une autre -, complètement dépassée. J’apprendrai plus tard en effet que Néandertalien a ainsi très bien pu partager un feu de camp et une côtelette avec Cro-magnon, à moins qu’ils ne se soient directement tapés dessus à coup de gourdins dès leur première rencontre.

 

Notre place même au sein des autres espèces est réinterrogée. La réalité est d’ailleurs bien « pire » que celle décrite par Charles Darwin dont nous fêtons cette année le bicentenaire et qui avait scandalisé le monde au XIXème siècle : l’homme ne descend pas du singe, il est un singe parmi les autres. Une idée qui ferait avaler sa barbe à n’importe quel islamiste marocain du PJD, mais qui, avouons-le, reste encore un peu rude à admettre pour nombre d’Homo Sapiens que nous sommes. Les apports de la génétique nous ont en effet appris que la distance biologique entre un chimpanzé et M. Bouzouggar, pourtant titulaire de deux doctorats, est bien plus mince qu’entre le chimpanzé et ce singe magot exhibé à Djemaâ el fna. Les deux espèces (hommes et chimpanzés) ne se sont d’ailleurs séparés qu’il y a une demi-douzaine de millions d’années. Autant dire, pas grand chose à l’échelle de l’histoire de l’humanité ; 98,8% du génome de l’Homme et du Chimpanzé sont semblables. Pas de quoi pavaner donc ! C’est pourtant à cette mince différence et à cette humanité qui ne réside que dans 1,2% de nos gènes que je dois, ce jour, d’avoir traversé la Méditerranée pour me retrouver à l’aéroport international d’Oujda-Angads, en deux heures quarante minutes.

 

Ce ne sera pas Jurassic Park

 

Berkane est une ville sans cachet particulier, enclavée entre les plaines des Triffa et les superbes montagnes des Béni-Snassen. Elle est, pour l’heure et au lendemain même de mon arrivée, paralysée par une terrible grève des transports touchant bus, petits et grands taxis, bien remontés contre les dispositions du nouveau Code de la route.

C’est M. Bouzouggar qui vient me chercher le lendemain en voiture. Avec une patience professorale, le chercheur répond à toutes mes questions et m’offre même un cours magistral sur les différentes « écoles » d’archéologie. Alors que « l’européenne privilégiait la fouille verticale, stratigraphique, hantée par le temps, la chronologie, l’école de l’ex-URSS cherchait une compréhension horizontale de l’espace, des anciennes activités : où les populations cuisaient leurs aliments, taillaient leurs outils, dormaient… ? » La passion du temps pour l’une, celle de l’espace pour l’autre.

Et quelle est celle qui anime mon conducteur ? « Je combine les deux, comme un peu tous les chercheurs aujourd’hui » me répond-t-il, tandis que se dessinent les montagnes vertes de la province de Berkane. Après vingt minutes de route et trois courtes minutes d’escalade à pieds, nous arrivons à la grotte qui connaît déjà une intense activité. Avec ses trente mètres de profondeur et sa voûte de dix mètres, la grotte offre une belle luminosité. Chaque chercheur semble arrimé à un secteur particulier des fouilles, correspondant également à une période et à une population différentes, 12 000 ans pour les Ibéromaurisiens, 80 000 et plus pour les Atériens.

Talbi El Hassan me présente les lieux, le village à 200 mètres d’altitude plus haut, et la campagne alentour. Professeur à l’université Mohammed 1er d’Oujda, géochimiste-pétrographe, il est aussi président de l’association Nature et patrimoine. Trouver un équilibre entre préservation et développement semble le casse-tête actuel de cet écolo dans l’âme, déjà vert d’inquiétude face aux projets ambitieux de la région, notamment de la station de Saïdia, à une quarantaine de kilomètres, dont l’ouverture est prévue ce mois de juin. Un complexe touristique d’hôtels quatre et cinq étoiles, de terrains de golf, de résidences, de villas et appartements sur six kilomètres de cotes. « Le problème est que ceux qui doivent veiller à la préservation du site sont souvent ceux-mêmes qui contribuent à l’infraction » explique le professeur qui se souvient avoir assisté, effaré, l’an passé, à l’installation d’un kiosque buvette à l’entrée même de la grotte. Taforalt pourrait-elle devenir un Jurassic Park ? « La grotte elle–même est menacée. Elle n’est protégée par aucune barrière, juste un grillage que des jeunes escaladent quelquefois en l’absence du gardien. Ces jeunes peuvent détruire la stratigraphie par ignorance, ramasser des objets… » s’inquiète le chercheur qui a par ailleurs, avec l’association des Amis de Taforalt, proposé la mise en place d’un musée sur la grotte et des circuits de découvertes, prévus pour 2010.

En redescendant la montagne en direction de la grotte, le chercheur me fait l’inventaire de l’extrême diversité biologique de ce Sibe (site d’intérêt biologique et écologique) : la tortue grecque que certains malheureusement ramassent pour vendre sur le marché, le mouflon, réintroduit depuis 1994 et des espèces floristiques endémiques, des plantes médicinales et aromatiques comme le romarin ou la lavande qui fleurissent ici un peu partout.

Nous passons au local de l’association des Amis de Taforalt où le responsable propose généreusement de m’héberger. Je m’installerai donc dès le lendemain dans le village. J’aurais désormais vingt minutes à peine pour rejoindre la grotte à travers la montagne, les moutons et la lavande.

 

Lucy peut raccrocher son dossard !

