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2 avril 2005 6 02 /04 /avril /2005 02:22

Un lion mal nourri devenu herbivore, des singes intoxiqués par des ‘‘sorcières’’, une hyène lobotomisée, des flamands roses devenus blancs… les zoos du royaume connaissent une multitude d’histoires d’animaux… pas toujours orthodoxes.

 

Pas de singes crevés à chaque cage, ni de lion au tour de taille à faire rugir d'envie les obsédés des régimes minceur ! La presse aurait-elle exagéré l'état de délabrement des parcs zoologiques du royaume ? Toujours est-il qu'aujourd'hui, les zoos sont peu bavards, encore échaudés par quelques articles pyromanes et par leurs auteurs devenus leurs véritables bêtes noires.

Bien sûr, et sans doute ici plus qu'ailleurs, les animaux ne respirent pas la joie de vivre. Mais « l'espèce humaine en captivité n'est pas plus heureuse ! » lance, philosophe, M. Alaoui, responsable de l'organisation de la gestion du parc zoologique d'Aïn Sebaâ (créé en 1928, racheté par la ville en 1973). Le parallèle serait-il inspiré par la concurrence qui existe entre l'homme et l'animal, dans les priorités de la ville ? Si le parc doit connaître en effet des réaménagements cette année, « la ville est sans doute plus préoccupée aujourd'hui à reloger les bidonvillois », reconnaît le responsable.

 

Alors, en attendant (et sans doute pour longtemps encore), faute de place, on assiste à d'étonnantes cohabitations : des paons avec des poules et des pigeons, des gazelles ou des mouflons à manchettes avec des lamas, des chèvres naines avec des chameaux… « des mélanges que l'on retrouve dans la nature » assure le responsable. « Bien sûr, on ne mettra pas une gazelle avec un lion : elle risque d'être un peu stressée… ».

 

Les mauvaises langues disent que ce sont ces cohabitations forcées qui sont à l'origine de la naissance du « Zybride » : un étonnant hybride zèbre-âne, né au zoo de Témara. Une rareté. Il existe d'ailleurs bien plus de noms de ce zébroïde (zébret, zebrass, dozed, donzèbre, zane…) que de l'animal lui-même ! Les responsables du zoo affirment bien sûr qu'il s'agissait d'une expérience.

 

« Les animaux s'adaptent à tout ». Et c'est un fait fréquemment observé à Aïn Sebaa : des daims se partagent un paquet de chips sur une chanson de Bob Marley (la musique diffusée par le parc d'attraction installé juste derrière). Des cygnes picorent des pop corn (proposés à la vente à l'extérieur comme à l'intérieur du parc, en même temps que des rhinocéros et des flingues en plastique), un flamand rose plonge le bec dans un bac à ciment, des singes neurasthéniques cohabitent avec quelques rats bien plus vifs et des poneys et oryx écoutent les trains passer, privés d'image : un haut mur les séparant de la voie ferrée. Il faudrait être vétérinaire ou éthologue pour savoir si ce qui ressemble à une pelade nerveuse des cerfs est dû à l'environnement sonore imposé par l'ONCF (environ un train tous les quarts d'heure).

 

Le régime alimentaire du crocodile laisse plus perplexe : des bouteilles de Sidi Ali, de Pom's, de Danone vanille, des papiers de glaces et de chocolat… Evidemment, « c'est la faute aux visiteurs, mal éduqués ». Plus que le croco mangeur de ''Danoun'', c'est le lion de l'Atlas, le véritable objet de fierté du zoo d'Aïn Sebaa. Après une étude de la reproduction commencé il y a dix ans (et des premières naissances en 1997), le zoo aura contribué à la sauvegarde de ce lion mythique. On parle même d'une réintroduction de l'animal dans la région d'Azilal, d'ici 2010. Ici comme à Témara, cet animal alimente toutes les rumeurs et est l'objet de toutes les attentions. D'ailleurs, l'un d'entre eux il y a bien des années en avait fait les frais. Le pauvre était borgne : un imbécile l'avait visé avec une pierre !

 

Du côté de Rabat, on prétend qu'un lion mal nourri était devenu herbivore. « Impossible » affirme aussi catégoriques qu'amusés, les responsables des deux zoos. Il n'y aurait pas plus de lion herbivore que de singes marocains envoyés en Irak pour faire sauter des mines anti-personnelles. Une pure invention ! « Il devait s'agir d'un lion malade, avec des problèmes de digestion » suggère-t-on. Et des malades, il y en a…

 

En 2004, 140 animaux décédaient au Parc zoologique national de Rabat : des éléphants, des girafes, des singes, des tigres, des rapaces… Les moyens manquent cruellement, mais c'est le visiteur qui est cité par la direction comme cause première de ces décès. C'est vrai qu'il n'est pas tendre avec les animaux. Et cela dès les origines… Mohamed Chakir était assistant vétérinaire en 1970 lorsque le zoo n'était encore qu'une fauverie (récupérée du Palais royal). Il se souvient encore avoir ramassé le lendemain de l'ouverture du zoo de Témara au public (septembre 1973), des monticules d'objets étranges dans la cage aux singes. « Il y avait des talismans, des mèches de cheveux… Les singes habituellement très actifs étaient immobiles et souffraient de diarrhée. L'un d'entre eux avait été retrouvé mort. L'autopsie avait confirmé l'empoisonnement ».

 

Le vétérinaire a vu passer de drôles d'oiseaux : comme cette jeune femme instruite qui essayait de lui soutirer des poils de lion ou cette vieille femme qui lui avait demandé où se trouvaient les hyènes : « Je te jure mon fils c'est pas pour faire de la sorcellerie à mon mari ! m'avait-elle dit ». Comment ne pas se souvenir de la hyène de Témara au crâne fracassé dont on avait retiré la cervelle, plus prisée encore en sorcellerie que ses poils ou ses excréments ? Elle avait eu encore moins de chance que l'âne dont on avait coupé la langue, sur recommandation d'un fqih.

 

Le visiteur n'est pas très prudent non plus. En février dernier, à Rabat, un jeune Tangérois de 21 ans s'est fait mordre par un hippopotame après avoir franchi deux barrières et escaladé un mur d'1,20 mètre. Longtemps les zoos ont fait des petits trafics. En 1999, on découvrait justement un étrange commerce de viande d'âne qu'un tenancier de gargote servait sous forme de merguez dans un quartier populaire de la capitale. Un préposé à la nourriture des fauves était, dit-on, de mèche avec le vendeur de saucisses d'âne qui s'était taillé la part du lion.

 

Plus récemment, l'association « SOS magots » alertait les médias contre la vente illégale des singes magots et la participation du zoo d'Aïn Sebaâ au trafic de l'espèce protégée. Ces singes sont aujourd'hui victimes d'une mode en France (ce sont les nouveaux pitbulls, utilisés comme animal de combat ou de compagnie) et d'un désintérêt possible des administrateurs des Eaux et forêts à l'égard de ces destructeurs de cédraies. Mais pour M. Alaoui qui ne veut pas s'étendre sur le sujet, « Si on souhaitait vraiment supprimer des magots trop nombreux, on introduirait des panthères. C'est la règle en la matière : l'introduction des prédateurs. Ici, le seul commerce autorisé est celui des animaux que l'on trouve au souk : lapins, poules, chèvres, pigeons… ».

 

Pour Mohamed, assistant vétérinaire, les débuts du parc de Rabat, s'était beaucoup de tâtonnement. « Comme le jour où les flamands roses étaient devenus blancs. J'ai tout essayé et ce sont finalement des aliments avec du piment rouge en poudre qui leur ont redonné leur couleur… ». Mohamed avait plus de difficulté à rendre compte de la gestion. Les ouvriers qui coupaient les aliments pour animaux voyaient passer tous les jours des bananes, des figues, des dattes, du miel, des vitamines, des sels minéraux, des lapins, des légumes de toute sorte… alors même que leurs enfants étaient nourris au pain et au thé. Beaucoup de chose disparaissaient ». Mohamed avait fini par démissionner. A Aïn Sebaâ aujourd'hui, la politique est simple et juste : « on ne peut tout vérifier, mais tant que l'animal est en bonne santé, ça va » résume M Alaoui.

