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1 février 2009 7 01 /02 /février /2009 22:12

 

ENQUETE - Soixante-quinze carrés musulmans pour tout l’Hexagone, autant dire une misère au regard de la population musulmane ! Pourtant, présence de carrés ou pas, les chercheurs sur cette question s’accordent à dire que le rapatriement des corps devrait rester la règle dans les années à venir. Une bizarrerie sociologique.

 

Plus ça va et plus les gens veulent être séparés les uns des autres !” M. Bourgouin est marbrier multiconfessionnel, juste en face du cimetière parisien de Pantin, et suffisamment proche du cimetière musulman de Bobigny pour voir passer toutes sortes de demandes. Même s’il voit la revendication de carrés musulmans comme un signe évident d’intégration, il déplore en même temps ce repli sur soi paradoxal – on voit même des carrés dans les carrés (ethniques et musulmans) – et cette “grosse erreur, dès le départ, de la séparation des religions”. En l’occurrence, le diktat de l’Eglise catholique, qui pratiquait jusqu’à la fin du XIXe un apartheid confessionnel dans les cimetières, qui allait jusqu’à l’exhumation des corps non baptisés, relégués au “coin des réprouvés”.

 

C’est la raison historique de la présence aujourd’hui encore de cimetières israélites ou protestants. “Si on avait, dès le départ, mêlé toutes les religions, l’intégration aurait été plus facile. L’intégration dans la mort permet l’intégration dans la vie”, philosophe le marbrier au milieu de sa glaciale exposition de monuments funéraires. Pourtant, l’entrepreneur partage l’avis général : “Il faut plus de carrés.” Il lui arrive d’ailleurs de zigzaguer avec la loi, comme celle imposant un cercueil : “Certains musulmans veulent absolument que le corps soit en contact avec la terre. Je leur propose alors de venir avec des sacs au moment où l’on creuse la tombe et de prendre la terre pour la déposer dans le cercueil.”

 

La nuit vient de tomber. En face, le cimetière est fermé depuis plus d’une heure. “Celui-là, il est plein, dit le marbrier, montrant le mur d’en face, mais y a encore de la place.” Les cimetières en France, c’est un peu en effet comme dans la pub d’un célèbre produit de vaisselle : “Quand y en a plus, y en a encore !” ça s’appelle les reprises de terrain dans le langage des pompes funèbres et de la conserverie. Une pratique réprouvée par l’islam (l’exhumation), mais à laquelle pourtant les pays musulmans ont également recours, chaque fois qu’il est question de réorganiser un lieu, pour le passage d’une route ou simplement pour faire un peu le “ménage”, comme on le fait généralement en Algérie pour chaque tombe, passé quarante ans.

 

“Nous aurons de plus en plus de demandes de carrés musulmans. Lorsqu’on achète une concession, c’est pour un minimum de quinze ans. C’est bien le signe qu’on est installé ici. Certains achètent même une perpétuité”, note Mme Mejri, cogérante avec son fils des Pompes funèbres des Deux Rives, à Bobigny. Un nom qui tranche un peu avec les noms habituels de la profession qui empruntent davantage leurs enseignes commerciales au Coran : El Ouadjib (le devoir), Edawam (éternité), Rahma (rédemption)… Prendre une perpette, c’est “environ

1 600 euros”. Mais dans Paris, où les cimetières connaissent aussi la crise du logement, il faut compter plus de 5 500 euros le m2, autant dire le même prix que pour les vivants !

 

Crise du logement

 

La perpétuité, existe-t-elle vraiment ? “Oui, ça existe, mais pas à Bobigny, parce qu’ils ne veulent pas saturer le cimetière.” La réalité, c’est que la perpétuité dépasse rarement 99 ans, faute de place oblige. “Avant, certaines communes refusaient même des embryons. Elles disaient qu’elles avaient besoin de place pour des adultes. Chez nous, c’est haram de laisser un fœtus à la science, même de trois mois.”

 

Dans les pompes funèbres musulmanes, on n’apprécie pas toujours les mélanges : “C’est la religion. L’autre jour, j’ai enterré un jeune musulman à Bobigny. Sa mère, française non musulmane, m’a dit : ‘Mais si je dois être enterrée, ce sera où ?’ Je lui ai répondu que ce qui lui restait à faire, si elle le souhaitait, c’était de se convertir pour être dans le même cimetière que son fils.” En fait, ni le Coran ni les hadiths ne préconisent une telle séparation. Seules des écoles de droit ont proscrit l’inhumation des musulmans avec des non-musulmans.

 

Quant à la loi, elle interdit les séparations physiques à l’intérieur même du cimetière. Mais avec les pompes funèbres musulmanes, “on ne peut pas faire n’importe quoi”, prévient Mme Mejri, qui s’informe, si besoin, auprès d’un imam : “Je respecte le souhait des gens, mais on ne va pas faire intervenir un imam pour une crémation, comme me l’a demandé récemment une jeune femme venue pour sa mère. Là, j’ai été directe. Je lui ai conseillé d’aller voir les PFG !”

 

Le non-respect des dernières volontés demeure assez fréquent dans la communauté musulmane, précisément lorsque le “musulman” en question a apostasié, sans pour autant songer laisser de document écrit. “Par défaut, un musulman reste musulman, quelle que soit la vie qu’il a eue, explique un imam. Ce n’est pas à nous de juger.” Conclusion, il sera inhumé, même s’il a exprimé de son vivant le souhait d’être incinéré. Comme beaucoup d’entrepreneurs de pompes funèbres, M. Bourgouin s’est trouvé face à cette situation inconfortable : “Et alors ? C’est l’imam qui a gagné, nous ne pouvons qu’exécuter.”

 

Pompes funèbres et religieux se livrent parfois quelques guerres de pouvoir. Ce business n’est d’ailleurs pas toujours bien perçu par les autorités religieuses. “Elles profitent beaucoup du vide juridique et de la désorganisation de la communauté musulmane, reconnaît Azzedine Gaci, du conseil régional du culte musulman Rhône-Alpes (CRCM). Elles font ce qu’elles veulent. Certaines facturent même la toilette mortuaire 200 euros alors qu’elle a été effectuée pour elles bénévolement.”

 

Bricolages funéraires

 

Il arrive même qu’ils se bouffent le nez jusque dans les cimetières. L’orientation Sud-Est, c’est pour les pieds ou la tête ? Un désaccord entre les deux parties s’en est suivi. “Ce n’est quand même pas à eux de donner des avis religieux !”, s’emporte Azzedine Gaci, qui apprécie peu qu’on marche sur ses plates-bandes. Mais malgré les conseils des uns et des autres, les familles en font à leur guise.

 

Et c’est un fait que les musulmans “bricolent” souvent, empruntant des pratiques ici ou là, dans un syncrétisme un peu déroutant pour les gardiens puristes de la règle canonique. Du simple monticule de terre au monument en marbre, avec photo du défunt en médaillon, drapeau du pays d’origine, la tombe musulmane affiche son éclectisme. Elle se pare même quelquefois d’un surprenant fouillis d’objets hétéroclites : plaques souvenirs avec des inscriptions en français et arabe, flacons de parfum, fleurs en plastique, Coran de pierre et dorures. Les similitudes avec les tombes occidentales apparaissent plus nettement encore à partir des années 90. On trouve même des caveaux de famille.

 

Chacun son pré-carré

 

Pour les institutions religieuses, les besoins, bien que difficiles à estimer, sont énormes en matière de carrés musulmans. “Les musulmans expriment souvent le souhait d’être inhumés en France, parce que leurs proches, leurs enfants, sont ici, et pourront ainsi se recueillir sur leur tombe”, constate Abdelhakim Yahia, président de l’aumônerie hospitalière du CRCM Rhône-Alpes. “Les carrés, c’est maxi 300 places et ça se garnit très vite ! En septembre 2007, à Lyon, a été ouvert le nouveau cimetière de la Guillotière. On comptait une tombe à l’ouverture, dix ou douze le mois suivant. Il sera saturé dans un an, un an et demi.”

 

Azzedine Gaci, président (UOIF) du CRCM Rhône-Alpes, confirme : “La demande de carrés est réelle. Nous en estimons les besoins à 600 en France. Nous encourageons leur mise en place, puisque la loi ne permet pas les cimetières confessionnels, comme nous encourageons d’ailleurs les musulmans à être enterrés ici. Des fatwas ont même été données dans ce sens : le mort doit être enterré le plus rapidement possible, là où il est décédé et de préférence proche des siens pour qu’ils puissent lui rendre visite. Les maires suivent généralement (à part quelques-uns qui résistent par conviction républicaine) et plusieurs carrés ont déjà été ouverts dans la région.”

 

Les chercheurs sur le sujet restent en revanche beaucoup plus dubitatifs sur ces besoins affichés. Atmane Aggoun, sociologue de l’immigration, est l’auteur de Les musulmans face à la mort en France (1), un des rares essais sur ce thème qui ne soit pas une simple et aride compilation des règles islamiques. S’il est favorable à une loi obligeant les maires à aménager de tels carrés, il exprime aussi ses doutes par un exemple récent : “Suite à des pressions d’associations cultuelles, Manuel Valls, maire d’Evry, a ouvert six carrés musulmans. Face à l’insistance et au mouvement social, on pensait qu’il y aurait réellement cette inscription sur le sol français. La demande a été exaucée, savourée et l’espace n’a quasiment pas été utilisé.”

 

Pour le chercheur, la justification pour exister dans l’espace public est tout le temps religieuse, “parce qu’on n’existe pas ailleurs dans la vie sociale. C’est pourquoi, sans doute, on a exagéré cette demande de carrés”. Comme beaucoup de ses confrères, Atmane Aggoun pensait qu’il y aurait une rupture avec la seconde génération. Elle n’a pas eu lieu : la tendance lourde reste à 80 ou 90 % le rapatriement du corps.

 

L’intégration réelle se passe sous terre

 

“Ces revendications relèvent beaucoup plus de l’affectif et de l’identitaire que d’un besoin concret”, renchérit Omar Samaoli, gérontologue, qui cite aussi l’exemple de carrés n’ayant quasiment jamais été utilisés, comme celui du Mont-Valérien, créé suite aux demandes répétées d’habitants de Nanterre. “On aimerait bien savoir qui porte réellement cette demande. C’est un peu confus. Ce sont en tout cas des vivants !” La revendication des carrés ne serait-elle alors qu’une manière de signifier au pays que l’on y a aussi sa place, sans nécessairement vouloir l’occuper jusqu’au bout ? “La fixation formelle d’une communauté quelconque dans une société d’accueil n’est définitive que lorsqu’elle s’est approprié le sol, affirme Omar Samaoli. Notre mémoire collective dans l’immigration reste floue tant qu’elle ne repose pas sur de la matière. Les lieux de mort sont des lieux de mémoire.”

 

Le sociologue Atmane Aggoun y voit une posture quasi “schizophrénique” : “On vit quarante ans dans un pays, on a des enfants qui se marient avec des Françaises et qui rapatrient le corps au bled. Y a quelque chose qui ne va pas !” Ce rapport à la mort des musulmans va-t-il évoluer ? Le sociologue y croit peu : “J’ai envoyé des questionnaires à plusieurs intellectuels algériens, bien installés en France avec leur famille. Tous optaient pour le rapatriement de leur corps : ‘dans mon village’, ‘à côté de mon père’, ‘à côté de ma grand-mère…’ Une m’a dit : ‘je veux être enterrée au chaud.’ Le rapatriement, c’est le retour au berceau. Là où on est né, là où on a quelquefois enterré le cordon.”

 

Les raisons de cette persistance du rapatriement restent un peu mystérieuses : c’est le phénomène de “noria”, comme dirait Bourdieu, de reproduction du rapatriement, par peur de perdre la généalogie familiale (puisque le père a été rapatrié), le rapport possible à la colonisation, la condamnation du business de la mort… “Que reste-t-il alors des discours sur l’intégration ? s’interroge Atmane Aggoun. Se fait-elle par le travail, l’accès au soin, le mariage mixte ? Pour moi, l’intégration réelle, achevée, dans son stade suprême, est la désintégration ici du corps. L’intégration se passe sous la terre.”