 

Pour l’heure, je suis de retour à Berkane à la recherche d’un petit resto. Ils ne sont pas légion et je décide de faire une halte au snack El Guerrouj, chez le frère du roi du 1500 mètres, originaire de la ville. Je fais quelques photos de la famille, du frère, Hassan, et du père, le plus grand coureur de demi-fond de tous les temps étant, lui, retourné à l’école aux Etats-Unis. Entre mes brochettes et mon thé à la menthe, je reste plongé dans mes lectures préhistoriques et j’apprends justement que la course de fond nous aurait permis, selon l’anthropologue Daniel Lieberman, spécialiste de la locomotion animale, de nous distinguer des autres grands singes. Nos ancêtres se seraient spécialisés dans cette course il y a deux millions d’années. Si nous sommes de piètres sprinters au regard des autres espèces animales, nous conservons en effet d’exceptionnelles capacités d’endurance, même si la télé, les taxis - quand ils marchent -, et les pizzas à domicile ont un peu affaibli chez nous le goût de l’effort.

Quant à l’australopithèque, il pouvait raccrocher son dossard ! La petite Lucy, découverte en 1974, l’année de naissance d’El Guerrouj, tout éthiopienne qu’elle était, avec son un mètre dix ou vingt, n’arrivait pas à la taille du grand Hicham et, en endurance, certainement pas à sa cheville. Le demi-fond comme origine de notre humanité ? Encore une théorie sur l’homme moderne.

 

Bijoux de famille atérienne

 

« Ca fait quatre ans que je suis dans ce trou ! » me dit Ahmed Margaa au fond du secteur 2 de la grotte. Paléonthologue de formation, ce chercheur est aussi conservateur du Musée ethnographique de Meknes. Ici, il souffre un peu du manque de lumière, malgré un éclairage alimenté par un générateur, et du dos: « On est toujours accroupi, je dois prendre des médicaments ». Dans son trou, Ahmed trouve toute une collection de lamelles en quartz, de silex, de micro-faunes (et non de microphone comme je l’ai d’abord entendu, avant de le faire répéter, un peu perplexe quand même!).

 

Cette faune microscopique est d’ailleurs un formidable indicateur du climat de l’époque. Ahmed passe tous les sédiments au tamis fin (0,5 mm) pour ne rien manquer, plus appliqué qu’un chercheur d’or.

Ce matin-là, c’est une petite pièce d’à peine trois centimètres qui attire son attention : un nassarius. C’est le 47ème trouvé depuis le début des fouilles. Ce petit mollusque marin, comme tous les autres trouvés dans cette grotte, est percé et coloré d’ocre rouge. Il a au minimum 100000 ans, en attendant la datation absolue au labo qui pourrait bien encore réserver des surprises. Tout ce qui doit être daté part à Londres, Rabat ou Canberra. Même le Laboratoire des Recherches, d'Analyses Techniques et Scientifiques de la Gendarmerie royale est mis à contribution et plusieurs méthodes sont utilisées, du radiocarbone (pour les pièces de moins de 35000 -  45000 ans) à la thermoluminescence.

 

Le Maroc dispose désormais de la collection de parure la plus importante en nombre, mais aussi de la plus ancienne; 41 nassarius de 70 000 ans avaient été trouvés en Afrique du Sud et deux en Palestine qui n’ont pu être précisément datés.

Ce coquillage était utilisé comme ornement par l’Atérien (l’Homo Sapiens d’Afrique du Nord) et probablement porté en collier ou accroché aux vêtements, comme le laisse supposer des traces d’usure.
Cette découverte intéresse nécessairement l’anthropologie culturelle et sociale. « Partager des symboles nécessite une communication » m’explique Abdeljalil Bouzouggar. « C’est pourquoi ces mollusques marins ont suscité aussi l’intérêt des linguistes. Je peux tailler un outil avec deux pierres. Par imitation, il est possible de reproduire l’objet, mais la valeur symbolique doit être expliquée : qui doit aller chercher ces coquillages à 40 km, pourquoi faut-il les perforer, les colorer, comment les porter ? Ces nassarius qui renvoient à la présence d’une identité collective, à l’appartenance d’un groupe, ont même été trouvés à des centaines de kilomètres de la mer ». Le Maroc est en outre le seul pays où ces objets ont été découverts sur plusieurs sites (Témara, Oujda, Essaouira…).

 

Ahmed transporte le coquillage et le place dans un petit sachet avec un numéro et un code-barres : sa fiche d’identité. Il retourne à son secteur où il me montre un énorme autre trou : celui d’un porc-épic qui a mit une sacré pagaille ! Une erreur des archéologues anciens qui laissaient les coupes ouvertes. « C’est aussi toute la difficulté, explique Simon Collcut, géologue, les terriers, les trous de racines, les escargots… tout cela vient changer les sédiments. Mêmes les abeilles aiment nos coupes ! Et puis il y a la nature mêmes des sédiments, des noirs (charbon de bois brûlés), des blancs (faits de cendres) qui se solidifient, cassent et s’effondrent » C’est le travail de ce chercheur : « savoir où on est, à quelle page dans le bouquin.»



Vers 17H30 la grotte se vide. Les chercheurs rejoignent Saïdia où ils ont loué une petite maison. Je rejoins alors un peu plus bas le gardien de la grotte, posté sur une chaise bancale devant une petite maison de pierres. Il m’offre un verre de lait de brebis, c’est à peu près tout ce qu’il possède ici, avec un matelas et un petit réchaud. Il ne parle que la darija et mon arabe est limité. Ca tombe bien, ce n’est pas bavard un gardien. La nuit tombe vite. On finit assis par terre à regarder la montagne d’en face, en attendant qu’un mouflon à manchettes montre le bout de ses cornes.