 

Yann Barte


Nos zoos en chiffres

 

Aïn Sebaâ (créé en 1928, racheté par la ville en 1973) Superficie : 2 hectares Nombre d'animaux : Environ 600 (60 à 70 espèces / 3000 DH dépensé par jour en moyenne pour la nourriture)

Témara (créé en 1969) Superficie : 52 hectares Nombre d'animaux : Environ 2000 (2 tonnes d'aliments par jours, 700 par an) Nombre de visiteurs : 400.000 en 2004 (3.700.000 DH de recettes ) 22 gardiens et 56 ouvriers 154 sorties d'animaux (vendus ou échangés en 2004)

 

Yann Barte, TelQuel, 2/8 avril 2005

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Published by Yann Barte, dans TELQUEL, 2 avril 2005 - dans Société
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28 novembre 2004 7 28 /11 /novembre /2004 00:29

Près de deux décennies de sida, de souffrance et de morts, pour voir enfin dans une campagne nationale l'image d'un préservatif. Le réveil a été tardif, mais les tabous cèdent … enfin !

 

« Ca a été dur, mais ça y est ! Nous entrons dans une ère nouvelle » reconnaît Noura Majjad, coordinatrice nationale de la prise en charge des malades à l'Association de lutte contre le sida (ALCS), organisation pionnière, créée en 1988. 2004 est l'an I de la prévention : « C'est le vrai démarrage ! ».

 

Partout, des volontaires affairés, des réunions éclairs et des classeurs chargés se bousculent « Info prév' », « Projet PNUD », « ALE »… dans une avalanche de sigles. Depuis 9 h ce matin, au siège de l'association à Casablanca, c'est l'ébullition. La porte de l'entrée du boulevard Massira El khadra sonne à chaque minute. La présidente, Hakima Himmich, file d'un bureau à l'autre, des dossiers sous le bras. B. rejoint, les yeux cernés, son bureau : il a planché toute la nuit sur la rédaction d'un compte rendu « sida et femmes ». Nous sommes à quelques jours à peine du 1er décembre, journée mondiale contre le sida.

 

C'est à un véritable tournant en terme de prévention que nous assistons depuis quelques mois au Maroc. Longtemps engluées dans un discours empreint d'un moralisme quasi religieux, les autorités ont d'abord adopté la politique de l'autruche. Résultat : une ignorance crasse de la population face à la maladie et une augmentation de plus de 30% de cas déclarés les six premiers mois de cette année. Autant dire un bien mauvais calcul et l'annonce, pour l'Etat, d'une facture salée dans les années à venir.

 

L'électrochoc a-t-il agi ? Tout semble en tout cas en mutation depuis cette première campagne nationale, initiée au début de cet été. L'effet s'est fait rapidement sentir. Sur le seul mois de juin, date de passage du spot TV, « Allô… Info Sida », le centre d'écoute de l'ALCS, a enregistré un pic de 1500 appels, soit bien plus que durant toute l'année 2003 ! Chaque jour la demande se fait plus pressante. La parole se libère. Reste sans doute à coordonner toutes les initiatives. La synergie fait cruellement défaut dans la galaxie associative « sida ». ALCS, OPALS-Maroc (Organisation panafricaine de lutte contre le sida), Ruban Rouge, les Jeunes contre le sida… une guéguerre un peu ridicule se joue en marge du front contre l'ennemi commun. Pour l'heure, un terrain d'entente sur les bases d'une charte éthique (confidentialité, anonymat, non-jugement…) paraît utopique.

 

Dans l'épais classeur d'Allô…Info Sida, les mini comptes-rendus anonymes des appels font état de l'angoisse de la population. Une sorte de baromètre en somme. Au fil des pages, on lit qu'une mère se demande si son fils séropositif peut être « guéri » en se mariant avec une vierge … Un jeune garçon de 19 ans, angoissé après une relation non protégée avec une prostituée, s'interroge sur les risques … Un « abonné » du numéro s'interroge cette fois-ci sur les possibilités de contamination par un sandwich acheté dans une mehlaba … Un autre homme appelle d'une prison : il craint des contaminations en chaîne… 4607 appels ont déjà été enregistrés cette année, cinq fois plus que l'an passé ! Des hommes à 62 %, plutôt jeunes (41 % de 15/24 ans, 43% de 25/34 ans). Des personnes qui appellent, souvent paniquées, suite à la lecture d'un article ou le plus souvent après avoir vu un spot TV.

 

Les petites fiches ne mentionnent ni nom, ni coordonnées. La confidentialité et l'anonymat des appelants comme des écoutants sont les consignes incontournables de cette permanence. Une règle éthique générale à l'association. « Non on ne peut l'attraper en allant au bain maure, ni à la piscine. Pas plus en buvant dans le verre de quelqu'un ou en l'embrassant ». Les écoutants doivent souvent ressasser les mêmes réponses. Les gens font rarement la différence entre une maladie contagieuse ou transmissible. Cinq salariés de l'ALCS se relaient dans cette permanence téléphonique qui fêtera ses deux ans le 1er décembre prochain. Trois hommes et deux femmes. Quatre bureaux, autant d'ordinateurs, de téléphones, une imprimante, un fax, des étagères débordant de documentation scientifique, de revues spécialisées. Et çà et là, des cartons posés par terre, de préservatifs, de gel, d'affiches, en français ou en arabe. Le tout dans une petite pièce carrée dont le lieu, dit-on, doit également rester secret.

 

Habib, le coordinateur de la permanence, reconnaît aujourd'hui une légère évolution dans la compréhension du sida. « Au début, les appelants pouvaient à peine dire les mots : sida, sexe… Aujourd'hui, les personnes sont plus à l'aise. Elles sont aussi plus souvent concernées, personnellement ou par leurs proches. Nous savons aussi que les personnes qui nous appellent ne reflètent pas l'ensemble du Maroc. Ils en savent déjà souvent plus que la moyenne ». Tous les écoutants ont suivi une formation. « Il faut beaucoup de soutien et de patience pour éviter l'interruption d'un appel » explique ce militant qui a encore en tête le SOS de cette femme d'Agadir, en pleurs, qui venait d'être violée par trois hommes. « Une simple question un peu trop intrusive et la personne peut raccrocher… » Une présence de chaque instant est aussi impérative.

 

Certains cas n'autorisent aucun retard : par exemple, celui de ces trois jeunes garçons qui viennent, il y a tout juste quelques heures, d'avoir une relation non protégée avec une prostituée... Au regard des risques jugés par les médecins, un traitement « prophylactique », d'urgence, pourra en effet leur être administré dans les 48 heures.

Les cas sont souvent poignants. Habib peut citer quatre cas de femmes ayant appris leur séropositivité suite au décès de leurs maris, atteints du sida.

 

Quelquefois aussi, des femmes préfèrent des oreilles féminines. « J'ai eu une jeune fille de 17 ans, homosexuelle, un peu perdue, qui avait besoin de parler de sa sexualité. Elle est tombée amoureuse de moi au téléphone. Cet appel m'a beaucoup marqué » raconte cette jeune écoutante qui n'entend malheureusement pas que des mots d'amour : « je reçois quelquefois des injures. J'ai aussi quelques plaisantins. J'ai même eu un appel d'un homme me demandant de tenir un langage religieux, convaincu que parler de préservatif était une incitation à l'adultère et à la débauche ».

 

Au « pavillon 23 » de l'hôpital Ibn Rochd, celui des maladies infectieuses, dirigé par la célèbre Professeur Hakima Himmich, le petit Hamza, 4 ans, fait des grimaces aux infirmières, coincé dans les plis de la djellaba de sa maman. Hamza, c'est le pseudo qu'il s'est choisi. Le prénom d'un de ses copains, dit-il. Comme tous les six mois désormais, Hamza vient de Marrakech avec sa mère pour un suivi médical à Casablanca. Tous deux sont séropositifs. Comme Hamza, une trentaine d'enfants séropositifs sont suivis dans ce service.