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2009

 

(1) Les musulmans face à la mort en France, Atmane Aggoun, Ed. Vuibert, 2006

 


 

 

Ce que prévoit la loi : des carrés oui, des cimetières non

 

Les règles de neutralité n’empêchent pas l’aménagement de nouveaux espaces, notamment au travers des “carrés confessionnels”. C’est en 1881 que sont abrogées les séparations dans les cimetières communaux en raison de la différence des cultes. La loi municipale de 1884 vient encore renforcer cette laïcisation des cimetières qui trouvera sa forme aboutie avec l’article 28 de la loi de 1905 de séparation de l’Eglise et de l’Etat, interdisant les signes religieux sur les monuments publics et dans les parties communes du cimetière. Les carrés musulmans n’ont pas fait l’objet d’une loi, mais de circulaires ministérielles.

 

“La dernière circulaire, celle de 2008, explique Bernard Godard, chargé de l’islam au Bureau des cultes au ministère de l’Intérieur, reprend les deux précédentes (celles de 1975 et de 1991) pour préconiser la création de carrés musulmans dans les cimetières communaux. Elle prévoit également la mise en place d’un ossuaire, afin d’éviter l’incinération des restes des défunts. La sépulture relève en effet de l’autorité du maire. Les cas de refus sont très rares, mais il arrive que les communes n’aient plus de place. On fait alors appel au regroupement de communes, comme souvent en région parisienne. Nous sommes aujourd’hui dans une demande d’enracinement. La tendance sera probablement vers des demandes plus importantes d’inhumation chez les musulmans, tandis qu’on observe la tendance exactement inverse chez les non-musulmans, de plus en plus nombreux à préférer la crémation.”

 


 

 

Marie-Ange d’Adler

LE CIMETIÈRE MUSULMAN DE BOBIGN Y, UNE HISTOIRE PARTICULIÈRE

 

Auteur du “Cimetière musulman de Bobigny, lieu de mémoire d’un siècle d’immigration” (Ed. Autrement), Marie-Ange d’Adler a travaillé sur ce lieu singulier, le seul en France exclusivement musulman.

 

Quelle est l’origine et l’histoire de ce cimetière ?

Sa création a été un acte politique, suivant celles de la Mosquée de Paris inaugurée en 1926, puis de l’Hôpital franco-musulman de Bobigny, ouvert en 1935. La mosquée était voulue comme un remerciement aux soldats musulmans morts pour la France. L’hôpital devait être réservé aux travailleurs musulmans qui commençaient à venir plus nombreux d’Afrique du Nord. Cet hôpital (aujourd’hui appelé Avicenne), très moderne pour l’époque, était à la fois un lieu de surveillance et un endroit où les musulmans seraient soignés dans un environnement familier. Ségrégation, contrôle et bienveillance. Quant au cimetière, annexe de l’hôpital, il serait de fait réservé aux musulmans, contrairement à la loi qui impose la laïcité des cimetières. Ouvert en 1937, il n’a rejoint la loi commune qu’en 1996 lorsqu’il est devenu le carré musulman du cimetière intercommunal d’Aubervilliers, Bobigny, Drancy et La Courneuve.

 

Le cimetière a-t-il évolué avec le temps ?

Oui, les premières tombes étaient très modestes, leurs inscriptions sont souvent effacées. A partir des années 1970, la pierre grise et la forme traditionnelle en ogive se mêlent à d’autres formes plus modernes. Des photos apparaissent dès les années 1950. Dans les années 1970-1980 les familles ajoutent souvent fleurs artificielles et plaques souvenirs en porcelaine comme le font les familles françaises.

 

Quels conseils donneriez-vous pour une visite ?

D’arriver par la rue Arago et de franchir le portail de bois clouté. Vous êtes alors face à une petite mosquée, à l’origine salle de prières funéraires. A droite, commence le cimetière proprement dit : 4 hectares, plus de 7 000 tombes. La partie centrale peut donner l’impression d’un terrain vague, mais sous l’herbe il y a des sépultures partout, identifiables sur un plan à la direction du cimetière. Dans le fond, se trouve le carré militaire, inscrit en 2006 aux Monuments historiques. Des soldats morts dans la Seconde Guerre mondiale y sont inhumés, dont certains ont appartenu à la Division Leclerc qui a libéré Paris. Toujours au fond, à droite, vous verrez deux carrés de notables : princes, médecins, avocats... C’est là qu’est la tombe d’un des fils du Glaoui, le pacha de Marrakech, ami des Français au temps du protectorat sur le Maroc, et celle du marathonien Ahmed El Ouafi, vainqueur aux JO d’Amsterdam en 1928.

 

Propos recueillis par Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2009

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, février 2009 - dans Société
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17 novembre 2008 1 17 /11 /novembre /2008 11:46

Enceinte protectrice à l'origine, la ville s'est développée comme un organisme vivant avec des systèmes de gestion de plus en plus sophistiqués. Aujourd'hui, l'ossature acquière un système nerveux fait de réseaux, de connectivité et d'appareils mobiles *. Mais qui prendra les commandes du cerveau ? La ville numérique qui s'éveille saura-t-elle relever les défis qui l'attendent dans les dix prochaines années ?

Depuis quelques mois, notre peuple accepte une véritable mutation », lance René Tregouët, sénateur honoraire, fondateur du Groupe de Prospective du Sénat. Cette fois-ci ça y est, ce monde que l'on nous prédit depuis des dizaines années dans les livres et les films de science fiction, nous y sommes. Le télétravail, les voitures électriques, la ville communicante qui nous informe mais nous suit à la trace, les tours, les cités sécurisées…
Pour le meilleur et pour le pire, le mouvement s'accélère. Enfin. Grâce à qui ? A notre porte-monnaie, touché au cœur par le baril et son ascension vertigineuse mais surtout irréversible, contrairement aux chocs pétroliers précédents. Aux premières loges de ce bouleversement en profondeur, la ville dont le nombre d'habitants dépasse pour la première fois de l'histoire celui de la population rurale dans le monde. « Rarement l'évolution urbaine sera aussi forte que dans les 10 à 15 années à venir, poursuit René Tregouët. La hausse du prix du pétrole est un accélérateur incroyable de maturation de la nouvelle ville. Le monde entier prend conscience que l'étalement des villes, à la base de développement urbain depuis l'arrivée de l'automobile, n'est plus possible. La nouvelle cité va changer profondément les mœurs. »
Compte-tenu de l'accroissement de la population dans les villes, l'étalement urbain ne cessera pas dans les dix années à venir mais se fera de façon plus raisonnée. De nouvelles formes d'urbanisme articulées autour des transports en commun apparaissent en Europe et aux Etats-Unis, comme les villes boucles de Madrid ou de Los Angeles. En revanche, le modèle persiste dans les pays en plein essor. « A Pékin, tout est prêt pour recommencer les erreurs des villes européennes et américaines, raconte Christian de Portzamparc, architecte urbaniste, lors de la présentation d'un de ses projets d'urbanisme pour la capitale chinoise. Chaque chinois attend son automobile et le territoire urbain est constitué de très grandes voies rapides, sans transports en commun, au bord desquelles on construit des parcs fermés où sont reproduits des modèles d'immeubles à l'identique. » En Europe, la verticalité de la ville se repose sérieusement et le conseil de Paris vient de lancer une étude pour la construction d'immeubles de grande hauteur, au-delà des 37 mètres autorisé aujourd'hui. En 2015, douze nouvelles tours seront sorties de terre à la Défense, mixant logement, bureaux et services.
La ville prend corps et âme, densité et interactivité. Dans dix ans, s'y mouvoir deviendra un enjeu vital. A la fois sur le plan physique, de la gestion des flux par horaires décalés à l'automatisme intégral du pilotage de nos voitures par la cité. Mais aussi territorial, grâce au développement des nouvelles technologies et de l'intermodalité, qui transforment la ville en terrain d'expérience, d'échange et finalement de jeux. « Nous sommes dans une situation paradoxale où le style de vie est de plus en plus individuel et mobile, mais où la mobilité coûte chère et les transports publics ne peuvent pas évoluer à la même vitesse que la société, constate Daniel Kaplan, délégué général de la Fondation pour l'Internet nouvelle génération (FING). Le numérique et les réseaux vont permettre à beaucoup de gens de s'inventer des outils, des agrégats de services, des solutions novatrices. Elles ne vont pas changer l'acier et le béton des villes, mais doter leurs utilisateurs de la capacité de se les approprier en reprogrammant des morceaux de ville, en créant plus de plasticité et en proposant une nouvelle vision de comment vie la ville. » Un téléphone portable qui indique où garer son véhicule, quel restaurant possède encore une table de libre ou raconte l'histoire du lieu dans lequel on se trouve, c'est déjà en cours à San Francisco ou Tokyo qui expérimente le "Tokyo Ubiquitous Project" depuis l'année dernière. Et c'est pour demain en Europe où les utilisateurs et les lieux sont déjà équipés. A Paris, chaque lampadaire possède sa puce, pour faciliter le travail des électriciens. Mais les arbres aussi, qui sont identifiés en un clic par les bucherons de la capitale… On peut dès aujourd'hui cartographier la ville de façon dynamique, avec une vision en direct du trafic, comme en Allemagne avec la mise en place d'un réseau routier virtuel pour améliorer la fluidité. Demain ce seront les modes de consommation, les itinéraires des usagers, etc. Reste à trouver des accords de partenariat privé/public, et les enjeux sont de taille. « Celui qui aura la main sur la carte aura la main sur le territoire, prévient Bruno Caillet, directeur du développement de Le Hub Agence en posant la question de la gouvernance revendiquée par des opérateurs comme JC Decaux ou RATP, face à l'absence du service public sur la question.
Connecté, nomade, mais moins que jamais sans domicile fixe ,le citadin devenu consocitadin consommera son quartier, sa ville comme une marchandise… Elle le lui rendra, en zappant les exclus du système marchand, non créateurs de croissance ou de connaissance, qui n'apparaissent tout simplement pas dans les études prospectives sur la fameuse ville 2.0. « Les logiques numériques qui font les villes de demain sont des logiques de marché, rappelle Bruno Caillet. « Nous passons du « Paye pour voir » à « Existe pour me donner des informations sur ton comportement ». Les enjeux de la transmission de l'information ont pour principal objectif la régularisation sociale et l'intégration dans une société normée, contrôlée par des standards de contentements. » Du standard de contentement au standard de consentement, le spectre d'un Big Brother planerait-il au-dessus de la ville numérique ? Peu de monde semble s'en préoccuper pour l'avenir, fasciné par les nouvelles possibilités qu'offre la technologie. Et encore moins la grande majorité des jeunes utilisateurs, totalement inconscients du pouvoir de contrôle des comportements de la cybernétique.
La gentrification des centres villeseuropéens qui deviennent de véritables villages (et terrain de jeux) pour riches, et son corolaire, la relégation dans les zones périurbaine des populations les plus démunies, posent le problème du devenir des banlieues. Subissant déjà un déficit de transports en communs, qui ne peut qu'aller en s'aggravant dans les dix prochaines années, ces zones souvent monofonctionnelles risquent de s'enclaver un peu plus ou se transformer en cité fantômes, colonisées par les plus pauvres. Aux Etats-Unis, les « Deseperate Housewife » quittent les cités dortoirs qui faisaient rêver l'Amérique depuis les années 1950. Dans le documentaire The end of suburbia, James Howard Kunstler n'hésite pas à les qualifier de futurs bidonvilles où les potagers remplaceront les emblématiques pelouses. Les plus optimistes évoquent la possibilité pour ses villes de se réinventer en troquant leur hypermarché contre un hypercentre, avec un retour au trio gagnant : services, emplois, logements.
Fracture sociale, fracture numérique (moins dans l'accès aux données que dans leur utilisation) et fracture géographique se superposent pour esquisser un avenir où les uns devront se protéger des autres. « Ces fractures, je ne vois pas pourquoi elles cesseraient de s'accroître dans les années à venir, estime Bruno Caillet. Le territoire numérique ne concernera probablement qu'une minorité des territoires dans le monde, la majeure partie participant de manière infime à la croissance mondiale. » Intramuros, la mécanique de tracking des comportements qui transforme la ville en « panier de services » deviendra maximale et permettra de repérer très en amont les comportements asociaux. La ville devient séquentielle avec privatisation de l'espace public comme c'est déjà le cas à Londres avec le péage payant du centre ville : accès à certaines zones autorisées en fonction de l'heure, de la plaque de la voiture ou des données du visiteur, dans une logique de Yield managment courante dans le secteur du tourisme. En périphérie, les résidences sécurisées se multiplient en Europe à l'instar des véritables villes forteresses existants déjà aux USA.
Densifiée, séquentielle, sécurisée mais communicante, plus système nerveux qu'ossature,la ville de 2018 sera aussi plus durable. Très implantés dans le nord de l'Europe, les éco quartiers qui fleurissent dans les villes et les capitales occidentales prennent des allures de villes pharaoniques au Moyen Orient, en Russie ou en Chine. Des projets gigantesques comme la Cité de Dongtan sur l'île de Chongming en Chine (conçue pour 50 000 habitants comme modèle pour 400 autres d'ici 2020), évoquent par tous les espoirs qu'ils portent en eux, les villes utopiques de Thomas More, les villes nouvelles Egyptiennes des années 1970 ou, à plus petite échelle, les projets en cours au Maroc et en Algérie. « Eco quartiers, éco ville, éco plaine, éco voiture… tout devient éco, mais il ne faut pas perdre de vue qu'il s'agit de mesures sérieuses, pas de labels, rappelle Nicolas Michelin, architecte urbaniste, directeur de l'Ecole nationale supérieure d'architecture de Versailles, lors d'une conférence sur la ville en avril dernier. C'est une vraie révolution qui arrive. Il faut inventer les nouvelles formes de la ville. Il y aura des cheminées, des serres, des vérandas, des atriums, des espaces inter climatiques, des réserves de chaleur… Tout ce qui est lié au soleil. Pendant un siècle et demi on a extrait du charbon du sous-sol, puis après le pétrole, sans jamais penser au soleil. Alors qu'il offre 10 000 fois plus d'énergie. Si on savait capter l'énergie du soleil et la stocker, la surface de la Belgique suffirait à la planète entière. »
Cette vision du futur de nos villes serait trompeuse sans ses quelques chiffres vertigineux de l'ONU qui resituent la ville dans le contexte mondial. En 2015, la planète comptera une vingtaine de mégalopoles (entre 10 et 20 millions d'habitants) dont la plupart sont en Asie, et quatre métacités de plus de 20 millions d'habitants dont Tokyo métropole qui en comptait déjà plus de 35 millions en 2005, Mexico (19,4 millions) puis Sao Paulo, Bombay et New York (plus de 18 millions). Mais surtout, 75 % des citadins vivent dans les pays en développement et plus d'un milliard de personnes vit dans des bidonvilles (1,39 milliard en 2020) avec en tête l'Afrique Subsaharienne dont 72% des citadins sont bidonvillois, suivi de l'Asie du sud où c'est le cas d'un citadin sur deux… Comment imaginer alors que les villes numériques se développent autrement qu'en circuit fermé, dans un maillage de villes mondes, dos au reste de la planète ? A moins qu'un nouveau choc, électronique celui-ci, viennent une fois de plus pousser les hommes à inventer de nouvelles relations aux mondes.