 

Le plus vieux cimetière au monde

 

Aujourd’hui Louise Humphrey, paléoanthropologue au Musée d’histoire naturelle de Londres, est tout excitée. Au fond de la grotte, côté sépultures ibéromaurusiennes (plus de 12000 ans BP), une grosse pierre va être déplacée. Les ouvriers se mettent en place pour la soulever par un système de balancier posé sur des planches en bois. Nul doute qu’on y trouvera d’autres squelettes : 180 ont déjà été déterrés ici durant les fouilles de l’abbé Jean Roche dans les années 50, aujourd’hui conservés à l’IPH (Institut de paléonthologie humaine, Paris), en attendant leur rappatriement au Maroc.

On y a même découvert un squelette dont le crâne présente les traces d'une trépanation considérée comme la plus ancienne au monde. Le sujet aurait survécu à cette première opération chirurgicale connue, des radiographies ayant démontré la présence d'un processus de cicatrisation.

C’est fait, la pierre désormais posée sur les planches met à nu un incroyable fouillis d’objets et d’ossements. Louise se penche sur les restes, impatiente, et m’indique avec un stylo les os les plus reconnaissables. Plus tard, on apprendra qu’il s’agit de deux nouveaux sujets, un adultes et un enfant, entourés de cornes de mouflon et divers outils. « On trouve beaucoup d’objets autour des corps, explique Louise, des cornes, des dents de cheval et toutes sortes d’objets lithiques ».

 

La chercheuse, passionnée par l’évolution de l’enfant, a observé un traitement très particulier pour ces plus jeunes corps chez les Ibéromaurusiens qui ont vécu ici de façon continue durant plus de 2000 ans : « Les bébés sont enterrés assis, les pieds sous le bassin, presque accroupis, la tête tournée vers l’entrée de la grotte. Même si le crâne, plus lourd, est souvent tombé, c’est quelque chose que l’on peut déceler grâce à la direction du dos. Contrairement aux autres ossements, ceux des nouveaux-nés n’étaient jamais déplacés. Beaucoup se trouvent sous de grosses pierres bleues calcaires. On peut d’ailleurs imaginer que cette nécropole avait l’apparence de nos cimetières modernes. On a déjà observé des sépultures plus anciennes, mais jamais une telle concentration ».

 

La grotte de Taforalt n’est plus seulement la seule nécropole du paléolithique supérieur bénéficiant de fouilles modernes, elle est aussi le plus ancien cimetière au monde précisément daté. Dans sa main droite, Louise tient une dent usée.

Elle m’explique alors une pratique très étrange : sur toutes les mâchoires ibéromaurusiennes adultes manquaient deux incisives : « Un signe peut être - et assez visible - d’appartenance à un groupe. Mais on peut imaginer toute sorte d’hypothèses. Cela pouvait être par souci esthétique… En Algérie, les Capsiens (1) s’otaient dix dents !» Charmant en effet !

 

Taforalt bénéficie de tous les moyens modernes, et recourt à ce qu’on appelle aujourd’hui l’ « archéomatique », discipline que le directeur des fouilles aimerait bien voir enseignée au Maroc. Dans le cadre de la coopération matérielle technique, le Japon a fait don de tachéomètres laser (appareil également utilisés en topographie) et qu’on appelle plus simplement ici « station totale ». Ces machines permettent de stocker dans une carte mémoire les mesures effectuées sur le terrain, pour un traitement informatique. Elles évitent surtout de se prendre les pieds dans un quadrillage infernal de ficelles (le carroyage classique) et de gagner en temps et en précision.

 

En attendant les archéologues de 2100

 

A l’entrée de la grotte, Ahmed, Nasseredine, Mohamed, Salah, Abdelnbi… des habitants formés par les chercheurs qui connaissent très bien l’histoire de la grotte, trient le lithique, la micro-faune, les mollusques, le charbon de bois, les silex, les coquillages… Chaque année, ils sont là, de 8h à 17h. Et le dimanche, je les retrouve serveurs aux snacks de Taforalt. D’autres tamisent au-dessus du ravin, pris dans un nuage de poussières.

 

Nick Barton, professeur à l’Université d’Oxford et co-directeur des fouilles les a rejoints. Je le fais redescendre au paléolithique moyen. A quoi ressemblait cet Atérien qui fréquentait la grotte il y a plus de 80 000 ans ? A un grand singe imberbe ? « L’Atérien est un Homo Sapiens, plus robuste que toi et moi, plus grand que Néanderthal et moins musclé, avec des dents très larges et un cerveau assez semblable au nôtre. Très à l’aise dans son environnement, il est très bon chasseur, probablement très bon cueilleur. Il chasse le mouflon à manchettes et même peut être le cheval. Il a une culture dite moderne et pense de manière abstraite. Il avait sûrement la possibilité de parler».

 

Au fond de la grotte, Abdeljalil semble balayer la même surface depuis deux jours. Travailler lentement pour tirer le maximum d’informationsou « fouiller peu pour découvrir beaucoup » est un peu la devise de ces chercheurs qui n’exploitent qu’une faible partie de la surface de la grotte. Aujourd’hui, le chercheur qui exhumerait une centaine de squelettes en quatre ou cinq ans serait tout simplement décrédibilisé auprès de la communauté scientifique et probablement viré, m’explique le directeur des fouilles.