 

« Au début je ressentais une fatigue générale. J'avais des diarrhées persistantes. J'ai vu des médecins, mais aucune explication » raconte la mère, le petit Hamza sur ses genoux. « Il a fallu attendre un zona pour qu'on me conseille de faire le test. J'ai alors appris ma séropositivité… ». Comme il se doit dans ce cas, l'enfant a subi un test. Il s'est révélé, comme le mari, séropositif. « Mon mari a refusé la maladie et le suivi médical. Il m'a soupçonnée, aussi… ». La femme ne veut pas s'étendre. Elle sait que la maladie ne venait pas d'elle. Depuis, le couple s'est séparé. C'était il y a trois ans. « Il ne voit même plus son fils ». Hamza, distrait se montre tout a coup plus attentif…

 

Il y a six ans, cette jeune mère de 34 ans a perdu une fille, à la naissance. Aujourd'hui, elle s'accroche à la vie, à son fils unique et à son travail. Une nécessité pour elle, tant économique que psychologique. Elle exerce dans un club sportif, à la cuisine et au ménage. Mais tout a changé depuis que son médecin a révélé sa maladie à son employeur. « Toutes les femmes qui travaillent avec moi me regardent maintenant avec méfiance. Elles ont pris de la distance, ne veulent plus manger avec moi... Je mange seule ». On lui a conseillé de porter plainte contre ce médecin peu respectueux du secret médical et de la vie privée de ses patients. Elle hésite encore.

 

Plus que de la maladie, c'est du rejet social dont elle souffre. « Je voudrais leur dire que je peux vivre avec eux, sans leur faire de mal ». Le rejet - tous les malades vous le diront - cause souvent plus de douleurs que la maladie elle-même. C'est dire l'importance de la préservation chez les malades d'une vie sociale, active. Le rejet, c'est certain, reculera en même temps que l'ignorance. Accord de libre échange : une catastrophe sanitaire annoncée


 

 

« On a tout simplement été tabassé par la police ! » se souvient Ahmed Douraïdi, coordinateur national de l'ALCS. Ce 28 janvier 2004, une coalition de 42 associations (autant dire une composante substantielle de la société civile) s'était rassemblé devant le Parlement à Rabat pour dire non à l'accord jugé « criminel » de libre échange (ALE) avec les Etats-Unis. Cet accord sera pourtant conclu deux mois plus tard et aujourd'hui, le texte est en attente de passage devant le Parlement.

 

Ce front de refus dénonçait la violation des engagements pris à Doha en 2001 par les pays membres de l'OMC sur l'accès et la commercialisation des génériques (médicaments identiques à la molécule d'origine produite, avec la même efficacité et non protégés par un brevet). Aujourd'hui, cet accès est remis en cause par l'ALE, et ce jour-là, plusieurs personnes matraquées avaient été hospitalisées. La propriété intellectuelle est bien protégée…

 

On sait pourtant peu de chose de la prise en charge future des malades au Maroc. Aujourd'hui et pour deux ans encore, le Fonds Mondial contre le sida finance les traitements (très coûteux), mais demain ? Seuls 15% de la population active du Maroc dispose d'une assurance maladie. Que deviendront les malades sans couverture sociale à l'issue de ces deux années ? Pour ces associations, ces accords bilatéraux « menés au pas de charge par les USA » sont « iniques et criminels ». N'est-il pas encore temps de revoir la copie ?

 


Près de 40% des femmes contaminées l'ont été par leur mari

 

Les statistiques marocaines du sida constituent un véritable pied de nez aux discours des islamistes présentant le sida comme « le virus des prostituées et des homosexuels ». Les homosexuels ne constituent désormais que 5% des personnes vivant avec le VIH (PVAV), les bisexuels, 4%. En revanche, les femmes représentent un pourcentage croissant de la population atteinte : 38% aujourd'hui (contre 8% en 1988).

 

A Casa, elles représentent déjà la moitié de la population parmi lesquelles « 40% ont été touchées dans leur foyer » précise Noura Majjad, coordinatrice et assistante sociale à l'ALCS. « Ces femmes mariées sont nombreuses à appeler, souvent angoissées » renchérit Habib, coordinateur à Allô…Info sida. « Elles savent que leur mari va voir ailleurs et ont bien sûr toutes les difficultés à imposer le préservatif au sein de leur couple ».

Souvent plus vulnérables, face aux tabous, à l'analphabétisme, les femmes font l'objet cette année d'une campagne internationale d'ONUSIDA (« Femmes, filles, VIH & Sida ») à laquelle s'est joint pour la première fois le ministère de la Santé.


Le sida au Maroc en chiffres (au 30/09/2004 )

 

1.507 cas cumulés de PVAV (personnes vivant avec le VIH) déclarées.

Entre 16.000 et 20.000 séropositifs estimés (OMS) - Chiffres sous-estimés pour l'ALCS (insuffisance des centres de dépistage anonyme et gratuit, non-déclaration des médecins privés…).

62% des PVAV sont des hommes - 38% des femmes

25% ont entre 15 et 29 ans - 43% entre 30 et 39 ans - 2% moins de 15 ans.

75% par mode de transmission hétérosexuel (5% homo, 4% bi, 3% périnatal, 2% drogue, 2% multirisque, 1% transfusion, 7% inconnu)

84% des PVAV sont urbains

 

Yann Barte Le Matin du Sahara (Matin week-end), 28 novembre 2004

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Published by Yann Barte, dans LE MATIN DU SAHARA, 28 novembre 2004 - dans Société
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19 novembre 2004 5 19 /11 /novembre /2004 15:27

- Pour nombre de cadres, l'idée de se réaliser dans le travail est une utopie.

- Des voix s'élèvent professant la paresse comme moyen de résistance passive face à la perte de sens de l'entreprise.

- Verra-t-on se développer, ici et là, dans les prochaines années, des générations de « saboteurs », plus démissionnaires que révolutionnaires ?

 

Avec à peu près le même enthousiasme que s'il se constituait prisonnier, comme chaque matin, Redouane se rend à son travail. Tiré du sommeil à l'aube, il passera près de trois quarts d'heure dans les transports de Casablanca (le car affrété par la société) pour rejoindre le bourdonnement de ses machines. Pour que le temps passe plus vite, il dort, quelquefois même dès son arrivée. « Jusqu'à une ou deux heures par jour », reconnaît ce salarié. Un temps tout à fait « raisonnable » au regard de son collègue qui partage le même poste et « roupille », lui, allègrement 3 à 4 heures par jour (6 heures durant le Ramadan).

 

Dans cette entreprise qui ne respecte ni les jours fériés, ni la pause déjeuner, ni aucun droit élémentaire du travail... « tout le monde fait semblant de travailler, 9 heures par jour. Les gens dorment là où ils peuvent, derrière des machines, à la mosquée de l'entreprise. Ils discutent, font des ablutions à n'en plus finir dans les toilettes... ».

 

Autant dire qu'ici, comme dans nombre d'entreprises du pays, l'idée de se réaliser dans l'entreprise soulève une franche rigolade. On vient pour sa paie à la fin du mois, rien de plus. « On dit qu'il y a trois millions de personnes qui veulent du travail. C'est pas vrai, de l'argent leur suffirait », disait Coluche. Force est de constater que le travail relève bien plus de la stricte nécessité que du désir d'épanouissement personnel. C'est ce qui fait dire à Assia Akesbi Msefer, psychologue, que « nous devons travailler pour vivre et non l'inverse ».

 

La France loue les vertus de la paresse

 

Cadres comme ouvriers sont plus que sceptiques face à la promotion de l'effort inutile vanté par la culture de management. « J'ai fait du coaching, du team-building, du e-learning et... je m'emmerding toujours autant ! », disait aussi le caricaturiste Cabu. Alors, partout, un vent de désenchantement souffle.