 

  • J.William, professeur d'architecture & média, sciences & art de vivre au Mit Lab, concepteur des Living Lab..

FOCUS
La ville de 2018 vue par mes voisins

 

Patrick, cadreur
« Finalement, avec le numérique on revient au Moyen-âge. Les seigneurs étaient au courant de tout ce qui se passait sur leur terre, des déplacements, des récoltes, du moindre évènement personnel comme les mariages, naissances, décès, etc. Comme les péages filtrants à l'entrée des centres villes de demain, les portes des cités étaient sous haute surveillance et se refermaient à la tombée de la nuit. Je ne suis pas inquiet, on a toujours trouvé des moyens d'échapper à ça, d'évoluer… puis de recommencer ! »

Cviéta, architecte
« Dans dix ans, nous utiliserons la moindre surface pour récupérer de l'énergie ou en créer : les vêtements, les revêtements, les peaux des bâtiments seront photovoltaïques. La ville verticale se développera et les espaces verts, dans l'ombre des tours, quitteront le sol pour se retrouver en terrasse et sur les toits. L'optimisation du foncier et l'économie d'énergie seront des enjeux majeurs. Et d'ici cinq ans, la voiture électrique se sera développée sur le principe du Véli'b, remplaçant les transports en commun de proximité devenus trop coûteux pour l'état. »

 

Publié dans l'Entreprise 2018
 
le 17 novembre 2008

 

 

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Published by Sabine Ganansia publié dans Entreprise en novembre 2008 - dans Société
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1 novembre 2008 6 01 /11 /novembre /2008 01:37

JUSTICE Après un procès exemplaire d’iniquité et sept ans de prison, le 4 septembre 1998, Omar Raddad, condamné pour le meurtre de Ghislaine Marchal, sortait de prison à la faveur d’une grâce présidentielle. Aujourd’hui, dix ans après une liberté au goût amer, le célèbre jardinier marocain demande la révision de son procès.

 

Le-Courrier-de-l-Atlas---Raddad---novembre-2008.jpgVergès ? Mais il est comédien maintenant, non ? Moi j’ai besoin d’un avocat pour me défendre.” Pour Omar Raddad, Vergès, c’est fini ! Des erreurs en cascades, un verdict accablant de dix-huit ans, une requête en cour de révision rejetée… Le résultat est pour le moins médiocre.

Contrairement à la rumeur, c’est bien Omar Raddad qui avait fait appel à l’avocat controversé, mais il l’aurait révoqué bien plus tôt si le roi Hassan II n’était intervenu. Aujourd’hui, c’est à une autre figure médiatique du barreau, Sylvie Noachovitch, célèbre ex-avocate de l’émission Sans aucun doute, qu’il a fait appel pour défendre ses intérêts et assurer sa défense dans le cas probable de nouvelles Assises.

15 h 30 sur les marches du palais de justice de Toulon. C’est ici qu’Omar Raddad me donne rendez-vous. Il pleut des cordes. Abrité sous le porche du bâtiment, quelques mètres sous le mot “Fraternité”, je m’apprête à envoyer un SMS pour prévenir de mon arrivée, avant de me raviser : Raddad ne sait pas lire. Des photos de la porte comportant la fameuse inscription “Omar m’a tuer”, il n’avait pu reconnaître que son nom. C’était il y a dix-sept ans…

Raddad est là, juste en face. Il me fait signe à la terrasse couverte du café La Marine, un express et une cigarette entre les doigts. Dans le brouhaha de la circulation, je lui présente Le Courrier de l’Atlas et nous échangeons quelques mots sur le Maroc… avant d’envisager un lieu plus calme. C’est finalement sur sa suggestion, dans le salon du petit hôtel Celenya où je me suis installé, à deux pas de la place de la Liberté, que nous continuerons l’entretien.

Quand Raddad parle d’“endroit plus tranquille”, il ne fait pas allusion au bruit, mais aux sollicitations nombreuses des Toulonnais qui viennent le questionner ou lui demander des autographes. Des demandes auxquelles il ne sait jamais dire non : “A Toulon, trois mille personnes ont signé pour me soutenir, comment je pourrais leur tourner le dos ?” Alors Raddad s’épuise à raconter partout son histoire, sans jamais montrer le moindre signe de lassitude ou d’agacement. Il a encore en tête les cris d’indignation qui suivirent le verdict et tous ces gens qui se sont mobilisés, ces courriers de soutien qu’il continue encore à recevoir.


“Ma tête est toujours

derrière les barreaux”

Raddad se donne sans compter. C’est près de quatre heures trente d’entretien qu’il m’accordera, entrecoupé de deux ou trois allers-retours sur le balcon de l’hôtel… et autant de cigarettes. Des pauses devenues alors moins formelles, l’enregistreur éteint. Mais Raddad ne s’éloigne jamais de l’affaire. Rien d’autre ne semble avoir plus d’importance pour lui aujourd’hui. “Mon corps est libre, mais ma tête est toujours derrière les barreaux”, répète-t-il.

De sa vie personnelle, nous parlerons peu. Il tient d’ailleurs à protéger les siens. “La presse veut l’avis de mes enfants. Pour quoi faire ? Je suis encore vivant, moi !” Certains magazines demandent même des photos de sa famille, pourvus d’arguments sonnants et trébuchants. “Personne ne peut parler à ma place. C’est pour ça que j’ai écrit le livre Pourquoi moi ?”, explique Raddad.

Personne… excepté peut-être le journaliste académicien Jean-Marie Rouart, auteur de Omar, la construction d’un coupable : “Il a été condamné plusieurs fois, mais il ne s’arrête pas.” Un ami ? “Plus. C’est comme un père pour moi. J’ai besoin de gens comme lui.”

Ce sont justement les droits de ces deux livres, ceux de Raddad et de Rouart, que la société de Rachid Bouchareb rachète pour la réalisation par Roschdy Zem d’un film sur l’affaire : “Je n’ai pas encore lu le scénario, mais j’ai confiance en Roschdy Zem. Il fait de bons films, inspirés d’histoires vraies. Je vais le revoir dans quinze jours.”

Raddad me déroule le fil du procès, avec ses erreurs, ses faux, ses mystérieuses disparitions de pièces à conviction, ses témoins occultés par les enquêteurs, intimidés, éloignés. Ses oublis aussi : la prise de température du corps de la victime, les empreintes… “Au procès, les enquêteurs ont dit qu’il n’y avait pas d’empreintes visibles. Toute la salle a ri”, se souvient-il. L’enquête et le procès ont révélé une telle concentration de confusions, d’approximations, de fautes, qu’ils prennent bien plus l’apparence du complot que de l’erreur judiciaire proprement dite, terme d’ailleurs réfuté par Omar Raddad.

Tout commence par ce qui aurait pu être une mauvaise blague. “Je croyais que c’était la caméra cachée”, se souvient Omar Raddad. Ce 25 juin 1991, les gendarmes viennent l’arrêter, sans explication. Des heures d’attente au commissariat de Toulon, à la gendarmerie de Saint-Basile, près de Mougins. Raddad ne comprend pas. Il parle alors à peine français. Ce n’est que lorsqu’on lui glisse sous le nez les photos de Ghislaine Marchal assassinée que le cauchemar commence.

Aux questions des enquêteurs, Raddad ne répond plus que par oui ou par non, presque au hasard, fatigué et comprenant à peine ce qu’on lui demande. C’est ainsi qu’il répondra oui à la question : “Fréquentez-vous des prostituées ?” Une suite de quiproquos qui auraient été évités si un interprète lui avait été accordé.

Le juge Renard ?…

Il a fini par être révoqué

 

La première juge, Sylvaine Arfinengo (quatre défileront), s’y opposera elle aussi. C’est cette même juge qui donnera à la famille de Ghislaine Marchal l’autorisation de faire incinérer le corps… une semaine seulement après sa découverte, avant même le rendu d’autopsie, rendant toute contre-expertise impossible. Du jamais vu dans une affaire criminelle ! De plus, “Mme Marchal n’a jamais demandé à être incinérée, souligne Raddad, elle avait acheté un caveau à Mougins”.

L’affaire aurait pu s’arrêter rapidement. En effet, pour les médecins légistes, la victime a été assassinée le 24 juin. “Cette première date est la vraie. Problème : ce jour-là, j’étais à Toulon, avec billet et témoins à l’appui. Le juge [Renard] était gêné. Il a téléphoné aux trois médecins légistes pour leur dire qu’ils s’étaient trompés, que c’était le 23 juin. Les trois médecins ont alors fait un courrier pour dire qu’ils avaient fait une erreur de frappe.”

Le juge Renard – qui a instruit la quasi-totalité de l’affaire – a même la bêtise de reconnaître ces faits dans le documentaire Le procès K Omar Raddad diffusé sur Canal +. Depuis, le juge a été mis en examen dans une autre affaire, pour “faux et usage de faux” et “violation du secret professionnel” (en septembre 2001) avant d’être mis à la retraite en 2005 grâce à la ténacité du procureur Eric de Montgolfier et suite à un rapport accablant du Conseil supérieur de la Magistrature (CSM)

La date du 23 est d’autant plus improbable que le rapport d’autopsie parle d’“yeux clairs”. Un fait impossible à observer chez une personne décédée depuis plus de huit heures (les yeux deviennent opaques, c’est le phénomène du voile glaireux, dit de Winslow).