 

Et le tas de terre là-bas ? Je demande à Louise. « Il y a là très certainement au moins une quarantaine de squelettes. Nous les laissons aux générations futures. Dans cent ans ou plus, elles auront certainement des moyens plus modernes que nous de les interroger ». Dans le passé comme dans le futur, ça voit décidément loin un archéologue.

 

Yann BARTE, Le Courrier de l'Atlas, juin 2009

 

 

(1) Capsien : culture de l’épipaléolithique d’Afrique du Nord présente essentiellement en Tunisie et Algérie


 

ENTRETIEN
Abdeljalil Bouzouggar,
Directeur des fouilles de la grotte des pigeons de Taforalt

 

"L’Atérien sort de sa grotte

et se révèle Homo Sapiens pas si 'archaïque' »



Comment peut-on définir la modernité ?

On peut le faire d’un point de vue biologique, paléoanthropologique. L’os du menton, par exemple, est un bon caractère biologique pour qualifier une population appartenant à l’homme moderne, comme une modification de la corpulence, des arcades sourcilières moins prononcés... Du point de vue archéologique ou culturel, ce sont toutes ces manifestations, innovations culturelles comme les sépultures qui vont nous intéresser. Pour la première fois, des humains inhument leur semblables et leur accordent un soin particulier : le creusement d’une tombe, le dépôt d’objets personnels comme des outils, ossements d’animaux. Pour les archéologues, la modernité correspond aux premières sépultures, à la fabrication et la circulation d’objets symboliques, comme les objets de parures que nous trouvons ici et l’utilisation de colorants, des outils sophistiqués et une certaine esthétique dans cette industrie lithique. L’Atérien prend une place très importante dans l’émergence de cette modernité dans l’histoire de l’Humanité.

 

Le terme de préhistoire est-il encore alors approprié ?



Je préfère c’est vrai utiliser le terme d’histoire sans écriture. Ces objets symboliques que nous avons trouvés, recouverts d’ocre rouge, remettent en effet en cause nos connaissances. Ce que l’on m’apprenait par exemple à Bordeaux lorsque je préparais mon doctorat. Nous avons fait aussi d’autres découvertes étonnantes dans des grottes, comme celle de la région d’Essaouira, avec une équipe française de Provence, notamment des parures.

 

Vos recherches n’ont-elles pas remis en cause l’étendue même (dans le temps) de la culture atérienne ?



Avant, on estimait que la culture de l’Atérien commençait vers 40 000 ans avant le présent pour se terminer vers 20 000 ans. Notre travail a prouvé de manière définitive (il y a désormais un consensus de la communauté scientifique internationale à ce sujet) que cette date de 40 000 était caduque. L’Atérien a des origines bien plus anciennes. Nous sommes certainement au-delà de 80 000 ans et probablement même de 100 000 ans

 

Et les premiers pas hors d’Afrique ?



Certains courants n’imaginent que la voie vers l’Est. Les premiers humains, Homo Erectus, autour de deux millions d’années auraient quitté l’Afrique passant par le Djibouti et l’Egypte actuels pour peupler le Proche Orient et toute l’Europe. C’est certainement juste. Mais on oublie souvent le détroit de Gibraltar. Nous ne disposons aujourd’hui pas d’informations archéologiques pour dire que le détroit a fonctionné comme un corridor. Le détroit n’avait pas cette morphologie entre 25 000 à 16 000 ans. Il y avait un abaissement du niveau marin atteignant -120 mètres à certains endroits, des îles étaient apparues. Il est très difficile d’admettre qu’il n’y ait eu alors aucun déplacement humain.

 


 

Quand d’autres hommes peuplaient la terre,
Jean-Jacques Hublin avec Bernard Seytre, Editions Flammarion, sept 2008. 21 euros.
Excellent livre (grand public) sur les origines de l'homme, didactique, sérieux et plein d'humour.

Darwin et l'évolution expliqués à nos petits-enfants,
Pascal Picq, Editions Seuil, janvier 2009. 8 euros.

Pourquoi des espèces apparaissent, se diversifient ou s’éteignent ?

 

L’avenir du passé : modernité de l’archéologie,

Jean-Paul Demoule, Bernard Stiegler, Stéphanie Thiébault, Pascal Picq, Editions la Découverte, juin 2008. 21 euros.

Des questions modernes sur l’archéologie et ses liens avec les autres disciplines.

Le paléolithique,
Marc Groenen, Editions le Cavalier Bleu, mai 2008. 9 euros.

Toutes les idées reçues passées au crible.

 

DVD

Un visage pour la préhistoire, de Guillaume Terver, Arcades Video, février 2009. 22 euros

L’histoire de la collection d'objets d'arts préhistoriques d’Edouard Piette dont la célèbre "Dame à la Capuche", taillée dans l'ivoire de mammouth il y a plus de 25.000 ans.

Coffret les origines de l'humanité : l'odyssée de l'espece ; homo sapiens ; le sacre de l'homme,
Jacques Malaterre, France Télévisions Distribution, octobre 2008. 30 euros.

Une impressionnante reconstitution préhistorique de 90 minutes sur les premiers hominidés.

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1 mai 2009 5 01 /05 /mai /2009 04:07

État des lieux Mal aimés, sous pression, soumis à une course aux chiffres, de plus en plus poussés au tout répressif, et récemment épinglés par un rapport accablant d’Amnesty International, les policiers craquent. Suicides, dépressions, mises en dispo… Rien ne va plus dans la police.

 

‘‘Nous avons des policiers qui en ont marre, qui sont fatigués. Ils vivent en première ligne les tensions sociales de par leur métier et les difficultés sociales qu’ils rencontrent en tant que citoyens : problèmes d’argent, chômage du conjoint… En fait, ils cumulent des deux côtés les difficultés liées à la crise.”