 

Et, paradoxalement, ce n'est pas là où les conditions de travail sont les plus dures, les horaires les plus longs que la critique survient. Au Maroc aussi, on chante les louanges du travail, symbole de progrès, d'augmentation de la fortune sociale... Non, le droit à la paresse vient d'un pays nanti. La France encore une fois ! Le pays champion de la réduction du temps de travail et des congés payés les plus longs. Bonjour paresse, ouvrage de Corinne Maier, sorti en avril 2004 et déjà best-seller, arrive dans la lignée du Droit à la paresse de Paul Lafargue sorti déjà en... 1880. Une longue tradition de paresse ou de remise en question de la place du travail.

 

Pour l'économiste Alain Cotta, auteur de L'ivresse et la paresse, le fainéant vise à « obtenir les mêmes résultats en fournissant le moindre effort. C'est un signe d'intelligence ». Tandis que Pierre Sansot loue les vertus de la lenteur dans Du bon usage de la lenteur. Un choix de vie plus qu'un trait de caractère. Pour l'auteur qui prône une « ouverture créative au monde », « la lenteur n'est pas la marque d'un esprit dépourvu d'agilité ou d'un tempérament flegmatique ».

 

Le fainéant disposerait d'un potentiel mal exploité

 

« Le fainéant rusé (celui qui a réussi à survivre aux vagues de l'optimisation du travail, des synergies organisationnelles et des sanctions disciplinaires) a de toute évidence un important potentiel. Il a de l'intelligence émotionnelle à revendre et peut apporter beaucoup à l'entreprise qui ne l'écoute malheureusement pas assez », affirme ce DRH d'une multinationale à Casablanca. « C'est aussi le premier à adhérer à toutes les politiques nouvelles de la société. A l'arrivée, être fainéant, c'est compliqué et nerveusement contraignant. Le fainéant se considère comme exploité. Il se cramponne alors comme une sangsue et c'est de bonne guerre ! », souligne-t-il. « Malheureusement, ce fainéant, qui a plus de potentialités que la moyenne de ses collègues, est généralement maintenu dans sa ligne de conduite par manque de rigueur managériale, par manque de gestion des potentialités... Dommage ! Reboostés, certains repartent comme des fusées ! » La balle est donc dans le camp des entreprises.

 

Yann Barte


 

LIVRE

Quand la paresse devient une vertu

Corinne Maier nous propose de « plomber » notre entreprise en « ne fichant rien ».

Le best-seller français a reçu un écho international.

« Dissidents en col blanc, désengagez-vous ! » De Paris à Buenos Aires, de New York à Delhi, l'appel à la résistance passive dans l'entreprise a résonné. Un vrai phénomène éditorial ! Déjà vendu à plus de 150 000 exemplaires(1), traduit en plusieurs langues, le pamphlet de la consultante et psychanalyste lacanienne française Corinne Maier dépasse aujourd'hui les frontières de l'Hexagone. Pour cette économiste employée chez EDF (2), l'entreprise, menacée par des ferments de décomposition, n'a rien d'autre à nous offrir qu'un salaire en fin de mois... Et c'est bien tout ce qu'on lui demande ! L'épanouissement promis dans la grande entreprise est un leurre : « Ça se saurait ! ». L'entreprise est une « machine à exclure et à faire obéir », un lieu « brutal et ennuyeux ». Le salariat n'est ni plus ni moins que « la figure moderne de l'esclavage ». La culture de l'entreprise est une tarte à la crème, un « attrape- couillon », le néo-management « un mariage de crétinisme et d'hypocrisie ». Ce que vous faites ne sert de toute façon à rien : « Vous pouvez être remplacé du jour au lendemain par le premier crétin venu ». L'auteur, qui reconnaît être une « planquée » qui « crache dans la soupe », donne alors plein de conseils aussi judicieux que cyniques : « N'acceptez jamais sous aucun prétexte un poste à responsabilités. Vous seriez obligé de travailler davantage », soyez gentils avec les CDD, « ce sont les seuls à vraiment travailler », n'essayez pas de changer le système, « s'y opposer, c'est le renforcer », « plus vous parlerez la langue de bois, plus on vous croira dans le coup » ou bien encore « choisissez, dans les entreprises les plus grandes, les postes les plus inutiles : conseil, expertise, recherche, étude. Plus ils sont inutiles, moins il est possible de quantifier votre apport à la création de la richesse de l'entreprise ».

 

Un plaidoyer pour l'individualisme

 

Le tout étant de prétendre être débordé, sans rien faire... Un art ! De toute façon, « vous ne serez pas jugé sur la manière dont vous faites votre boulot, mais sur votre capacité à vous conformer sagement au modèle qui est promu ». Dès lors, pourquoi rater une telle occasion de ne rien faire, s'interroge l'auteur. Délibérément fainéante pour tous les combats collectifs, Corinne Maier se moque de la compétitivité de l'entreprise, comme de celle de la France. Peut-on lui en vouloir de se méfier de « l'incontournable et désincarné bien commun » qui - il est vrai - n'a jamais mené aucun individu au bonheur ? « Pourrir le système » en se désinvestissant n'est qu'un des choix proposé par l'auteur, résolument rangé du côté de l'individu et non de l'intérêt général. Toutes les critiques véhémentes contre l'auteur n'ont alors plus aucun sens. La consultante ne cherche pas de solutions collectives, n'ayant aucune responsabilité vis-à-vis de la société. Elle entend d'ailleurs bien jouir de son droit d'être irresponsable. A chacun de vivre en conformité avec ce qu'il veut vraiment être. Le succès du livre, au moins aussi intéressant que son contenu, est le révélateur évident du malaise du monde du travail traversé par une dramatique perte de sens. Le message est clair : « Soyons individualistes et inefficaces, en attendant que ça s'effondre et qu'une nouvelle société advienne où chacun cultivera essentiellement son jardin »... .


 

INTERVIEW

« Il n'y a pas de paresseux, il n'y a que des personnes démotivées »

 

Ce que nous appelons « paresse » est en réalité bien souvent une baisse de motivation, l'activité humaine revêtant bien d'autres formes que le seul travail. Largement conditionnées par la notion d'utilité, nos sociétés accordent une place encore excessive au travail associé à la souffrance.

Assia Akesbi Msefer, psychologue, professeur à l'ISCAE et fondatrice de l'ESP (Ecole supérieure de psychologie), croit peu à la paresse : il y a avant tout des personnes non motivées et des structures qui ne favorisent en rien l'investissement.

 

La Vie éco : Depuis la sortie de « Bonjour paresse », la paresse, sujet rarement pris au sérieux, fait parler d'elle. Mais de quoi parle-t-on exactement ?

 

Assia Akesbi Msefer : Pour Piaget, « il n'y a pas d'enfants paresseux, il n'y a que des enfants insuffisamment motivés ». Je serais tenté de dire la même chose pour l'adulte. Derrière la paresse reprochée au salarié, il est bien plus souvent question en fait d'un problème d'implication, d'investissement personnel dans le quotidien professionnel. Car même si le salarié ne répond pas toujours aux attentes de son entreprise, il y passe quand même ses huit heures par jour ! La paresse, elle, suppose un arrêt d'activité. J'ai rarement vu des personnes totalement inactives, c'est-à-dire arrêtées dans leur réflexion, mouvement et action… Cette activité n'est simplement pas toujours canalisée là où on l'attend. Cette attitude décalée par rapport aux attentes est très significative du désintéressement.

 

Il n'y aurait donc pas de véritables paresseux mais des personnes insuffisamment motivées. Cette attitude « paresseuse » dans l'entreprise serait-elle donc toujours le résultat d'un mauvais management ?

 

C'est certain, on ne peut tout mettre sur le dos des salariés. Le salarié non motivé existe, comme il existe surtout, c'est vrai, des structures, des relations hiérarchiques ne favorisant absolument pas l'investissement, ni même le travail serein. Beaucoup d'entreprises fonctionnent encore sur le modèle d'autorité plus que sur le principe de rentabilité, matérielle et humaine. Et faut-il citer toutes les incohérences des entreprises qui préfèrent par exemple construire des mosquées plutôt que des crèches qui réduiraient le problème de l'absentéisme ? Le travail reste associé à une notion de souffrance (comme en arabe dialectal dans le mot « chqa »). Il renvoie peu à la notion d'épanouissement personnel et reste, dans les esprits, cette sanction infligée au genre humain.