C’est donc ce juge qui s’est débarrassé avec une aisance incroyable de tout ce qui risquait d’innocenter le jardinier, refusant systématiquement tout alibi, témoignage et expertise. C’est ce juge encore qui affichera par un “pourquoi ?” sa déception à l’annonce de l’abandon par Raddad de sa seconde grève de la faim. “Y a rien de pire que d’être derrière les barreaux pour rien. J’ai fait deux grèves de la faim. Je me suis coupé les veines [il me montre un poignet et avant-bras gauche tailladés]. J’ai même avalé des lames de rasoir.” Aujourd’hui, il est en invalidité : “Ça me rend malade. Je ne suis pas fou, mais je ne suis pas bien dans ma tête. Je ne travaille plus depuis cinq ans.”

“Mais les portes vont parler…”

Le juge déploie beaucoup d’énergie durant les Assises pour montrer que Raddad est un mauvais musulman, qu’il joue et va voir des prostituées. Quel rapport avec le procès ? “Le jeu et l’adultère, c’est interdit par le Coran”, dira le président, étonnamment transformé en police religieuse. Mais Raddad sera jugé ensuite “trop musulman”. Des photos de l’Aïd sont montrées au tribunal. Reprenant les propos de la femme du jardinier marocain qui affirmait que son mari ne ferait pas de mal à une mouche, le juge avait trouvé judicieux de lancer : “[il] ne tuerait pas une mouche, mais il égorge le mouton.” “Vergès a eu raison de parler de racisme. Et puis Mme Marchal n’est pas un animal !”, me dit Raddad, avant d’ajouter, plus bas, “…Et en plus c’était mon frère aîné qui tuait le mouton !”

Les pistes autres que celles menant à Raddad sont écartées. On ne s’intéresse pas à la famille Marchal, ni à ses proches, ni à la femme de ménage dont le témoignage a été l’un des éléments déterminants de la condamnation de Raddad. Une femme dont l’amant a déjà été condamné pour meurtre et que son concubin quittera en décembre 1991 après de forts soupçons sur sa complicité dans l’assassinat, apprend-t-on dans la première requête en révision que nous nous sommes procurée.

Des témoins essentiels sont aussi écartés : Mimoun B., l’oncle de Raddad, ex-majordome de Ghislaine Marchal auquel elle aurait confié ses craintes d’être assassinée par un proche de sa famille. Salah El Ouaer également, un Tunisien qui travaillait le 24 juin sur un chantier à côté de la propriété de la victime et que les gendarmes avaient dit introuvable, alors qu’ils l’avaient gentiment invité à retourner dans son pays, faute de papiers en règle. L’enquête menée par le détective privé Roger-Marc Moreau nous apprendra que cet ouvrier avait vu des personnes le 24 juin dans la villa de Mme Marchal. Il les décrit précisément.

D’autres sont intimidés, comme l’amie de la victime, Mme Pascal, qui s’est retrouvée à près de 80 ans en garde à vue et sur écoutes téléphoniques, comme une suspecte. “Elle n’a pas voulu me défendre. Elle disait simplement la vérité.”

Raddad m’énumère les incroyables éléments à charge contre lui sortis de l’imagination des enquêteurs et du juge. Des bijoux vendus, puis finalement achetés puis finalement… envolés du dossier puisque n’apportant rien à l’enquête. Une pellicule photo de Mme Marchal détruite par les gendarmes, sans qu’on sache pourquoi. Et enfin ce scénario absurde d’une femme assommée de cinq coups de chevron, lardée de dix-sept coups de couteau, éventrée, égorgée, les intestins presque sortis, le poignet brisé, un doigt quasiment coupé, qui va se relever pour écrire dans le noir complet “Omar ma tuer’” puis se traîner encore sur près de sept mètres, sans laisser une seule goutte de sang, pour écrire un second “Omar m’a t”, et finalement bloquer la por-te pour se condamner plus sûrement à la mort avec un savant montage de lit. “Et quel intérêt de bloquer une porte déjà fermée de l’extérieur ?”, s’interroge encore Raddad, toujours ahuri par un tel déroulement proposé des faits.

 

Omar Raddad est certain

de son acquittement

 

Sur la table basse de l’hôtel, Omar Raddad procède à une reconstitution du scénario des portes, avec son paquet de cigarettes, le menu du petit-déjeuner de l’hôtel et mon stylo. Retourner aux Assises, c’est repartir à zéro. Y aurait-il des risques ? “Pour moi non, c’est l’acquittement sûr”, affirme Raddad, confiant. “Tous les avocats doivent rêver d’un dossier comme le mien qui se défend tout seul. Et puis ce n’est pas le jury qui m’avait condamné. C’est le juge, tout seul”, explique Raddad qui rappelle aussi les propos de jurés rapportés dans VSD, faisant mention de leur malaise face à l’affaire et de pressions du président Armand Djian durant les sept heures trente de délibérés.

Les experts ont affirmé que l’écriture n’était pas celle de Ghislaine Marchal, qu’aucune trace d’ADN de Raddad n’avait été trouvée. Mais qu’en revanche, deux empreintes ADN masculines étaient présentes. “Qu’est-ce qu’il y a de plus que des empreintes génétiques ? Un témoin peut mentir, se tromper, mais des empreintes… Ils ont gardé les portes parce que c’est la seule chose qu’ils avaient contre moi. Mais ce sont elles qui vont parler, m’innocenter.”

“Vous êtes sûr qu’ils les ont gardées ?”, dis-je pour le titiller. “J’espère qu’ils ne les ont pas brûlées !”, dit Raddad, presque pris d’un doute soudain. Puis, rassuré : “De toute façon, les empreintes sont au laboratoire de la police de Paris.” C’est la seule fois où je verrai mon interlocuteur rire.

 


 

Chronologie

24 juin 1991 Ghislaine Marchal, 65 ans, est assassinée de plusieurs coups de chevron et de 17 coups de couteau à Mougins. Sur la porte de la chaufferie, une inscription en lettres de sang : “Omar m’a tuer”. C’est la date du 23 juin qui sera pourtant retenue après intervention du juge auprès des trois médecins légistes (la fameuse “erreur de frappe”).

27 juin 1991 Omar Raddad, jardinier de Mme Marchal, est inculpé d’homicide volontaire et écroué à Grasse.

2 février 1994 Omar Raddad est condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle par la Cour d’Assises de Nice (Alpes-Maritimes).

9 mars 1995 La cour de Cassation rejette son pourvoi.

10 mai 1996 Jacques Chirac accorde une grâce partielle à Raddad, réduisant sa peine de quatre ans et huit mois, et lui permettant une libération conditionnelle.

2 septembre 1998 La chancellerie donne son feu vert pour sa libération. Omar Raddad sort le 4 septembre suivant.

31 octobre 2000 Le rapport graphologique ordonné par la commission de révision ôte toute certitude sur l’identité de l’auteur de l’inscription.

1er mars 2001 La commission de révision révèle que l’ADN relevé sur la porte ne correspond pas à celui d’Omar Raddad. En revanche, deux ADN masculins ont été trouvés.

20 novembre 2002 Malgré ces nouveaux éléments, la requête demandée par la Cour de révision est rejetée.

2008 Omar Raddad révoque son avocat Me Vergès, fait appel à Me Sylvie Noachovitch et demande une révision de son procès. La nouvelle requête pourrait être déposée début 2009.


 

 

Le détective Roger-Marc Moreau

 

Il suit l’affaire Raddad depuis près de quinze ans. Appelé par Jacques Vergès en 1994 pour préparer la première requête en révision (rejetée en 2002), il est appelé cette fois par Omar Raddad pour reprendre et conforter le dossier pour une nouvelle requête.

 

“Pourquoi a-t-il été condamné ? ‘Au nom de l’intime conviction’, ça ne veut rien dire”

 

Comment jugez-vous la façon dont l’affaire Raddad a été instruite ?

A charge uniquement, avec un postulat de départ : Omar Raddad a tué, puisque c’est écrit. Aucune investigation n’a été faite sur d’autres personnes que lui. Personne ne s’est demandé à qui profitait le crime ? Il y avait quand même un héritier qui est devenu brutalement milliardaire, dont on n’a jamais interrogé l’emploi du temps, pas plus que celui de la femme de ménage, exceptionnellement en congé ce jour-là… Le procès a été mené étrangement. Est-ce dû à la personnalité de la victime et de son entourage ? Le fils de Mme Marchal, élevé par la sœur, magistrate, épouse du bâtonnier de Bigault du Granrut, sommité du monde judiciaire parisien, grand ami de Georges Kiejman… Ces personnes ne peuvent être sans influence sur le traitement du dossier. Un coup de fil à un juge d’instruction comme le juge Renard, peut être à l’origine d’un dysfonctionnement.

 

Allez-vous demander une comparaison des ADN trouvés sur les portes ?

 

Nous allons demander à la garde des Sceaux que les empreintes génétiques trouvées mélangées au sang de Mme Marchal soient inscrites au fichier national de l’ADN. Les personnes que nous soupçonnons font de très fréquents séjours en prison. Il n’est alors pas impossible qu’au bout de deux minutes, le temps de cet enregistrement par un fonctionnaire, nous ayons la réponse. Si Mme Dati refuse, je ferai procéder à la comparaison ADN dans un laboratoire étranger en prélevant l’ADN de ces personnes ou celui de leur famille. Nous allons aussi auditionner à nouveau certaines personnes qui parleront plus librement aujourd’hui.

Vous militez depuis longtemps pour une réforme de procédure pénale.  

 

L’affaire Raddad est à l’origine de la réforme prévoyant une juridiction d’appel pour les cours d’Assises. Quels sont les autres points nécessaires restant à changer ?

 

Les jurys mixtes. C’est un système instauré par le régime de Vichy qui estimait que les jurys populaires avaient trop tendance à rendre des acquittements. La motivation était donc d’influencer les jurés. Certains présidents de cours d’Assises exercent peu leur influence, d’autres sont beaucoup plus interventionnistes et capables, comme l’a fait Armand Djian, de tordre les jurés pour obtenir une condamnation. Les décisions devraient aussi être rendues à l’unanimité, sinon où est la place du doute ? La motivation des arrêts est également une chose importante. Nulle part on ne dit pourquoi Omar Raddad a été condamné. “Au nom de l’intime conviction”… Ça ne veut rien dire ! Enfin pourquoi, comme dans d’autres pays, la défense ne pourrait-elle faire venir, comme le ministère public, ses propres experts ? Les experts doivent-ils -toujours être aux ordres du juge d’instruction comme on l’a vu dans l’affaire ?

(1) Roger-Marc Moreau, agent de recherches privé, président du GRAR (Groupement des agents de recherches) et auteur de Omar Raddad, contre-enquête pour la révision d’un procès manipulé (Ed. Raymond Castells, 1998, 18 euros).

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, novembre 2008

 


Lire aussi un dossier complet à l'occasion de la sortie du film de Roschdy Zem sur l'affaire Raddad dans le Courrier de l'Atlas de juin 2011 (11 pages)

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11 septembre 2008 4 11 /09 /septembre /2008 10:54

 

La cuisine africaine sort du ghetto. On sert aujourd'hui des feuilles de manioc ou du poulet braisé dans les quartiers branchés, voire BCBG. L'Afrique, c'est chic ! 


La rue Quincampoix (3e) : ses galeries d'art, ses boutiques trendy, ses restos à concept... et, depuis un an, son restaurant africain. Un poil à gratter en boboland ? La Fontaine au Miel  affiche bien les couleurs : au mur, quelques masques et un tableau de griot jouant de la Kora (cithare africaine). Au fond Restos-africains.jpgde la pièce principale, on peut même apercevoir un cocotier. Mais la Fontaine au Miel refuse le folklore. La propriétaire, Agathe Kambu-Lusala, d'origine camerounaise, voudrait qu'« on vienne manger africain comme on va manger italien, ou japonais ». Sans avoir l'impression de voyager en contrée exotique. Reste que ses tilapias (poissons d'eau douce) à la braise, s es mafés (sauce arachide) au boeuf ou ses yassa (marinade d'oignons et citrons) au poulet sont encore pionniers dans le 3e. 