Nicolas Comte, secrétaire général du Syndicat général police-Force ouvrière (SGP-FO), entend de plus en plus de policiers à bout de nerfs : “Ils sont consciencieux, font leur boulot, mais n’en peuvent plus. Il n’en faut plus beaucoup pour que ça s’enflamme !”

Aujourd’hui, les syndicats de police sont devenus un peu le bureau des pleurs. Ce n’est sans doute pas un hasard si les adhésions croissent avec le mal-être de la profession. “Il y a un vrai malaise, confirme Henri Martini, secrétaire général de l’UNSA Police, un malaise qui s’aggrave continuellement depuis 2004.”

 

L’Unsa-Police (premier syndicat de gardiens de la paix) et le SGP-FO étaient tous deux organisateurs des manifestations lyonnaises et parisiennes de fin 2008 des “policiers en colère”. Depuis, la grogne n’a cessé de monter. En cause, la défense du pouvoir d’achat, la “braderie du service public”, mais aussi “la culture du résultat qui mène à une tension croissante”, à “des contacts de plus en plus violents et répétés avec la population”, jusqu’aux guets-apens dont s’est récemment fait écho la presse. On compte une moyenne de dix policiers blessés et soixante agressés par jour, selon le syndicat des officiers de police Synergie-officiers.

La rupture n’est plus loin, avec les jeunes dans les quartiers difficiles, comme avec l’ensemble de la population, choquée de découvrir par exemple ces quotas de PV auxquels la police est tenue. “Les outrages et rébellions voient leur chiffre doubler, le nombre de gardes à vue explose et les Français n’ont pas plus l’impression d’être en sécurité. Toujours plus de violence gratuite, de braquages, de phénomènes de bande.”

 

Le blues du policeman

 

Porte-parole de ce mal-être policier, Henri Martini déplore ce chiffre incompressible d’une cinquantaine de suicides par an : “Un policier qui se donne la mort sur un parking ou dans le vestiaire de son commissariat avec son arme à feu, c’est un message sur le métier, même si les causes sont toujours multiples.” Comme dans l’Education nationale, on compte aussi nombre de dépressions et une multiplication des demandes de mise en disponibilité (la démission devenant plus difficilement envisageable en période de crise).

En plus de la pression hiérarchique, de l’obligation de “faire du bâton” et de la tension sur le terrain, les grands bouleversements de la profession viennent encore ajouter à l’inquiétude : la suppression attendue de 10 000 postes de policiers d’ici 2012, le chantier du Grand Paris, le rapprochement police-gendarmerie avec la question qui taraude les deux corps de métier : qui va manger l’autre ?

 

Alors, on tente de recoller les morceaux. On crée les unités territoriales de quartier (Uteq) pour rétablir le lien. “Une rigolade, résume Laurent Mucchielli, sociologue de la délinquance, pour qui la police de proximité est avant tout une doctrine, une attitude. Et ni l’une ni l’autre n’existent aujourd’hui !” C’est l’avis de nombre de policiers également qui comparent les Uteq à des “CRS améliorés de quartier” ou à une “nouvelle BAC (brigade anticriminalité)”.

 

“C’est de la patrouille qu’ils font. Nous ne sommes pas du tout dans la même configuration que les îlotiers. Lorsqu’ils arrivent comme des Power Rangers avec leurs flash-balls, ce n’est pas pour voir les commerçants, faire du renseignement ou discuter avec les gens !”, explique cet autre observateur des questions de sécurité. Plusieurs chercheurs contactés refuseront de répondre à nos questions, dénonçant de véritables pressions à leur encontre. “Les crédits sont coupés et on veut leur tête. Personne ne bronche. C’est une véritable terreur qui a été instaurée. Ils n’ont souvent pas plus de liberté que les journalistes accrédités Défense. Seuls les syndicats s’expriment encore. Quant aux policiers qui l’ouvrent, ils sont sûrs de se faire muter tout de suite.”

 

Une hiérarchie pesante

 

A des années lumière de la communication de l’Intérieur, la police offre une image ternie, dégradée. Les gardes à vue se multiplient, la délinquance augmente et la police a plus que jamais le blues. Pressée par sa hiérarchie et l’obligation de résultats chiffrés, de plus en plus honnie par la population, la police semble lancer un appel désespéré à une reconnaissance sociale.

 

  

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, mai 2009

 


 

 

Les policiers pètent les plombs Amnesty flingue

Début avril, la police est une nouvelle fois montrée du doigt. Après un rapport en 2005, Amnesty International accuse une nouvelle détérioration des liens entre les Français et leur police qui agirait de plus en plus au-dessus des lois. L’association s’inquiète d’une montée de l’utilisation abusive de la force, d’injures racistes, de mauvais traitements, d’attitudes discriminatoires à l’égard des “minorités visibles” et des personnes dites “vulnérables” rarement sanctionnés.

Pire, le rapport de l’association fournit nombre d’exemples de violences policières et de décès suspects auxquels la justice n’a pas donné suite : Abdelhakim Ajimi, par exemple, mort le 9 mai 2008 suite à son arrestation à Grasse sans que les deux policiers soupçonnés d’être impliqués dans l’affaire n’aient été mis en examen, Abou Bakari Tandia, Malien sans papiers mort en garde à vue à Courbevoie…

Amnesty recommande de créer un organisme indépendant d’enquête sur les violences policières qui pourrait être saisi par tout citoyen. Lutter contre l’impunité. Un préalable sans doute pour limiter le fossé qui se creuse d’année en année entre la population et une police qui semble perdre le sens du service public. YB

 

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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 22:47

 

TEMOIGNAGES - C’est une première. Près de 400 femmes marocaines de vingt pays différents se sont réunies à Marrakech. Le but de cette rencontre internationale organisée par le Conseil de la communauté marocaine à l’Etranger (CCME) : dresser un état des lieux en matière de droits des femmes, des avancées, des résistances, et établir les chantiers de demain.