 

Nos sociétés ne surévaluent-elles pas encore le travail ?

 

Nous sommes en effet dans une culture tendant à surévaluer le travail et non l'activité au sens large. Nous passons tous encore beaucoup trop de temps au travail. Nous devons travailler pour vivre et non l'inverse. Nous sommes aussi largement conditionnés par la notion d'utilité. Pourtant, l'ensemble de nos activités est bien loin de s'apparenter à cette notion. Observons les enfants, toujours actifs : ils ne s'ennuient quasiment jamais.

 

N'est-il pas légitime (humain) de chercher toujours plus de temps libre ? Est-il vraiment utopique d'espérer voir un jour la fin du travail ?

 

Notre qualité d'humain fait que nous « travaillons », dans le sens large du terme : il ne s'agit pas toujours d'un travail physique, intellectuel ou même visible. Les plus passifs professionnellement peuvent s'avérer très actifs par ailleurs. L'inactivité totale est très rare, voire pathologique. L'individu a besoin de se sentir utile, actif, de faire partie d'une équipe… Il a besoin d'une reconnaissance et celle-ci passe encore généralement par l'activité professionnelle. Il est heureusement possible de se réaliser dans le travail, sans pour autant que celui-ci constitue un refuge, comme on peut le voir chez certaines personnes s'identifiant totalement à leur entreprise. La fin du travail ? Elle sonnerait aussi sans doute la fin du progrès. Nous devons tendre en revanche vers la fin du travail d'exécution, frustrant et ne favorisant pas la réalisation de soi.

 

L'oisiveté n'est-elle pas le moyen de prendre conscience de nous-mêmes en tant qu'individus, d'apprécier le sens que l'on souhaite donner à sa vie ?

 

L'oisiveté est nécessaire en effet. Lorsqu'un salarié accomplit une tâche en trois heures au lieu d'une, il s'accorde cette oisiveté. On le voit également chez le travailleur journalier, durant Aïd El Kébir. Il prolonge bien souvent son congé, tant qu'il n'a pas le besoin absolu de retravailler. L'inactivité professionnelle a d'ailleurs toujours été associée à une certaine aisance. Nous avons tous absolument besoin de cette oisiveté, de ce temps libre .

« La fin du travail sonnerait sans doute la fin du progrès. Nous devons tendre en revanche vers la fin du travail d'exécution, frustrant et ne favorisant pas la réalisation de soi. »


TEMOIGNAGES

Ils sont fainéants par intérêt, par ennui, par principe...

 

Mounir C. Banquier « Tous les gens intelligents sont fainéants »

« Etre fainéant, c'est être rebuté par l'idée d'accomplir une tâche débile. Tous les gens intelligents sont fainéants. La fainéantise disparaît avec la motivation, la créativité... Le sous-développement pour moi c'est faire quelque chose uniquement pour gagner son pain, rien d'autre. C'est malheureusement le cas de la quasi-totalité des gens. Le pourcentage de personnes se réalisant au travail au Maroc est nul. C'est en partie dû à une gestion désastreuse des ressources humaines. Ce que l'on demande aux salariés n'est pas un travail, une performance, mais une présence. La bonne gestion consisterait à rendre "heureux" ces salariés afin d'en tirer le meilleur profit. »

 

Anas R. Technicien « Durant le Ramadan, les gens trouvent mille excuses à ta fainéantise »

« Durant le Ramadan, tout le monde trouve tout à fait normal d'être fainéant. Ce n'est même pas la peine de trouver des excuses, les gens s'en chargent : tu es fatigué, tu as dû te lever pour le s'hour, etc. Je travaille donc encore moins qu'en temps normal. C'est une pratique généralisée dans ma boîte de traîner, et cela toute l'année. Mais c'est curieusement aussi souvent pour travailler davantage. Si le travail n'est pas fini, en effet, on peut demander à accomplir des heures supplémentaires, trois fois mieux rémunérées. Travailler moins pour travailler plus, est-ce de la fainéantise ? Je ne sais pas, en tout cas, ça prouve une chose : l'unique raison qui nous fait lever le matin, c'est l'argent. »

 

Bachir D. Chef de projet en informatique « J'aime faire les choses lentement »

« Je suis fainéant. J'aime faire les choses lentement. Je fais le strict minimum et j'épargne toujours mes efforts. Je n'aime pas être entouré pour travailler, j'attends donc que tout le monde parte pour commencer. J'ai besoin de solitude pour réfléchir, mais je dois faire de la présence, alors je reste là, à ne rien faire. Je ne travaille que le vendredi, samedi et lundi. Le reste du temps, je fais semblant. Je regarde les résultats sportifs sur internet, les derniers films... et il m'arrive de passer un ou deux coups de téléphone professionnels. Je déteste travailler dans l'urgence. J'aime avoir du temps. »

 

Yann Barte, La Vie Eco, 19 novembre 2004

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1 juin 2004 2 01 /06 /juin /2004 15:48

En avril, de tous les continents, les gazelles sortent pour se rassembler dans le désert marocain. Elles forment des couples et partent dès l'aube dans les plaines caillouteuses et les dunes de sable. Elles ne réapparaissent souvent qu'à la nuit tombée. Durant neuf jours, j'ai pu observer ces étranges mammifères. Epuisant !

 

C'est parti ! Lever 6h. Train 7h03 à Casa voyageur pour regagner les 4X4 presse à l'aéroport. Pour moi le rallye a déjà commencé. Nous sommes le 21 avril. En fin d'après midi, nous arrivons à Erfoud. Partout, dans les rues, des femmes en noir, voilées de la tête au pied. Et dire que j'avais songé réaliser ici un micro-trottoir sur le Code de la famille en milieu rural ! Je crois que je peux rester à l'hôtel ce soir et ranger mon appareil photo. Ici, je suis sur une autre planète, les Dark Vador ne m'adresseront même pas la parole ! A l'Hôtel El Ati d'Erfoud, lors du briefing du soir, j'apprends que 6h, chez les gazelles, est une grasse matinée. Qu'il me faudra me lever désormais tous les jours à 4h ! Et ça, à la rédac, elles se sont bien gardées de me le dire ! Madame Ayub van Kohl, représentante de L'Unicef Maroc rappelle les récents tabous brisés au Maroc et la force de changement inégalable produite par le rassemblement des femmes, avant de présenter l'équipage 132 Nations Unies Maroc. Dans la salle de restaurant, je m'installe entre Laure, organisatrice, un ravitailleur en carburant pour quads et l'équipage marocain 156. Françoise nous dit avoir découvert sa vocation gazelle dans un pot de confiture Aïcha. Je pense alors à l'oncle de mon copain Hicham qui a gagné un voyage à la Mecque grâce à la Vache qui rit...

 

Exercice de math à 4h du mat… dans le désert

 

Au petit déj, je retrouve la même gazelle, celle qui s'est noyé dans son pot de confiote avant d'atterrir ici. Nous sommes le 22, il est 4h30. « Et dire qu'on a payé pour faire ça ! » me lance-t-elle. Moi je suis payé, ça ne m'empêche pas de me poser des questions… A côté, les sœurs Navarro se préparent. Valérie, arrivée en retard, prend le temps de savourer ses m'semen, tranquille. Catherine agite sa calculette et tente en vain de m'expliquer sa règle de trois. « Alors tu vois, on a 31°24'940N et 004°14'730W et donc si 30° est égal à 22 on multiplie 24,940 par 22 divisé par 30 ce qui fait… » Si on m'avait dit le mois dernier que je ferai des math à 4 h du mat dans le désert pour un mag féminin… « c'est pas compliqué ? ». « Heu, non sûrement, juste que c'est pas l'heure. Il reste du café ? » Quelques minutes plus tard, c'est le grand départ. Les gambettes des gazelles flagellent sur l'embrayage. Les photographes shootent à tout va. L'équipage 156 astique son pare-brise, tandis qu'à quelques mètres, So, le journaliste japonais, ratisse le sol pour retrouver son « note book ». Il a l'air désespéré.