La doctorante en anthropologie a cherché deux ans l'écrin idéal pour une cuisine africaine raffinée, au centre de Paname. « On voulait sortir du ghetto. Et on savait qu'il y avait un marché à saisir. » Elle n'est pas la seule à avoir fait le constat. Les restaurants africains commencent à investir d'autres beaux quartiers comme les 6e, 17e, 16e... Ismaël Traoré et Maurice Dir ont ouvert le leur, L'Albarino Passy, dans le 16e, il y a trois ans. Leurs tapas associées à leurs tiep bou dienn (riz au poisson) ou poulets braisés ont laissé perplexes quelques voisins. Ismaël Traoré, originaire du Sénégal et du Mali, admet : « Passy est très conservateur. On nous a regardés bizarrement au début. Mais aujourd'hui, on accueille Harry Roselmack, Marcel Desailly et même... Bruno Gollnisch ! » [bras droit de Jean-Marie Le Pen]. Une cuisine décomplexée pour une génération décomplexée ? « J'ai grandi en France, j'ai un bac+5... Peu de restos africains me ressemblent ! », convient Gipsy Dialakama, qui a installé son Malaïka rue de Savoie (6e). Pour elle, c'était le centre ou rien. « Mon objectif était de démontrer que la cuisine africaine ne se cantonne pas à des bouis-bouis. »

 

Message apparemment reçu : outre les clients d'origine africaine, ses brochettes et grillades titillent les papilles d'« Européens » tentés par l'aventure. Les curieux qui n'ont jamais posé un orteil en Afrique noire forment également la grande majorité des clients rue Quincampoix. Agathe Kambu-Lusala s'en étonne encore : « 80% sont des Européens qui viennent découvrir de nouvelles saveurs... J'en suis ravie ! » La cuisine africaine va-t-elle enfin entrer dans les classiques de la gastronomie parisienne ? Alexandre Bella Ola (lire l'encadré) n'y croit pas encore. Le chef et auteur du seul ouvrage solide sur la gastronomie du continent noir, constate bien une attente du public. Mais il estime que « pour l'instant, il n'y a pas assez de chefs qui portent cette cuisine », pour observer un véritable essor. A quand les Paul Bocuse et Joël Robuchon afro ?


Cécile Bontron, Le Nouvel Obs Paris, septembre 2008

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1 juillet 2008 2 01 /07 /juillet /2008 05:01

MENU Si la Bible, les Evangiles et le Coran n’ont jamais figuré au rayon des livres de cuisine, ces textes n’en marient pas moins les nourritures de l’âme et du corps. Mais mon Dieu, pourquoi tant d’interdits alimentaires ?

 

Les escargots, c’est haram ou halal ? Mais de terre ou de mer ? Faut-il les égorger ou les faire dégorger ?” Les forums musulmans collectionnent de véritables perles. Et chacun s’interroge, traquant dans le Coran ou dans un hadith une réponse à la question essentielle du jour. “Pourtant, j’ai vu un imam s’enfiler plein de bols de babbouchs !” (1), s’étonne l’un des forumers. “Mais t’es sûr que le Coran parle de crevettes ?”

 

Bien que numériquement réduits, les interdits alimentaires en islam ne sont pas clairement explicités. D’où une avalanche d’interprétations aussi variées que fantaisistes, souvent à l’image des hadiths sur lesquels elles s’adossent. Dès lors, tout est permis : s’interroger par exemple sur l’aspect possiblement “haram” du Coca ou autres sodas qui renfermeraient moins des 1,2° d’alcool (seuil réglementaire pour entrer dans la catégorie des boissons non alcoolisées) ou sur la consommation si courante en France de... singe !

 

Le casse-tête du casse-croute

 

Les marques ajoutent encore à la confusion. Lors du dernier ramadan, on a ainsi pu voir, chez Carrefour ou Leclerc, des œufs estampillés “halal” (probablement pondus par des poules voilées!). Ainsi, tout est passé en revue et questionné, des bonbons Haribo aux galettes des rois.

 

Côté juif, la kacherout (2) est aussi un joli casse-tête. Si les interdits alimentaires y sont explicités dans les textes, ils sont aussi infiniment plus nombreux et complexes. De la même façon, ils sont matière à d’interminables débats pour savoir si tel poisson est à écailles ou non, s’il est plus grave d’accepter de réchauffer les lasagnes de la voisine ou d’ingurgiter un cheeseburger, ou s’il faut faire tourner le lave-vaisselle à vide avant de changer la vaisselle qu’on y met (lait ou viande), histoire de “cashériser” l’appareil, d’autant, paraît-il, que “le Rabbin Obadia Yossef l’autorise !”

 

Côté chrétien, on est beaucoup plus détendu à table. Même si, durant des siècles, certains ont continué à appliquer des règles religieuses d’origine mosaïque, ces croyants ne sont soumis à aucun interdit. Même les prescriptions pour certains jours de fête (de ne pas manger de viande) ont été assouplies depuis Vatican II.

 

Professeur de philosophie et auteur des Nourritures divines (Actes Sud, 2002), Olivier Assouly explique ainsi la place très importante du geste alimentaire dans les religions : “A la différence d’autres expressions de la vie religieuse, la nourriture touche l’individu dans ce qu’il y a de plus vital. Lorsque vous légiférez sur l’alimentaire, vous légiférez ainsi sur le système des besoins et êtes à peu près sûr d’englober la totalité des individus.” Bien plus efficace que de légiférer sur une question liée à une pratique liturgique (une prière par exemple) qui n’aurait qu’un caractère accessoire.

 

La loi de Dieu ?

 

La raison de ces interdits ? Pour le philosophe chercheur, les explications d’origines médicale ou hygiéniste, ne sont pas recevables : “Une religion n’a pas pour vocation à veiller à la bonne santé de ses fidèles. Il s’agit bien plus de marquer par l’aliment, l’obéissance à la loi divine. On peut trouver des raisons liées à la santé, des raisons économiques ou de pratiques sociales, mais le choix reste fondamentalement arbitraire et sert à cristalliser l’obéissance à la loi de Dieu.” D’ailleurs, si la législation religieuse dépendait des risques sanitaires, “il aurait fallu, au moment de l’épidémie de la vache folle, revoir la législation alimentaire et interdire la consommation du bœuf. Absurde !”

 

De même, pour le père de la Morandais, auteur de A table avec Moïse, Jésus et Mahomet (Editions Solar, 2007), ces interdits, qui pouvaient comporter un bénéfice sanitaire, avaient surtout comme fonction de “faire obéir ce bon peuple à la tête dure”. Et si, pour ce prêtre, ces interdits n’ont plus de sens, le jeûne en revanche doit rester une tradition vivante de partage à développer : “Chez nous les chrétiens, on pêche par libéralisme!” regrette-t-il.

 

Il est troublant de voir combien ces interdits semblent arbitraires et fonction de l’espace et du temps. Ainsi, les blacks muslims considéraient que le poisson-chat et la galette de maïs (le “slave diet” que l’on donnait aux esclaves noirs dans les plantations), étaient interdits par l’islam. Pour Mohammed Hocine Benkheira, anthropologue et spécialiste de droit musulman, “toute nourriture est supposée exercer sur celui qui l’absorbe une influence plus que physique. La chair de certaines espèces s’avère porteuse de traits antinomiques avec l’idée même d’humanité”. Une appréciation encore très subjective. S’agirait-il alors de “juguler notre animalité” ? De nombreux chercheurs analysent ces interdits en terme de mécanisme d’identité et d’altérité. Il s’agit, selon l’historien Tzvetan Todorov, de produire une démarcation entre “nous et les autres”. Force est de constater que ces interdits isolent, excluent. Serait-ce leur sens : empêcher les adeptes de se mêler aux autres, de partager un repas et de risquer d’être plongé dans un autre univers de pensée qui pourrait bien, à terme, faire douter de sa propre religion ?

 

L’agneau fédérateur

 

Certains le pensent, mais cela n’empêchera jamais des tentatives de rapprochements. Le chef étoilé Jacques Le Divellec propose ainsi de mettre tout le monde à table : juifs, chrétiens et musulmans. Dans le livre du père Alain de la Morandais (écrit avec la collaboration du rabbin Haïm Korsia et de Malek Chebel, islamologue), il présente cinquante recettes œcuméniques, de la terrine de sardines à la confiture d’aubergine, du couscous poisson au poulet au paprika…

Et quoi de plus fédérateur qu’un agneau ? Celui de la Pâques juive, de la Pâques chrétienne ou de l’Aïd. Le chef qui a servi le roi du Maroc et officié un peu partout de Milan à Istanbul, de Tanger à Jérusalem, a tout appris des traditions des trois religions. “La nourriture unit les peuples. Et on devrait toujours commencer par un repas des négociations commerciales, politiques… Mettre tout le monde à table, c’est mettre tout le monde d’accord.”

 

(1) Escargots.

(2) Ensemble des règles alimentaires juives.

 

Yann Barte


INTERVIEW

 

“La gourmandise est l’honneur rendu au créateur”

 

Le Père Alain de la Morandais anime sur Direct 8 l’émission “Les enfants d’Abraham”. Il est aussi l’auteur de “A table, avec Moïse, Jésus, et Mahomet”.

 

La gourmandise est-elle toujours un péché ?

 

Non seulement ce n’est pas un péché, mais c’est un honneur, une grâce rendue au Créateur que de goûter les saveurs des mets et boissons. En latin, la “goula”, c’est la goinfrerie, l’excès. Le sens a changé aujourd’hui. La gourmandise, c’est apprécier les bonnes choses. Poilâne avait demandé au Vatican que l’on retire la gourmandise des sept péchés capitaux, mais c’est le mot qu’il faut changer et remplacer par “goinfrerie”.

 

Les religions ne font cependant pas toujours bon ménage avec le plaisir. Jeûne, interdits alimentaires ... Les nourritures terrestres et spirituelles seraient-elles en concurrence ?

 

Pas dans la modération. Si vous mangez ou buvez trop, vous ne pouvez ni travailler ni prier. Dans les deux cas, l’excès conduit à une paresse de l’esprit pour la prière et de l’intelligence pour le travail. Les interdits ne concernent que les juifs et les musulmans. Chez nous, depuis le concile Vatican II, il n’y a ni interdictions ni obligations. Il est juste recommandé de jeûner le mercredi des Cendres (premier jour du carême chrétien) et le Vendredi saint. Dès le début du christianisme, les lettres de saint Paul disent qu’il n’y a d’interdits, ni de nourritures ni de boissons.

 

L’idée de “manger son Dieu” paraît très surprenante pour un non-chrétien. La pratique eucharistique viendrait-elle de rites anciens anthropophagiques ?

 

Non, cette pratique vient du dernier repas de Jésus avec ses disciples. Cette idée annoncée par le Christ avait scandalisé ses contemporains. Jésus faisait la Pâques juive : le partage de l’agneau, du pain et du vin, célébrant la libération du peuple de l’esclavage de l’Egypte avant la traversée du désert. En bon juif, Jésus avait réuni les douze apôtres. Il a transformé ce rite juif traditionnel en un nouveau rite : l’eucharistie. On mange ce que l’on aime. C’est une sorte d’anthropophagie spirituelle.

 

Vos spécialités ?

 

Le homard à l’américaine, le civet de lièvre aux pruneaux, le magret de canard flambé au cognac…

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, juillet 2008

 

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3 avril 2008 4 03 /04 /avril /2008 10:38

Prospectiviste de l'édition, Lorenzo Soccavo s'intéresse depuis une dizaine d'années aux implications du numérique sur l'univers de l'imprimé : le livre, l'édition et la presse. Auteur du livre Gutenberg 2.0, ainsi que du blog de veille NouvoLivrActu, version Web et version Second Life, il était présent au Salon du livre de Paris, sur le stand de son éditeur, dans le nouvel espace Lectures de dem@in. 

Comment avez-vous vécu cette édition 2008 du Salon du livre ? 