 

A ma table, s’installent une astronome niçoise, joviale et aux airs de diva, deux sympathiques paysannes berbères de Taroudant en djellaba et fichu sur la tête, la conseillère très studieuse d’un ministre marocain, plongée dans le programme des ateliers de la journée, et une élue socialiste parisienne qui cherche des yeux son thé à la menthe. Des rencontres improbables qui se répéteront durant deux jours, les 19 et 20 décembre 2008.

 

Le point commun de toutes ces femmes : leur origine marocaine et l’envie d’échanger, solidaires, pour faire avancer leur statut. Dans le grand hall de l’hôtel Royal Mirage de Marrakech, se joue le même surprenant ballet cosmopolite. Des boubous sénégalais croisent des tailleurs chapeaux. Et à l’accueil, comme dans les salons rouges, dans un étonnant concert de langues, se mêlent espagnol, berbère, arabe, allemand et français sous toutes ses variantes, québécoise, belge ou gabonaise. C’est toute la magie de ces rencontres internationales initiées par le CCME en partenariat avec le Fonds des Nations unies pour la femme (Unifem) et l’association pour la célébration du 1 200e anniversaire de la Fondation de Fès. Un rendez-vous qui a vocation à se répéter chaque année.

 

Un pont entre les deux rives

 

“Nous attendons beaucoup de cet événement, explique Asma Chraibi, conseillère au cabinet du ministre en charge de la Communauté marocaine résidente à l’étranger. De ces rencontres, nous établirons à sa majesté un rapport et des propositions. Nous espérons aussi qu’un réseau se construise et que les liens restent.” Réunions plénières et ateliers thématiques (sur l’emploi, l’entreprenariat, la création, les médias, les inégalités, l’accès aux droits…) se sont succédé. Lieux d’échanges, ouverts au partage d’expériences et de propositions, ces ateliers, riches, pouvaient aussi s’embraser rapidement après une sortie provocatrice, comme celle de ce chercheur qui lâcha, inconscient : “Celles qui ont un peu de jugeote ont déjà quitté le Maroc !”

Malgré un programme un peu bousculé et quelques désorganisations, l’ensemble des participant(e)s s’est félicité de cette première, très réussie, et d’une ambiance aussi studieuse que bon enfant. Reste qu’elles seront, lors du prochain rendez-vous, plus exigeantes. Certaines, en effet, étaient venues avec des attentes aussi précises que pressantes et n’ont pu être entendues. Elles comptent bien l’être dans un an.

 

PORTRAITS

 

Allemagne

 

Dounia El Korchi-Buchert, militante associative

“La femme marocaine est beaucoup moins intégrée qu’en France, notamment à cause du problème de la langue”

 

“Nous sommes très minoritaires en Allemagne, surtout dans le Nord, les Marocains étant plutôt établis dans les grandes villes industrielles du Sud, comme Francfort. La femme marocaine est encore peu présente dans la vie active et est beaucoup moins intégrée qu’en France, notamment à cause du problème de la langue dont l’apprentissage en Allemagne n’est pas encouragé. De plus, les Allemands vont difficilement vers ce qu’ils ne connaissent pas. Au sein d’une association maroco-allemande dont je m’occupe à Hambourg, nous travaillons sur divers projets culturels, sociaux, sur les énergies renouvelables… et construisons petit à petit en Allemagne et en lien avec le Maroc ce réseau de compétences marocaines encore peu visible.”

 

Belgique

 

Nouzha Bensalah, sociologue, conseiller du ministre de la Culture, Fadila Laanan

“L’histoire du regroupement familial est nécessaire pour comprendre aujourd’hui le rapport de force homme-femme”

 

“La situation de la femme marocaine en Belgique est complexe et très contrastée. Dès 1964, le regroupement familial a été encouragé, avec les premiers accords bilatéraux sur la main-d’oeuvre entre la Belgique et le Maroc. Les trajectoires des premières Marocaines étaient émancipatrices, en rupture avec les traditions, les familles, le pays d’origine. Cette immigration se constituait en effet sur la base d’un couple, en rupture avec les structures traditionnelles. Lorsqu’on parle aujourd’hui du rôle privé des femmes, de la soumission, de l’enfermement, on oublie souvent ce fait. Les regroupements familiaux sont aussi des règlements centrés sur la suprématie de l’homme, chef de famille, accordant aux femmes des droits subalternes. Il est nécessaire pour comprendre aujourd’hui les rapports de force entre masculin et féminin de décrypter ce fait qui a marqué l’histoire migratoire.

S’agissant de ses minorités culturelles, la Belgique est sur un modèle d’intégration individualiste, mais la structure sociale, philosophique de ce pays renvoie aux communautés : française, flamande, germanophone… L’intégration des minorités demande passage et inscription dans les piliers historiques de cette société. Mais le plus urgent reste l’instruction et l’éducation des filles.”