 

Je trace avec l'équipage de 2M dans un 4X4 conduit par un fou. Je me cogne deux fois la tête au plafond sur les bosses. Au CP1 (Contrôle de passage) Saïd, le pointeur, est assis devant sa tente, presque en méditation. Il me dit avoir passé toute la nuit seul, au milieu du désert, sans avoir vu âme qui vive. Il semble totalement indifférent aux gazelles qui défilent, euphoriques, à la découverte de leur première balise. L'équipage 162 chantent et dansent en secouant le drapeau rouge « Aïcha, Aïchaaaa, écouuuute moi ! ». Au CP2, c'est Carla Bruni qui résonne en plein désert. La jolie voix sort du petit poste de radio branché sur Médi 1 de Mohammed, pointeur, de Merzouga comme le précédent, d'ailleurs de la même famille. L'équipage libanais annonce son kilométrage et l'équipage marocain 161 (Loubna et Dounia) vérifie s'il n'a pas « laissé le moteur derrière ». Le journaliste de 2M qui accompagne le caméraman n'a vraiment pas l'air frais. Et ce n'est pas la conduite de notre chauffard qui arrange les choses : il se contente de s'arrêter in extremis pour ne pas salir sa banquette. Entre deux CP les preneurs d'images hésitent entre différents points de vue, ne sachant de quel côté les gazelles vont surgir. Moi j'hésite entre la paella et le riz cantonnais. Pas trop mal ces rations militaires ! Tiens, y a même du poulet basquaise, du tajine de poulet et du sauté de lapin !

 

Entre le CP 2 et 3, je retrouve le journaliste japonais qui semble décidément doué d'un don d'ubiquité. Partout où on va, So est là. J'apprends qu'il travaille pour une dizaine de supports japonais, dont « Marie Claire », un journal de mangas et même un « Play Boy Japon ». Un micro en main, le journaliste de 2M, enregistre pour la capsule de ce soir. Derrière ses lunettes noires, il est livide le pauvre. On comptera en fin de journée quatre équipages marocains dans les 10 premiers du classement général. Femmes du Maroc est même 1er au Relais des Médias, 5ème au classement G ! De retour à l'hôtel, j'ai la surprise de découvrir un nouveau locataire dans ma chambre : Hicham, employé chez Lavazza. J'apprends alors tout du café, les trois services par jour, le fonctionnement des machines, la société Top Class… Ce Monsieur Lavazza qui dînera avec moi ne parle pas un mot d'italien, mange comme quatre et reste étonnement épais comme un sandwich ONCF. Dans la salle de presse, les règlements de compte commencent. C'est pas facile un journaliste ! Parmi la tribu « presse », on compte deux ou trois mégalos, une peste avec qui j'aurais le plaisir de voyager et pas mal de grandes gueules qui ne manqueront pas de l'ouvrir.

 

« Toutes ces dunes, c' t' écooooeurant ! »

 

Aujourd'hui, j'enrichis mon vocabulaire de termes médicaux et d'expressions québécoises. Nous sommes le 23. Nolcina, rédac chef d'un féminin québécois « Clin d'œil », avait insisté la veille pour que je l'accompagne sur les pistes de la caravane médicale. Je ne me suis pas fait prier. Magali, journaliste parisienne de Chérie FM est également de la partie. Tandis que Nolcina exprime son éblouissement face aux dunes par des « C't'écoeurant ! » (entendez, c'est trop beau), Chantal, cofondatrice d'Amame's, présente, tout en conduisant, son association qui opére en marge du rallye dans le domaine médical auprès des populations locales : objectifs, sponsors, membres… et les derniers cas traités la veille : un petit garçon sourd… Moi aussi je deviens sourd. Impossible d'entendre. Le 4X4 fait un boucan d'enfer rebondissant sur tous les trous de la piste.

 

On arrive à Khamlia, un patelin tout sec de 205 habitants. Pendant qu'on organise dans une des salles de classe un cabinet gynécologique, rangeant des mobylettes, suspendant quelques draps pudiques… je discute avec Zouhair, chirurgien gynéco, tout juste rentré du Congo avec MSF et encore marqué par son expérience à Kaboul sous les Talibans. « 90% des femmes accouchent ici chez elles » me dit-il. « On a dénombré 3 morts cette semaine suite à des accouchements ». Zouhair insiste sur la nécessité d'utiliser les relais locaux, les accoucheuses par exemple, qui ont aussi un savoir-faire qu'il s'agit d'intégrer.

 

Dans une autre classe, Ahmed Hamzi, généraliste, reçoit des patients. Il me fait un cours sur le trichiasis, complication du trachome, qui fait ici des ravages. Cette maladie dite des « cils inversés » provoque dans ces régions de sable et de poussière des cécités irréversibles. Près de 4000 cas ont été recensés. Les consultations se suivent à un rythme soutenu. Le camion se transforme en pharmacie et l'entrée de l'école en salle d'attente. Un groupe de gamins sera formé à l'hygiène dentaire. Docteur « Sninate » explique que le dentifrice ne s'avale pas et qu'il n'y aura pas de brosse à dent pour tout le monde. Retour dans la nuit après un petit ensablage. Côté rallye, j'apprends que la seconde étape aura été plus corsée. Yuri de l'équipage japonais a dû se faire recoudre le menton. Les herbes à chameau ont aussi fait des ravages. Les équipages entrent en galère les uns après les autres. 158, 132… Au bivouac, Je retrouve Ikram, collègue de FDM, de passage, invitée par Nokia. Nous discutons jusqu'à près de 2h du mat avec un photographe free-lance de Citadine. Ikram a vu une araignée monstrueuse dans sa tente V.I.P. Elle ne peut pas dormir seule. Alors, je laisse mon igloo pourri que j'ai eu tant de mal à monter pour une tente première classe avec matelas, coupe de fruits, parfum, lampes... La nuit sera encore courte : deux heures.

 

"Il a fallu que j'aille dans le désert pour manger du navarrin d'agenau"

 

« On a été indulgent. Prochaine étape, terminé ! Ce seront des pénalités ». Le son micro, comminatoire, résonne dans tout le campement ce matin du 24. Il est près de 5h du mat. La veille quelques irrégularités ont en effet été constatées. Des concurrentes ont par exemple été surprises suivant la caravane médicale pour rentrer au bercail. Quelques numéros d'équipages sont épinglés. Je retrouve Ikram qui me dit souhaiter faire un tour d'hélico. Je m'installe donc avec mon petit déjeuner à la table des pilotes de l'hélico. Je leur demande leur prénom. « Nous sommes tenus à une obligation de réserve » me répond l'homme à la casquette. C'est mal engagé ! Je ne réussirai qu'à leur arracher quelques mots « nous sommes de la gendarmerie royale ». Stop. « Nous sommes là pour le sanitaire ». Stop. « Pas d'intervention pour le moment ». Stop. « Juste un accident d'une japonaise qui s'est prise le volant avant le départ ». Stop. Je suis en face de trois murs. J'abrège mon thé à la menthe. Mais où est-ce qu'elle est partie Ikram ?

Le bivouac ressemble à une scène de « Sous le plus grand chapiteau du monde » de Cecil B de Mille : des ouvriers partout, des cordes, des tentes immenses démontées, des camions, des remorques… Saïd, le chauffeur aide monsieur Lavazza à démonter son stand et défaire ses nœuds trop serrés. Houyam, de Relations Event, reconnaissable de loin et de profil, promène son ventre de 8 mois. Quelques ouvriers pieds nus sur le sable rappellent des plagistes.