 Lorenzo Soccavo : L'une des caractéristiques du salon cette année a tout d'abord été de proposer un village des lectures de demain ! C'est une nouveauté : le dernier village e-book datait de l'édition organisée en 2000. Cela m'a permis de mesurer l'intérêt des professionnels et du grand public. Les visiteurs venaient sur les stands du village pour voir ce qu'il en retourne et pour tester surtout les readers e-paper - on en trouve actuellement trois sur le marché français, l'Iliad d'Irex Technologies, le Cybook Gen3 de Bookeen et le reader Stareread Ganaxa de l'offre abonnement e-paper des Echos. J'ai un seul regret : l'emplacement dans le salon de ce village ne pouvait pas provoquer de passage spontané de visiteurs novices.


C'est assez symptomatique de la position de l'édition actuelle, non ? Le secteur sait qu'il ne pourra pas échapper aux supports numériques mais n'est pas prompt à les mettre trop en avant ? 

 L.S. : Depuis un an, les professionnels de la chaîne du livre ont réellement pris conscience que l'évolution du livre est inéluctable. Et les plus gros éditeurs sont en train de se préparer. Ils étudient les évolutions et les nouveaux supports de lecture et vont bientôt sortir en version e-paper des rééditions de livres. Par ailleurs, certains projets ouvrent de nouvelles voies. Comme des guides de voyage à la carte conçus pour la console Nintendo DS. Ou encore le fait que Gallimard jeunesse propose certains contes en version parlé pour le lapin intelligent wifi Nabaztag.

 

Etes-vous de ceux qui disent que le livre papier est amené à disparaître ?

 L.S. : Je dis que nous sommes en train de vivre une évolution du support de lecture. Je pense qu'on se rendra compte dans 5 ans que le livre papier relié aura été un chaînon entre les rouleaux de papyrus et les rouleaux d'e-paper. Mais les supports de cette feuille e-paper vont certainement encore beaucoup évolué. Tablette, cadre qui se déroule ou se déplie, de nombreuses expériences sont en cours dans le monde pour trouver le meilleur support de lecture. Je ne pense pas, bien au contraire, que le livre va disparaître, mais le support papier du livre, oui.

 

Pourquoi le papier électronique est si intéressant, pourquoi ne pas se dire qu'on lira sur des mobiles, des PDA ou des minis portables ? 

 L.S. : L'intérêt même de la technologie e-paper est de reproduire toutes les caractéristiques du papier, c'est-à-dire d'assurer un excellent confort de lecture, sans retro-éclairage : l'e-paper reflète la lumière ambiante, comme une feuille de papier. Personnellement, je trouve le confort de lecture meilleur que celui du papier, car on peut par exemple changer de taille de police. Par contre, comparées aux moyens de communication actuels, les readers peuvent sembler en retard : l'e-paper couleur n'existe qu'en laboratoire, et l'interactivité est encore minime. Mais il faut bien avoir en tête que la lecture constitue une activité spécifique, qui nécessite un dispositif dédié. Ceci dit, demain, on lira sûrement sur des supports variés, dont feront partie les readers e-paper.


Si dans 5 ans l'e-paper se sera imposé, un big bang s'annonce rapidement dans la chaîne du livre… 

 L.S. : En tout cas, certains acteurs seront particulièrement exposés : ceux qui sont directement liés à la matérialité, papetiers, imprimeurs, diffuseurs et distributeurs. Déjà aujourd'hui, des libraires, en France et en Suisse, réfléchissent à équiper leurs magasins de bornes de téléchargement. En Chine, la première librairie sans papier a ainsi vu le jour. De nouveaux modèles vont aussi s'inventer comme par exemple le livre imprimé à la carte, selon le choix du lecteur. Et puis on verra également d'autres formes de distribution, dans le Web 3D, dans des univers comme Second Life : avec des librairies virtuelles, où on commandera ses e-books à des avatars pilotés derrière par de vrais vendeurs.


Et la presse dans tout ça ? Va-t-elle se convertir aussi à l'e-paper ? 

 L.S. : Les Echos ont tout de même été le premier journal au monde à sortir une édition e-paper. Depuis, le Kindle d'Amazon est sorti avec un pack de multiples journaux et magazines, dont Le Monde. Historiquement, la presse a toujours été pionnière par rapport aux nouvelles techniques d'impression et le secteur regarde depuis longtemps l'e-paper. Aux Etats-Unis, même s'il s'agit encore de coup de comm, on trouve des tables de café qui servent de support au journal du jour. Dans la presse, on va spontanément vers la multiplicité des supports de lecture, la logique multicanale est déjà une évidence.

Au-delà de la presse et de l'édition, y a-t-il d'autres secteurs qui seront impactés par l'e-paper ? 

 L.S. : La qualité de la lisibilité, mais aussi la très faible consommation d'énergie des supports de l'e-paper, sont deux atouts qui lui prédisent un bel avenir pour de multiples applications. Par exemple en affichage urbain, Decathlon fin 2006 a expérimenté une campagne à base d'e-paper, avec MPG-Art et Tebaldo, une vraie révolution. Dans un domaine très différent, au Japon un hôpital a conçu le dallage de son sol en e-paper, afin de guider les visiteurs, en fonction de leurs parcours, jusqu'au service qu'ils recherchent. Et nous n'en sommes qu'au tout début.

Livre Gutenberg 2.0 - M21 Editions - parution février 2008. NouvoLivrActu : http://nouvolivractu.cluster21.com/

 

Propos receuillis par Laure Deschamps

Paru dans CB News, le 3 avril 2008

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1 avril 2008 2 01 /04 /avril /2008 21:49

ENQUETE Un congrès largement boycotté, une direction contestée dans ses orientations "communautaristes", un fonctionnement dénoncé comme antidémocratique, des démissions en chaîne, des effectifs en chute libre… Rien ne va plus au Mrap.

Le Courrier de l'Atlas - avril 2008"Ca fait un peu fin de règne, vous ne trouvez pas  ?" Comme tous les comités de sa région (Marseille, Aix, Marignane, Vitrolles, Fos), Horiya Mekrelouf, responsable du comité des Bouches-du-Rhône, a boycotté le dernier congrès du Mrap. Elle n'attend désormais plus qu'une chose  : "La démission de Mouloud. Après son score à la Ben Ali, il faudrait qu'il réfléchisse un peu  !"

Avec seulement 131 délégués présents (1) sur 286, Mouloud Aounit, président du Mrap depuis vingt ans, a une fois de plus été réélu haut la main ce 28 janvier 2008. Pourtant, jamais il n'aura été autant affaibli. Et même si la direction nationale reste seule sollicitée par les médias nationaux, la grogne devient de plus en plus difficile à étouffer.

En 2007, déjà, l'opposition avait choisi de ne plus participer aux instances de direction. Après la tenue de l'assemblée générale 2006, bloquée sur presque tous les sujets, elle avait en effet jugé inutile sa présence. Depuis, les choses n'ont fait qu'empirer. La désaffection est partout, dans les instances dirigeantes comme parmi les adhérents dont le nombre chute de façon vertigineuse. En 2007, 500 personnes quittent encore le mouvement. Ils sont alors 2 351, moitié moins qu'il y a huit ans. Même les plus anciens militants se détournent du mouvement, comme le chanteur Jean Ferrat qui dénonçait dans une lettre au président "une position extrêmement grave pour l'avenir de notre démocratie laïque".

L'opposition dénonce en vrac une direction qui "encourage la mise en concurrence des mémoires et les replis communautaristes, enferme dans l'identité religieuse les citoyens d'origine arabe ou maghrébine, taxe toute critique et interrogation sur les pratiques et régimes totalitaires liées à l'islam politique comme 'islamophobes', refuse d'étudier les nouvelles manifestations de l'antisémitisme venant d'autres mouvements que de droite ou d'extrême droite" et, plus globalement, accuse la direction d'avoir "renoncé à construire les positionnements du mouvement à partir des valeurs universelles qui unissent". Un réquisitoire accablant.

 

Un monde associatif secoué de toutes parts

 

Le mouvement associatif dans son ensemble (antiraciste, féministe, des droits de l'Homme…) est actuellement secoué par des turbulences. La Ligue des droits de l'Homme a connu aussi des remous semblables. Les Ni Putes Ni Soumises ont presque vu leur éclatement. Rongées par des problèmes de démocratie interne, elles n'ont pas accepté le mélange de casquettes associative et politique de Fadela Amara.

Au Mrap, on n'apprécie guère plus le mélange des genres. Mouloud Aounit est en effet conseiller régional Ile-de-France, il est entré dans le comité de campagne de Marie-George Buffet lors de la présidentielle et, bien que largement battu lors d'une investiture dans le 93, il se porte encore candidat aux législatives, cette fois contre le PC, qui n'incarne plus pour lui "la diversité" (il obtiendra 3 % des voix).

La démocratie fait aussi cruellement défaut au Mrap. Danièle Poupardin, secrétaire du comité d'Ivry-sur-Seine, dénonce ces "congrès mascarade", ces "votes opérés en catimini lorsque les provinciaux partent", les censures dans les journaux internes, "le refus de faciliter la communication transversale entre comités grâce aux listes de diffusion", "la réécriture par une commission des motions proposées", au point que les comités refusent de voter leur propre motion qu'ils ne reconnaissent plus. Le Mrap ne connaît cependant pas l'ultra-centralisme de SOS Racisme, car ses comités sont juridiquement indépendants. Ils restent en revanche soumis au versement au national de 84 % des cotisations  : "C'est énorme, surtout au regard des services rendus puisqu'on nous dit toujours que les caisses sont vides", ironise Nadia Kurys, présidente du comité d'Aubenas.

 

Le Mrap n'échappe donc pas à cette fièvre qui parcourt le monde associatif. Mais nulle part, les dissensions ne sont autant idéologiques. Alors que SOS Racisme fait le choix du combat universaliste de l'antiracisme, le Mrap s'enfonce dans un combat toujours plus communautariste et diviseur. Une Coordination voit alors le jour, rassemblant comités et militants isolés. Une façon de mutualiser un travail plus que d'organiser une fronde. Car il n'est pas pour l'heure question de "Mrap bis". Pour Nadia Kurys, "puisqu'il est devenu impossible de changer quoi que ce soit en haut, nous allons essayer à la base. Nous voulons revenir aux fondamentaux du mouvement et à un turn-over au niveau de la direction". Depuis vingt ans, la militante, qui a renoncé à son poste de vice-présidente du Mrap, se bat pour changer les choses au niveau national  : "Je ne pense pas attendre vingt ans de plus." Et puis, "nous restons très attachés au nom de Mrap", renchérit Gérard Kerforn, président de la fédération des Landes qui se dit "tout autant dépositaire du nom qu'eux". De plus, "le Mrap, c'est avant tout ses comités, rappelle le militant. Des comités qui n'ont souvent pas grand-chose à faire des gesticulations nationales". Le Mrap national  ? "Il ne vit désormais que par une production de communiqués au rythme de mitraillettes, dix lignes bling bling qui tiennent lieu de pensée. Nous, nous travaillons en profondeur et produisons."

 

Alors, quelle scission  ? Et "en quoi, en deux  ? En trois  ? En quatre  ? Car si certains formalisent le malaise dans une opposition construite, beaucoup d'autres comités partent en autarcie complète". Une situation qui rend d'ailleurs très difficile l'estimation des rapports de force au sein du mouvement et oblige à relativiser le caractère "minoritaire" de cette opposition souvent silencieuse et indifférente. "Nous, ici, c'est simple, on vit comme tous les comités du Sud, avec les statuts du Mrap, on a le logo et c'est tout", explique André Génissieux, secrétaire général du Mrap Montpellier. Des contacts  ? "Oui j'ai dû voir notre président inamovible une fois en cinq ans. Il a passé plus de temps avec son téléphone qu'à regarder ce qu'il se passait ici au niveau local  !" La direction a pourtant encore du mal à reconnaître ces divisions. Pour Mouloud Aounit, "il n'y a pas de fracture. Ce groupe qui faisait partie de la direction s'est mis lui-même en dehors. Pour nous, la question est réglée. Le congrès s'est tenu et une nouvelle direction a été mise en place".