 

Sénégal

 

Amina Boutaïeb, trésorière de l’association des Marocaines du Sénégal

“Il reste beaucoup de problèmes de droits à régler entre le Maroc et le Sénégal”

 

“Près de 2 000 Marocains vivent au Sénégal, des commerçants, des étudiants en médecine, en pharmacie... Les liens sont forts entre les deux pays. Les femmes marocaines mariées à des Sénégalais mènent cependant une vie un peu difficile. Elles connaissent souvent une souffrance, un certain isolement et un rejet de leur famille. Notre pays, le Maroc, ne fait malheureusement rien pour les aider. Les divorces sénégalais ne sont pas reconnus au Maroc. Le mariage marocain, lui, n’est pas reconnu au Sénégal. Il y reste beaucoup de problèmes de droits, notamment autour des questions de garde d’enfants issus de mariages mixtes, des divorces, du problème de l’excision…”

 

 

France

 

Merieme Chadid, astronome

“Je suis arrivée jusqu’au Pôle Sud alors que mes grands-mères ne pouvaient même pas quitter leur maison !”

 

“Je me sens évidemment concernée par la question du statut de la femme marocaine. Les droits de la femme doivent être universels, identiques partout… Je suis fière de l’évolution du Maroc. Mes grands-mères ne pouvaient pas quitter leur maison. Ma mère ne pouvait travailler. Aujourd’hui, je suis arrivée jusqu’au Pôle Sud. Ma fille pensera peut-être aller sur une autre planète...

Je gère un groupe d’hommes. Je suis professeur à l’université de Nice et astronome (la première à avoir posé un pied au Pôle Sud). Je travaille à un projet d’installation d’un grand observatoire sur l’Antarctique. Une nuit qui dure six mois, aucune pollution, un ciel coronal : le rêve pour un astronome ! On vient de lancer le satellite Coro qui va nous permettre d’étudier la structure des étoiles (astérosismologie), leur comportement, leur évolution, et de mieux appréhender l’origine et la fin de notre univers. Nous sommes aussi à la recherche d’exo-planètes et d’autres vies.”

 

 

Sénégal

 

Sabah Benjelloun, professeur d’histoire géographie à Saint-Louis

“Ce que nous demandons ? Des papiers et la reconnaissance des femmes”

 

“Marocaines natives du Sénégal, nous posons d’abord la question de la citoyenneté. Aujourd’hui, nous n’avons toujours pas la nationalité marocaine et voyageons avec un passeport sénégalais. Nos parents qui ont fait souche étaient souvent analphabètes et ont perdu leurs papiers. L’Afrique de l’Ouest, reliée au Maroc depuis les Almoravides, a été la première terre d’accueil des émigrés marocains. Notre histoire est commune. Pensez aux échanges, culturels, de confréries religieuses, d’étudiants… un vrai métissage heureux ! Nous souhaitons l’intégration des femmes, notamment dans les sphères de décisions. Elles restent les premières touchées par l’analphabétisme, la pauvreté. Nous attendons des engagements concrets de la part du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME). En plus du Conseil national des Marocains du Sénégal, affilié au CCME, nous avons créé un collectif de femmes marocaines d’Afrique de l’Ouest et du Maghreb (Sénégal, Côte d’Ivoire, Mauritanie, Tunisie, Gabon…).”

 

Gabon

 

Farida Fathallah, enseignante de langue arabe à Libreville

“Cette fraternité des pays amis doit se traduire dans les faits : nous demandons des vols à des tarifs spéciaux pour garder un lien avec le Maroc”

 

“Je représente l’association des Marocains vivant au Gabon qui existe depuis 1999. Ils sont entre 600 et 700, parmi lesquels beaucoup de commerçants et d’hommes d’affaires. Ce pays est quelquefois perçu au Maroc comme un eldorado, mais il faut savoir, même s’il reste un formidable chantier d’affaires, que Libreville fait partie des villes les plus chères au monde. Nous avons des problèmes communs à toute la communauté africaine : le mariage, la séparation, les enfants… mais aussi la réciprocité des droits à la carte de séjour. Le Marocain qui veut s’installer au Gabon doit payer une somme faramineuse, ce qui n’est pas le cas du Gabonais qui s’installe au Maroc. Le coût des billets d’avion porte également préjudice à la communauté marocaine et coupe le lien avec le pays : 6 000 dh minimum (550 €) pour aller au Maroc ! Si nous œuvrons à l’union, nous devons aussi offrir des tarifs spéciaux pour les Marocains. Ces rencontres du CCME constituent une opportunité heureuse qui, nous l’espérons, se perpétuera. Nous voulons à présent savoir comment amorcer le changement.”

 

Mauritanie

 

Fatima Malhari Alaoui, comptable à l’Alliance française de Nouakchott

“Nous avons la chance d’avoir une ambassade très active à Nouakchott”

 

“Il y a beaucoup de Marocaines en Mauritanie, certaines venues comme moi suite à un mariage. Elles sont commerçantes, restauratrices, coiffeuses, esthéticiennes… et venues de tout le Maroc. C’est quelque chose d’extraordinaire ces rencontres. Les gens veulent maintenant se mettre au travail. A mon retour, je vais voir les problèmes spécifiques des Marocaines de Mauritanie. Nous avons la chance d’avoir une ambassade très active, ouverte et qui règle tous les problèmes. Aujourd’hui, mes petits enfants souhaitent aussi devenir marocains, comme leurs parents. Nous allons faire les démarches pour cela.”