 

Ce matin l'équipe de 2M s'est perdu. Le GPS du chauffeur est tombé en rade. Il a fallu envoyer une autre voiture. 9h15, les sœurs Navarro arrivent tout juste, fardés blancheur écran total. Elles viennent de passer la nuit dehors. Catherine mange un beghrir debout devant le buffet : « Tant qu'on voyait le relief de la dune, hier, on a tracé. Jusqu'à 20h30. Mais on n'avait plus d'eau et on a pas mal flippé. A force d'en distribuer à droite à gauche, aux gens, aux pointeurs... Alors, quand on a trouvé une bouteille sous le siège en faisant le ménage, on était heureuses ! Et ce matin lorsqu'on s'est réveillées, on était entourées de gamins qui nous scrutaient. Très sympas. On s'est rendu compte aussi que 14 équipages étaient restés dans la région. On était toutes assez proches les unes des autres, mais dans le noir… » A la table d'à côté, Habiba d'Amame's mène un brief musclé et efficace au personnel soignant.

 

Sur la route nous apprenons par la radio que l'équipage 103 a fait quelques tonneaux. Cécile dont le 4X4 a les quatre roues en l'air demande si elle peut rejoindre la balise à pied. « Impossible » lui répond-t-on. De plus, pour rester dans la compétition, la voiture doit être réparable sur place. Départ en 4X4 presse d'un second bivouac à mi-journée avec Hatim, journaliste à la Gazette du Maroc. Avec 2M, ce sera d'ailleurs à peu près le seul journaliste marocain que je verrai durant le rallye. Nous passons la nuit dans le désert, Hatim, le chauffeur et les deux équipages marocains de Femmes du Maroc et de la Comanav. Amina déploie en deux secondes sa tente parapluie. La table est dressée… enfin les boites des rations militaires sont ouvertes. « Il a fallu que j'aille dans le désert pour bouffer du navarrin d'agneau ! » Christiane, n'est pas seule à apprécier ce plat. De gros criquets déjà gambadent sur sa boîte en train de cuire. Puis c'est une araignée couteau qui passe entre les plats. Elle ne fera pas long feu ! Le chauffeur qui a reconnu l'espèce en a vite fait de la bouillie. Christiane nous raconte alors avant de nous coucher l'histoire de Sarah, une scorpionne mortelle qu'elle a adoptée bien malgré elle et qui lui a fait plein de petits monstres. A la lampe de poche, sous la tente, Annick et Mouna tracent leur itinéraire du lendemain. Le vent souffle et je dois enlever la deuxième toile de ma tente qui risque de partir.

 

Le lendemain, dimanche 25, nous arrivons en milieu de matinée dans un petit village d'une trentaine de maisons : Remlia. Quelques chauffeurs se reposent devant des cafés noirs, tandis que deux Marocains sont assis devant des cahiers et crayons offerts par le rallye dans le cadre de l'opération du même nom. Les deux instits me présentent leur village et son école : 300 habitants, 3 classes, 6 niveaux, trois instits dont un malade aujourd'hui et 46 élèves. « C'est difficile les classes combinées ! » soupire Samir. A voir ce douar au milieu du désert, on s'interroge. Il n'y a ici ni animaux, ni commerce, ni agriculture. Que des habitants qui « consomment à Rissani » l'argent gagné on ne sait où. « Nous sommes à 20 kilomètres de l'Algérie » me rappelle Samir, en guise de réponse et plein de sous-entendus. « Ici, les femmes font toutes 10 à 12 enfants chacune, tandis que les pères de famille ont des motos pour chercher … je ne sais pas quoi » (rire). J'apprends que ce sont précisément de cahiers et de crayons dont manque le moins le village. « Les touristes en laissent toujours en passant. En revanche, question matériel pédagogique, nous n'avons rien. Aucune carte, image, mappemonde… et l'activité scientifique se fait sans travaux pratiques, tout oralement. Les jeunes ici n'ont jamais vu un microphone, un téléphone… il n'y en a pas » explique Younes. « Moi j'en ai un » dit Samir, « mais il ne fonctionne pas, y a pas de réseau ici ». Samir m'amène visiter l'école. Un bâtiment très simple entouré d'une ligne de poudre jaune contre les araignées et les scorpions. Deux petites pièces, presque sans fenêtres, un toit percé de toutes parts, « qui risque de s'écrouler », pour laisser passer le sable, la poussière. « On a qu'un tableau et des craies ». Pas de sanitaires « les gamins vont dehors ». Nos deux instits aiment leur métier mais semblent un peu désabusés. Younes n'a pas reçu de salaire depuis septembre et Samir est empêché par les lenteurs de l'administration de s'inscrire à l'université. Les autorisations du ministère arrivent toujours trop tard. « J'ai reçu l'acceptation pour l'année 2003 ce mois de février 2004 ». En face de nous, l'équipage « Femmes du Maroc » vient juste d'arriver. Il est très vite entouré d'une nuée de femmes… du Maroc, curieuses.

 

Les criquets se mangent nature

 

Ce lundi matin, 26 avril, Christiane et Amina sont au chevet de leur bébé à moteur. Le diagnostic est inquiétant et s'aggrave au fil des heures. « Le chassis est plié. Tout est possible ! » Les visages sont graves. Les mécanos ne veulent plus laisser repartir les concurrentes. Christiane est philosophe… et ostéopathe dans le civil : « C'est la colonne vertébrale qui a été touchée ». Amina, elle, tente de convaincre les mécaniciens marocains par des « machi mouchkil » plus affirmatifs qu'interrogatifs, des suppliques et des propos rassurants adressés à toute l'équipe mécanique « On roulera comme des escargots, on ne prendra que les pistes, on fera attention on vous promet… » Christiane sait déjà que c'est joué. Elle prépare l'après, pragmatique, déçue aussi de rater une fois encore les dunes de M'hamid. Le 4X4 dressé sur une petite passerelle, les deux roues avant en l'air, fait de la peine. Tout est touché : transmission, boite de vitesse, suspension, direction… Le 4X4 est même désormais transformé en deux roues motrices. Amina est au téléphone. Les larmes tombent. Le photographe de Maroc Télécom shoote. Terminé.

 

A la balise 6, je me retrouve avec Marithé et François Gerbaud, une fille de « Total recherche » et quelques autres personnes. Nous attendons l'arrivée des filles. Moustafa, le pointeur, me donne sa recette de criquets : « Les criquets doivent être attrapées le soir. C'est le moment où elles sont le moins mobiles. Tu les passes ensuite à la casserole à bouillir dans de l'eau. Puis tu les laisses sécher au soleil une ou deux journées. Moi je jette les têtes et les pattes et les mange nature. Les criquets, ça mange que de l'herbe, c'est bon pour la santé ! » heu…sauf à la sauce insecticide ! En cette période de chasse, mieux vaut manger des M&m's.

 

Catherine Navarro a fait un malaise. « J'ai hurlé comme une tarée sur le toit de la voiture pour appeler des secours » raconte sa sœur, Valérie, sûrement assez distraite le jour du brief assistance médicale. « Cath soufflait comme une femme enceinte et ne pouvait plus bouger ses membres. Mais je sais que c'est psychologique ». Valérie reconnaît avoir surtout pensé à la compétition sur le moment. Elle aurait bien largué sa sœur en plein désert si elle avait pu continuer seule, mais l'équipage, dans le règlement, c'est « deux filles et une voiture ». De toute façon Catherine s'est rétablie et la course a repris.

 

« J'ai piqué des fesses toute la journée, j'ai même pas eu le temps de voir les têtes ! »

 

Le brief du matin du 27 appelle à la prudence. Principalement dans les villages. « Nous avons vu des filles rouler comme des malades. On comprend mieux pourquoi des gamins leur jettent des pierres ! 80 km/h dans les villages, c'est de l'inconscience ». Le brief se termine sur de sages recommandations « Buvez, buvez ! ». Des filles sont tombées comme des mouches la veille et on compte déjà quelques perfusions. Marithé et François Gerbaud donneront le départ. Je m'apprête à partir avec la caravane médicale. Chantal met ses chaussettes à sécher sur son volant. Moi, je me douche avec mon T shirt. Je n'ai plus de rechanges : un camion est déjà parti avec mon sac. Loubna (équipage 161) est trop mal aujourd'hui pour reprendre la route. Elle nous accompagne et s'endort très vite sur la banquette arrière.