 

De l'affaire Papon à l'affaire du voile

 

La fracture ne cesse de s'élargir entre les militants, les comités et leur direction nationale. A chaque nouvelle affaire, le fossé se creuse un peu plus. "A Marseille, tout a commencé lorsque le Mrap national a demandé la libération de Papon alors que nous nous étions battus pour qu'il y ait un procès, y compris d'ailleurs pour octobre 1961 (2). Comme chaque fois, nous avons appris la nouvelle par voie de presse", se souvient Horiya Mekrelouf. C'était en janvier 2001. Mouloud Aounit fait finalement machine arrière face au tollé suscité au sein du mouvement.

La présidente du Mrap Marseille se souvient aussi du second coup dur  : le soutien des filles voilées. "Sans aucune concertation, nous avons eu la surprise de voir les sœurs Lévy filmées dans les locaux du Mrap. Bien que je sois personnellement contre le voile, j'estime que ces questions ne nous regardaient pas." Le casting est parfait  : deux filles, issues d'une mère kabyle et d'un père juif athée, et un avocat, accessoirement celui du Mrap, pour incarner la cause des filles voilées  ! Pour Gérard Kerforn, c'est là que s'est établie la ligne de fracture avec cet "enfermement des populations arabes dans l'identité musulmane". Une position d'autant plus déplacée que, "dans leur majorité, les musulmans ne demandaient rien au Mrap, vivant leur foi comme les autres croyants. Les rentrées scolaires ont montré que les musulmans étaient particulièrement respectueux des institutions de la République, et que le Mrap s'était trompé".

 

Les déclarations du président font régulièrement des vagues  : sur le site oumma.com où il dispose désormais d'une tribune, sur France 3 également où, en janvier 2005, il déclare que "la liberté de blasphémer et la liberté d'ouvrir le champ au racisme doivent être réprimées avec la plus grande fermeté", sur France 2 où il propose que des repas halal soient servis dans les écoles. La même année, après plus de neuf ans de participation à la direction nationale du Mrap, Isabelle Sirot démissionne du Bureau national  : "Je ne resterai pas dans une association qui ne défend plus les valeurs universelles de l'antiracisme et qui favorise par ses prises de positions le communautarisme, pilier du racisme", dénonce-t-elle. Depuis, le Mrap s'enfonce dans un soutien aveugle à la "religion des opprimés", au point que certains, à l'extérieur du mouvement, s'amusent à parler du "Mouvement contre le Racisme et pour l'Amitié du Prophète".

Lorsque le Mrap porte plainte avec l'UOIF contre France-Soir dans l'affaire des caricatures, en février 2006, c'est un nouveau malaise qui s'installe dans le mouvement. "J'étais dans le train lorsque j'ai appris que le CA auquel je venais de participer avait voté la plainte. C'est ainsiqu'étaient prises les décisions en CA. On attend la fin de l'ordre du jour et on fait voter lorsque beaucoup de provinciaux sont déjà partis", raconte Nadia Kurys. Douze élus de la direction nationale opposés à ces poursuites lancent alors un texte  : "Pas en notre nom  !" L'image du mouvement antiraciste se détériore un peu plus aux yeux de l'opinion.

 

"Il y a au Mrap un courant tiers-mondiste primaire qui investit ce qu'il pense être la religion des pauvres de toutes les vertus émancipatrices, explique Gérard Kerforn. Les seules religions porteuses de tota-litarisme seraient le fondamentalisme chrétien -américain. Nous, nous refusons d'entrer dans la logique de l'axe du mal inversé et si nous défendons la cause palestinienne, nous ne voulons pas pour autant taire le totalitarisme qui peut émerger y compris d'une certaine branche palestinienne. Le rôle de l'antiracisme n'est pas de reproduire ce que fait Bush en inversant les pôles, et de faire entrer dans l'axe du bien tous ceux qui s'opposent à l'impérialisme." Les ennemis des ennemis du Mrap deviendraient-ils ses amis  ? "Toujours est-il que Hugo Chavez devient un héros, le même qui va bras-dessus, bras-dessous avec Ahmadinejad  !", s'insurge le président du Mrap des Landes. "Ce qui me gêne le plus, explique Danièle Poupardin, c'est ce soutien inconditionnel à l'islam sous couvert d' 'islamophobie', une expression d'ailleurs âprement discutée et qui a fait l'objet d'un vote. En revanche, le Mrap lâche complètement les musulmans en lutte contre les islamistes." Gérard Kerforn a été le principal artisan d'un document sur l'utilisation par l'extrême droite de l'islam pour développer un racisme. Il estime pourtant que "l'islamophobie n'est pas notre problème. Mouloud Aounit confond sans cesse racisme antimusulman et critique de l'islam. Il l'a prouvé encore dans l'émission de Bern dans laquelle il était d'ailleurs rangé du côté des religieux".

 

Enfin, comme pour la LDH, les liens qu'entretient le Mrap avec certains mouvements, notamment de la mouvance Tariq Ramadan, font polémique. "Nombre de personnes à la direction nationale ont signé l'appel des Indigènes de la République. Nous demandons à ce qu'ils reviennent sur ces signatures", déclare Nadia Kurys, pour qui les Indigènes restent à l'opposé de sa conception du "vivre ensemble, de la laïcité". Ce n'est pas le point de vue de Mouloud Aounit  : "Les Indigènes expriment une révolte, une souffrance et une lecture de la société française qui ne s'est pas totalement libérée d'un passé colonial et, là-dessus, je partage ce point de vue." De même, continue le président, le Cran (3) "pose une vraie problématique, celle de la discrimination dont sont victimes les populations noires". Mouloud Aounit reconnaît que l'on peut encore améliorer la démocratie au Mrap, mais "ne nous cachons pas derrière les problématiques de fonctionnement. La vraie question qui est derrière est éminemment politique  : c'est quelle orientation pour le Mrap  ? Là, y a une divergence de fond". Et sur ce dernier point, en tout cas, tout le monde est d'accord.

 

Yann Barte (Le Courrier de l'Atlas, avril 2008)

 

(1) 165 votants procurations comprises.

(2) 17 octobre 1961  : massacre des Algériens à Paris par la police française alors dirigée par Maurice Papon lors d'une manifestation pacifique contre le couvre-feu imposé aux Algériens en France.

(3) Conseil représentatif des associations noires.

 


 

INTERVIEW  

Dogmatisme, stigmatisation, manichéisme… l'antiracisme a aussi les travers du racisme"

Le-racisme-de-Christian-Godin.jpgAuteur de "Racisme" (1), Christian Godin voit dans l'abandon des valeurs universalistes des mouvements de gauche les causes du fourvoiement de l'antiracisme français.

- Faisant toujours l'éloge de la différence, alors même que le discours raciste est différentialiste, l'antiracisme militant ne vit-il pas une contradiction  ?

 

Effectivement. Le racisme étant une monstruosité, l'antiracisme se présente d'emblée du côté du bien. Pourtant, lorsque l'on fait un travail historique, sociologique critique, on observe un curieux paradoxe. Pierre-André Taguieff a très bien révélé cet effet de miroir qui existe entre racisme et antiracisme. Au nom de la lutte contre le racisme, l'antiracisme finit par en adopter tous les travers, les perversions  : la stigmatisation d'un groupe, une façon de penser dogmatique et binaire. La personne la plus éloignée du racisme est celle pour qui l'idée même de race appliquée à l'espèce humaine est une aberration sémantique. Comme l'athée pour qui le problème de Dieu est totalement indifférent et qui ne verse pas spécialement dans une détestation des religions, le non-raciste serait indifférent à cette notion de racisme pour lui incompréhensible.

 

- Seriez-vous tout simplement en train de dire qu'il n'y a pas de légitimité dans le militantisme antiraciste  ?

 

Ce qui légitimerait une politique explicitement antiraciste, c'est la violence et la discrimination. Encore faut-il savoir quand elles commencent. Car nous sommes aussi dans une société qui essaie de normaliser les intentions des individus et plus seulement les actes ouverts, objectifs. Un père de famille qui ne souhaite pas voir sa fille se marier avec un Noir ou un Arabe, c'est certes inacceptable d'un point de vue psychologique, mais doit-on pour autant pénaliser  ? J'ai l'impression que nous allons de plus en plus légiférer sur des comportements intentionnels , comme on le fait déjà en matière de terrorisme. C'est très inquiétant.

 

- Pensez-vous aussi qu'il faille remettre en cause la loi Gayssot pénalisant les propos racistes  ?

 

Beaucoup de mes collègues sont opposés à cette loi. J'y suis pour ma part favorable, comme à la pénalisation de toute négation de crime contre l'humanité. Car c'est la poursuite du crime par d'autres moyens. En faisant comme si un peuple n'avait jamais existé (juif, khmer, arménien ou rwandais…), nous anticipons la réalisation totale du crime. Le négationniste est donc complice. Je me demande d'ailleurs si nous sommes encore, avec le génocide, dans la catégorie "racisme"… Reconnaissons à l'antiracisme d'être aussi à l'origine de ces lois. Sans lui, notre presse tiendrait encore peut-être des propos orduriers et Le FN n'aurait jamais été canalisé dans sa vulgarité.

 

- La gauche française ne s'est-elle pas fourvoyée sur la question antiraciste  ?

 

Nous avons effectivement des mouvements de gauche ou humanitaires qui ont oublié le sens élémentaire de l'universel. Comme la LDH, le Mrap a souvent réagi de façon épouvantable. On l'a vu dans l'affaire du voile et d'autres. Le renoncement à un idéal universaliste place les défenseurs du particularisme dans le même camp que les pires fondamentalistes. En dénonçant l'"islamophobie" comme une forme de racisme antimusulman, au nom du combat antiraciste, on construit en réalité une imaginaire race musulmane. Nous sommes dans l'absurdité la plus totale. L'universel ne serait plus qu'une sorte de rouleau compresseur brisant les individualités, les différences. C'est aussi oublier que c'est au nom des droits de l'Homme que les peuples colonisés se sont révoltés contre leurs colonisateurs. Ce qui a été plus suicidaire encore, c'est l'assimilation faite entre universalisme et domination. Et lorsque l'on ne définit l'humain ni par l'universel ni par la singularité concrète de l'individu, pour se situer à un niveau intermédiaire, on est soumis à des tentations barbares. Au XIXe siècle, on considérait que c'était respecter le peuple que de dénoncer ses aliénations. Que s'est-il passé aujourd'hui pour que l'on estime que les religions sont, non plus des signes d'appartenance, mais des marqueurs d'identité, que les dénoncer revient à dénoncer des groupes entiers  ? En laissant l'universel du côté libéral, à droite, en prenant chaque fois la défense des particularismes, des communautarismes, la gauche a tout simplement perdu la main et abandonné ses principes fondateurs. C'est une erreur tragique pour la gauche et l'antiracisme.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, avril 2008.

 

 

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1 février 2008 5 01 /02 /février /2008 22:58

ENQUÊTE - Entre “hchouma”, “haram” et libération sexuelle, les

Franco-Maghrébins auraient-ils le sexe schizophrénique ? Encore quelquefois tiraillés par la tradition, ils sont également en France, eux aussi, les héritiers d’une révolution sexuelle qui fête cette année ses 40 ans.

 

 

Tabou de la virginité, sens de l’honneur, obsession de la virilité… le modèle traditionnel de la sexualité au Maghreb érigé sur une solide hiérarchie des sexes, aurait-il le même poids chez les Maghrébins en France ? On peut se demander au nom de quel prodige les Maghrébins de France seraient si hermétiques à tout ce qui les entoure, alors même que le Maghreb n’échappe plus aux attractions – certains diront aux assauts – de la modernité, dans tous les domaines de la vie, y compris les plus intimes.

Il est usuel d’enfermer les Maghrébins dans des schémas rigides. La virginité serait la norme absolue pour la jeune fille avant le mariage, l’homosexualité impossible et l’ouverture d’esprit sur ces questions dans les familles maghrébines plus improbable encore. A tel point que chaque personne que nous avons interrogée semblait intimement persuadée d’être absolument “non représentative”. Ce sont ces millions de “non-représentatifs”, flirtant, rusant avec les interdits ou les ignorant tout simplement, qui forment pourtant cette communauté sur laquelle on projette tant d’images figées.