 

Espagne

 

Latifa El Hassani, traductrice et technicienne d’intervention socio-sanitaire à la mairie de Barcelone

“L’image de la femme marocaine en Espagne reste souvent négative et faite de peur”

 

“Je suis membre d’une association à Barcelone : l’Union des femmes marocaines immigrées (UMI). Ces rencontres sont une première et l’occasion d’échanger des expériences, de travailler ensemble dans une perspective commune. C’est une idée extraordinaire. L’ambiance de travail était positive, rassurante, malgré l’annulation de quelques interventions. Je devais intervenir au sujet du regard de la presse espagnole sur la femme marocaine. Un regard très méfiant, négatif, empli de peur. Comme souvent lorsqu’il s’agit d’immigrés, la femme reste associée au masculin, mais aussi au thème de la prostitution, du voile… La femme marocaine en Espagne est ‘invisibilisée’. Il ne s’agirait pas qu’elle le soit également ici. Pourtant, quelques femmes marocaines ne parlant qu’espagnol et berbère ont eu des difficultés à se faire entendre. C’est aussi une des lacunes de ces rencontres, par ailleurs très positives.”

 

 Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2009


 

 

 

INTERVIEW

Naïma Chikhaoui

 

Anthropologue et enseignante à l’université Mohamed V de Rabat, Naïma Chikhaoui intervenait sur le thème : “Les femmes aujourd’hui au Maroc : évolutions, freins et leviers.”

 

Maroc : un Code de la famille 2 ?
“La question de la laïcité va se poser inévitablement à l’occasion du débat déjà initié sur les droits à l’héritage”

 

Lors de votre intervention, vous avez évoqué des insuffisances dans le Code de la famille actuel. L’approche de ces réformes n’est-elle pas restée trop traditionaliste ?

 

Les résistances traditionalistes dans une société en transition persistent, et la religion fait partie de la société, elle est inscrite dans la Constitution. Mais le projet sociétal et les pratiques politiques vont dans le sens d’une sécularisation non dite. Il est étrange d’observer que le seul espace échappant à ce discours et à ces actions séculières reste celui relatif aux droits des femmes et de la famille. Déjà, la critique majeure soulevée par certaines tendances politiques au Plan d’intégration de la femme dans le développement de 1998 était le fait qu’il aspirait à mettre en place une société laïque. La grande critique portait d’ailleurs sur la Moudawana.

 

Le Code de la famille parle dans son préambule de l’égalité entre les hommes et les femmes. C’est un acquis notoire et louable. De même que les réformes profondes portant sur des aspects touchant à la vie de couple, aux enfants. Toujours est-il que la résolution de ce texte a été faite par un arbitrage du roi en tant qu’Amir el Mouminin, alors que les autres espaces juridiques évoluent sans évoquer ou interroger le religieux. Sociologiquement parlant, nous sommes obligés de rappeler ce fait.

 

La laïcité ne va-t-elle pas s’inviter dans les droits des femmes, avec notamment la question de l’héritage ?

 

Le religieux est une composante structurelle et structurante de la société. Reste que, par rapport à la réalité des femmes, la dissociation doit se faire. La problématique des femmes est toujours enveloppée du voile religieux. Si le Maroc se dirige vers une société de la pleine citoyenneté, il est clair qu’il y a une contradiction criante. Tôt ou tard, il y aura un débat, déjà initié, sur la question de l’héritage.

 

A quand alors un Code de la famille version 2 ?

 

Tout code est amené à évoluer selon les changements qui affectent les rapports homme-femme et la société. Les femmes sont de plus en plus actives dans l’espace public, plus productives et dans une participation politique plus franche. Inévitablement, cette question de l’héritage sera posée. Quand ? C’est aux féministes et activistes de terrain à se mobiliser et hâter le chantier. Les orientations politiques au Maroc en faveur de l’égalité sont en tout cas très claires.

 

N’y a-t-il pas aussi un effet domino : l’égalité inscrite dans le Code de la famille, obligeant à une mise à jour d’autres textes, comme avec la réforme du Code de la nationalité ?

 

 

Un Code de la famille basé sur le principe de l’égalité a fait qu’antérieurement déjà il y a eu des révisions du Code pénal, mais aussi la mise en place du Code du travail qui a déjà reconnu quelques droits aux femmes (reconnaissance du harcèlement sexuel, égalité des chances, des salaires…).

 

Concernant le Code du travail, rien ne vient vraiment encore sanctionner ou interdire l’emploi des “petites bonnes”, hormis un texte non contraignant sur le travail des mineurs. Y a-t-il une loi en cours ?

 

Un projet de loi est en cours au ministère de l’Emploi pour les employées de maison et devrait être présenté prochainement. Les enfants peuvent travailler à partir de 15 ans. Il faut effectivement des mesures contraignantes, bien qu’il y ait déjà l’obligation, il est vrai, peu respectée, de la scolarité. On parle des droits sociaux et économiques des femmes. Ces droits vont initier trois chantiers : la lutte contre lexpropriation des femmes (assez courante), la révision de l’héritage et la protection des femmes contre la vulnérabilité au travail (sans contrat, sans limitation d’horaires…).

 

L’application des droits déjà acquis pose-t-elle encore problème ?

 

Elle se pose à deux niveaux : d’abord par rapport à la justice globale au Maroc, une machine teinte de corruption, de conservatisme qui reste à réformer et à assainir. Ensuite par rapport à ce Code de la famille moderne qui a été mis en place au sein d’une société patriarcale qui ne changera pas du jour au lendemain. La loi peut contribuer au changement des réalités sociales. Mais des politiques volontaristes et de sensibilisation restent nécessaires. L’égalité ne doit pas rester que formelle, juridique. Elle doit se traduire dans les faits.

 

Propos recueillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2009.

 

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, février 2009 - dans Société
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