S’il n’est pas d’études spécifiques sur la sexualité de cette population, on sait que leurs comportements sont par ailleurs en tout point de plus en plus semblables aux autres Français. N’en déplaise à l’extrême droite et aux communautaristes de tous poils, adeptes du relativisme culturel ou du tout religieux, la vie des Maghrébins dans leur chambre à coucher (ou ailleurs) n’est pas entièrement déterminée par l’islam, les diktats familiaux ou des traditions éculées.

Cela n’empêche en rien, bien sûr, une sensibilité quelquefois différente qui n’affecte pas la liberté d’être soi. La relation avec les parents, entourée d’une extrême pudeur, est ainsi probablement ce qui résiste le mieux. Elle apparaît sans cesse dans les témoignages. De même, la virginité choisie, n’est pas nécessairement une négation de soi-même ou une désappropriation de son propre corps. La société française elle-même est parcourue de contradictions. Etrange société en effet. Il y a près de quarante ans, on lisait La révolution sexuelle de Wilhelm Reich et on prônait la “jouissance sans entrave”. Aujourd’hui, on exige toujours plus de garde-fous. On réclame une pénalisation du harcèlement sexuel entre collègues, une répression des actes homophobes, la castration chimique pour les délinquants sexuels… Même des féministes se sont transformées en meute de chiennes de garde, traquant la pornographie, vantant le différentialisme ou neutralisant la parole des prostituées qui ne tiendraient pas l’unique discours acceptable : celui de la victime.

Les premiers résultats d’une grande enquête sur le contexte de la sexualité en France (enquête CSF), troisième du genre, vont être publiés en mars prochain (1). On y apprend que l’âge du premier rapport sexuel est désormais de 17 ans pour les deux sexes, que le nombre de partenaires est de 4,4 en moyenne pour les femmes (qui ne parlent généralement que de ceux ayant compté dans leur vie) et 11,6 pour les hommes, et que les femmes en couple de plus de 50 ans connaissent aujourd’hui une vie sexuelle bien plus active que les femmes interrogées en 1970 ou même en 1992. Enfin, 4 % des femmes et 4,1 % des hommes déclarent avoir déjà eu des rapports avec une personne du même sexe.

Ce dossier n’est évidemment pas exhaustif, et c’est heureux de ne pouvoir résumer la sexualité en quinze pages. Voici cependant les thèmes que nous évoquerons pour appréhender quelques aspects de cette réalité complexe : les tabous, les liaisons quelquefois dangereuses des ados et de la pornographie, la virginité et l’hypocrisie qui l’entoure quelquefois, la communication sur le sexe dans le couple, l’adultère et, enfin, l’accès à la contraception inaugurant la liberté sexuelle. Le 28 décembre 1967, en effet, le député Lucien Neuwirth, dit “Lulu la pilule”, remportait enfin son combat avec la promulgation de la version définitive de la loi légalisant la pilule. A l’époque, la pilule passait encore mal. C’était il y a quarante ans.

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2008

 

(1) Enquête sur la sexualité en France, sous la direction de Nathalie Bajos et Michel Bozon, Editions La Découverte, 450 pages, 30 euros.

 

Le dossier complet -

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1 février 2008 5 01 /02 /février /2008 00:00

TÉMOIGNAGES

 

Un impératif, la virginité ? Pour beaucoup d’hommes maghrébins, elle se révèle quelquefois source de problèmes. Inexpérience, pressions, instabilité possible de la relation future… Non, la virginité n’apporte rien de plus. 

 

A-t-on idée de vérifier si la taille du sexe de l’homme est suffisante pour perforer l’hymen ? La question fait sourire. Elle peut aussi faire réfléchir. Imaginons les propos : “Mon futur mari doit impérativement être puceau. Je ne veux pas d’une pute !” Justement, des hommes s’interrogent : pourquoi exigerait-on des femmes ce qu’on ne songerait même pas exiger d’eux ?

 

D’autres “font avec” et, contexte oblige – l’exigence de virginité étant de plus en plus difficile à satisfaire –, “acceptent” que la fille ne soit plus vierge. Le garçon dira un “Je te pardonne” saugrenu à la fille qui aura alors toutes les bonnes raisons de filer à l’anglaise devant tant de mansuétude. Enfin, il y a les dinosaures qui n’envisageraient de n’épouser qu’une vierge. Parmi ceux-là, une poignée infime de wlad nass, puceaux jusqu’au mariage, et un gros bataillon d’hypocrites qui se donnent le droit de faire des choses qu’ils interdisent aux autres. Mais la masse des Maghrébins de France est probablement bien plus indifférente.

 

Pour Foued qui, comme beaucoup, “s’en fout”, “il vaut quand même mieux avoir eu à faire à plusieurs personnes avant de s’engager. Le prince et la princesse qui se préservent jusqu’au mariage, ça me paraît dépassé”. Foued est pourtant issu d’un milieu tunisien très strict où les choses du sexe étaient taboues. Le jeune homme reconnaît n’avoir jamais eu à faire à une vierge et “franchement, je pense que ça ne m’aurait pas trop plu ! Ça m’aurait mis une pression supplémentaire. Et puis, la sensation physique, le sang… C’est plus valorisant d’être avec une personne qui a eu d’autres expériences et qui se dit : ‘Ça se passe bien, même au niveau sexe, et c’est avec lui que je veux faire ma vie.’” Pour ce jeune papa, la meilleure preuve d’amour est loin de résider dans une petite membrane : “Pour moi, c’est de faire un enfant.”

 

Les histoires à la Disneyland, ce n’est pas non plus du goût de Farid, 42 ans : “En tant que mec, j’évite de sortir avec une fille vierge. C’est un moment important pour une femme et je n’ai pas envie d’être la crapule de service.”

 

Pour lui, “la virginité ne regarde que la fille. Le top, c’est d’avoir une fille qui a du kilométrage, qui a rencontré plusieurs mecs. Elle connaît le sexe, sait à quoi s’attendre.” Farid craint aussi une instabilité de la relation future. Il est remonté contre l’hypocrisie qui entoure la virginité et les relations filles-garçons : “Je vois des ados en boîte qui serrent la main des filles au nom de la religion. Les mêmes qui, après, vont se taper des meufs, ou même en violer quelques-unes.”

 

La réfection de l’hymen ? “L’idée qu’une fille puisse en arriver là me dégoûte ! Si elle a suffisamment de caractère, elle saura dire non.” Ahmed, 24 ans, étudiant en médecine, juge aussi cette pratique “très vicieuse” : “On n’est pas dans une société qui l’exige. On est quand même en France ! Rien ne l’oblige non plus à se marier avec cet homme qui la veut vierge. La fille commence avec un mensonge avec lequel elle devra vivre toute sa vie!”

 

Mais Ahmed a aussi un peu de mal à différentier le “nous collectif” du “je” : “C’est important dans notre culture, on associe la virginité à la vertu. De mon côté, je me dis que ce n’est pas forcément un gage de vertu. Ça ne définit pas non plus vraiment la personne.” Là, c’est l’expérience qui parle, l’inconscient dit autre chose : “Oui, je l’associe à la sincérité, à la fidélité. Je préférerais mais je ne l’exige pas.” Pour Ahmed, “ce qui peut bloquer les mecs, c’est d’être avec une fille qui a eu plein de conquêtes. Mais ce qui les bloquera plus, c’est d’être avec une fille avec laquelle ils ne font rien !”

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2008

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1 février 2008 5 01 /02 /février /2008 00:00

AVIS D'EXPERT

 

CONSEILS Pilule, stérilet, implant, patch… Quelle contraception choisir ? Martin Winkler n’est pas seulement l’auteur de fictions et de best-sellers (“La Maladie de Sachs”, c’était lui), c’est aussi un médecin à l’écoute de ses patients. “Choisir sa contraception” (1) est le titre de son dernier guide. Propos recueillis par Yann Barte

 

 

Révolution dans les méthodes ? Pas vraiment. Sont apparus cependant en 2001, l’implant (de plus en plus demandé) et en 2005, le patch et l’anneau vaginal. La nouveauté est surtout que la femme est plus libre de ses choix.

 

La méthode comportant le plus de contre-indications ? La pilule ou plus exactement les œstrogènes sous toutes leurs formes (pilule, patch ou anneau). Il s’agit du même produit administré sous des formes différentes, à travers la peau avec le patch (pour une contraception hebdomadaire) et à travers la paroi du vagin avec l’anneau (pour une contraception mensuelle). L’implant, placé sur l’avant-bras, ne comporte pas d’œstrogènes. Après 35 ans, une femme qui fume ne devrait pas adopter de méthode comportant des œstrogènes (risques de phlébite, d’embolie pulmonaire…).

 

Où se faire prescrire ? Chez un médecin généraliste, un gynécologue ou dans un centre de planification ou une association de planning familial. La prescription est obligatoire (à l’exception du préservatif).

Les méthodes hormonales Pilule, patch, anneau, implant, elles fonctionnent toutes de la même manière : les hormones prises par la femme font croire à son organisme qu’elle est déjà enceinte (une femme enceinte n’ovule pas). C’est pour cette raison qu’elle peut avoir des symptômes ressemblant à ceux d’une grossesse (nausées, seins qui gonflent, pas de règles).

Le stérile t Le stérilet au cuivre n’est pas une méthode hormonale (il existe aussi un stérilet hormonal). C’est une sorte de lettre T en plastique avec un fil de cuivre que l’on insère dans l’utérus. Le cuivre tue les spermatozoïdes.

Les femmes qui ne veulent pas prendre d’hormones choisissent souvent cette méthode qui ne change pas leur cycle. Le stérilet peut être conservé jusqu’à dix ans. C’est une excellente méthode. Beaucoup de rumeurs entourent le stérilet. Jusque dans les facs de médecine, on véhicule encore ce que l’on disait il y a trente ans ou plus. Redisons-le, le stérilet ne favorise pas les infections ni les grossesses extra-utérines. La médecine ne cesse d’évoluer, pas les médecins. Beaucoup ainsi refusent de poser des stérilets à des femmes n’ayant pas eu d’enfant. C’est une absurdité. Depuis dix à douze ans, j’en pose à des femmes de 16 ans.

 

La méthode la plus fiable ? Il y a moins d’échecs de stérilet que de pilule. Sur un an, vous avez 100 grossesses sur 1 000 utilisatrices de pilules et 8 de stérilet. Toute méthode nécessitant une intervention humaine est sujette aux erreurs de l’utilisatrice et aux effets secondaires. De plus, les labos commercialisent des pilules de moins en moins dosées. La pilule du lendemain est une très bonne méthode, absolument sans danger.

Quel coût ? Le patch et l’anneau coûtent 15 euros par mois non remboursés, l’implant 170 euros remboursés ; 8 marques de pilules sur 35 sont remboursées par la sécurité sociale, de même que le stérilet.

 

Préservatif masculin ou féminin ?

Une bonne méthode, à condition d’être utilisée tout le temps. C’est le problème. Il en existe sans Latex pour les personnes allergiques. Choisir la norme NF. Je conseille aux femmes qui ont plusieurs partenaires d’avoir la double protection (préservatif + stérilet, préservatif + pilule par exemple) pour éviter la conception et les infections sexuellement transmissibles. Plus cher, il existe aussi le préservatif féminin (en polyuréthane et non en Latex).

 

La pilule pour l’homme ? Ce n’est pas pour tout de suite. Les hommes fabriquent des spermatozoïdes en permanence et toute leur vie à partir de la puberté. Il existe des hormones qui modifient la spermatogenèse, mais ce sont des hormones féminines. Problème ! C’est beaucoup plus compliqué que de bloquer une ovulation.

Pour conclure Prendre la pilule est moins dangereux que d’être enceinte. C’est la pilule combinée (œstrogènes et progestatifs) qui comporte le plus de risques. Mais elle reste moins dangereuse qu’une grossesse. Sur 10 000 femmes enceintes, 6 mourront à cause d’une complication de la grossesse. Sur 10 000 femmes prenant la pilule, une décédera des complications de sa pilule.

 

(1)“Choisir sa contraception”, éd. Fleurus, 8,50 euros. Questions/réponses sur http://martinwinckler.Com

 

Yann Barte, Le Courrier de l'Atlas, février 2008

 

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Published by Yann Barte dans LE COURRIER DE L'ATLAS, février 2008 - dans Société
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