 

Christiane et Amina de l'équipage Femmes du Maroc sont réquisitionnés pour la caravane. Elles participeront à toutes leurs activités, inauguration d'une école maternelle à Ihandar, consultations et soins à Bounou Ouled Driss, Foum Zguid…

 

« Je viens de faire une cinquantaine d'injections » annonce Christiane. Il n'est pas encore midi ce 28 avril. La caravane s'est installé dans un petit dispensaire sans eau, sans électricité de la région de Foum Zguid. Le rythme s'accélèrera encore dans la journée. « Je n'ai même pas eu le temps de voir les visages, j'ai piqué des fesses toute la journée » raconte Christiane qui a eu le temps d'observer la « propreté impeccable » de ces populations et leur « peau saine ». Son regard est aussi celui d'une ostéopathe : « Beaucoup de douleurs articulaires et vertébrales. Les femmes sont très largement plus touchées. Ce sont elles, c'est certain, qui font ici les plus durs travaux »

 

Pendant que Christiane pique a tour de bras des patients debout, un chirurgien opère dans la même salle. Pour un trichiasis d'abord, puis un abcès au sein. J'assisterai aux deux opérations. Amina fait le tri à l'entrée. Mais au regard de l'état de santé des patients, ils doivent presque tous passer chez l'ophtalmo, le généraliste, le gynéco… Et même s'ils n'ont rien, tous souhaitent des médicaments. Le lendemain, ce sont des visites d'écoles et de nomades dans le désert.

Les criquets sont arrivées par milliers. Vertes fluo avec des points noirs. Les tempêtes de sable, les trois derniers jours, rendent la visibilité et la navigation des gazelles de plus en plus difficile. L'installation d'une tente ressemble désormais à une partie de planche à voile ou de cerf volant. La fatigue se fait partout sentir. Les visages se creusent, se couvrent de poussière et de sable pour former un écran total, très efficace. J'apprends qu'un équipage a confondu un drapeau marocain avec une balise Aïcha. Des petits accrochages avec des militaires ont suivi. Tandis que d'autres, comme chaque année, fonçaient droit sur l'Algérie

 

Le 30 avril, sonne le départ. Un 4X4 de la caravane médicale se couchera sur la route de Marrakech. Rien de cassé, mais la voiture reste inutilisable. Il faut réorganiser les voitures. Je décide de rester faire du stop et envoie à Houyam, organisatrice chez Events, un sms pour savoir dans quel hôtel je suis. Mon sms fait mouche. C'est le téléphone arabe. Message amplifié, transformé. Ca devient chez Dominique Serra « il faut arrêter ce journaliste qui est en train d'alerter toute la presse ». Quant à Habiba responsable de la caravane, prévenue à la même minute, elle se met simplement à me hurler dessus, hystérique. « T'avais besoin d'alerter tout le monde ? » Heu… tout le monde ? ? ? Oui, je crois que la fatigue chez tout le monde commence à se ressentir. Vivement Casa…

 

Pour moi ce sera d'abord « Caftan » à Marrakech, juste après la remise des prix des gazelles. Je passerai des bédouins du désert à une autre faune bien plus hype. Les gazelles, c'est une expérience extraordinaire. Mais quitter les rations militaires pour le champagne et les petits fours, le lever scout pour la grasse mat, la promiscuité pour l'intimité et se découvrir ailleurs que dans un rétoviseur de 4X4 pour pouvoir se raser de près, se parfumer… c'est franchement appréciable aussi ! Les gazelles japonaises découvrent les joies du sable


 

« Tout était surprenant pour nous. On ne savait jamais trois mètres plus loin ce qu'on allait trouver » (Equipage 127 : Yuri Nogushi, Akiko Marumo)

Soit, ces sympathiques gazelles n'ont pas brillé par leurs performances. Elles n'en ont pas moins fait un passage très remarqué dans le désert, attirant la curiosité des bédouins, des dromadaires et la sympathie unanime des autres gazelles. Il faut dire, qu'elles ne constituaient pour aucune d'entres elles une véritable menace ! Leur heure de gloire ? Un passage sur 2M qui leur a attiré la sympathie de tous les Marocains. Devant les caméras de la chaîne nationale, les deux équipières pleurent de joie. Elles viennent de découvrir au bout du 3ème jour… leur première balise ! Yuri raconte ses mésaventures, un gros pansement sur le menton (souvenir d'un bond de trois mètres du 4X4 sur une dune). Rien ne prédisposait ces japonaises à participer à un tel rallye. Yuri avoue n'avoir conduit que des voitures automatiques, quant à Akiko, elle découvre le sable dans les premières minutes du départ à Erfoud. « Tout était surprenant pour nous. On ne savait jamais trois mètres plus loin ce qu'on allait trouver » raconte Akiko plus coutumière du périf' de Tokyo que de la nature marocaine. Une autre planète ! « Difficile au Japon de trouver un chemin de terre, un terrain vierge. Tout est balisé, goudronné ». Akiko découvre que le désert n'est même pas éclairé la nuit et est encore plus surprise de voir que des personnes s'y déplacent dans le noir « Au Japon, tout est éclairé ! » Les paysages du sud sont pour elle « totalement irréels, trop beaux pour être vrais, comme au cinéma ». Yuri n'est pas seulement navigatrice. Comme Akiko, elle est journaliste automobile. Entre deux balises, elle écrit ses papiers pour « Navi » et « Tibo », deux magazines auto nippons. On la surprend même, au moment du départ, accroupie à photographier des concurrentes ! L'équipage a continuellement progressé, tout le long du rallye, allant de découverte en découverte, de surprise en surprise. Akiko ne s'est pas remise encore de ce rafistolage d'une portière, réalisé par des Berbères, avec un panneau publicitaire Elf. Les deux japonaises ont adoré les quelques échanges qu'elles ont eu avec les populations du désert. Elles reviendront.

 

Les mères-filles…

 

« Maman est très longue à la détente ! » Anne-Laure de l'équipage mère-fille Comptoir des Cotonniers (N°149)

 

« Elle m'énerve à me demander toutes les deux secondes où on va ! Et lorsque j'essaie de me libérer un peu l'esprit, elle a toujours trente-six questions à me poser ! » Caroline, 27 ans, a tenté l'aventure avec sa mère, Maryvonne. Malgré quelques agacements, Caroline ne regrette pas ce choix. Le conflit ne lui fait pas peur : elle sait le lien avec sa mère « indestructible ». Anne-Laure, 19 ans, partage ce sentiment. Pourtant, ça n'a pas toujours été très simple entre elle et sa mère, Christiane. Mais si Anne-Laure devait revenir, « ce serait avec maman, pour faire mieux ! » et cela, même s'il existe des coéquipières plus vives : « Maman est très longue à la détente ! ».

Côté mères, l'expérience a été très enrichissante. « Difficile de trouver l'équilibre entre mère et coéquipière » avoue Maryvonne. « Nous ne sommes pas dans des situations de survie absolues, mais nous sommes mises malgré tout dans des situations extrêmes nous obligeant à revenir à l'essentiel ». Christiane reconnaît que sa fille n'est pas une coéquipière comme une autre : « Je prends beaucoup de l'angoisse de ma fille, et j'évite souvent de prendre des risques avec elle » Dans ces deux équipages du « Comptoir des cotonniers » dont toute la communication tourne autour de « une mère, une fille, deux femmes », ce sont les mères qui jouent le rôle de pilotes. Les filles conseillent et naviguent, une sorte de rôle inversé de ce qui se passe dans la vie. Pour les deux mamans, l'expérience du rallye semble avoir été un vrai révélateur de l'autonomie acquise par les jeunes filles. « Quand je regardais ma fille courir dans les dunes, je me disais qu'elle avait bien grandi… » (Maryvonne). « Je suis extrêmement fière d'Anne-Laure. Sa confiance en elle m'a surprise. J'ai pris conscience qu'elle pouvait être autonome » (Christiane). A quand un équipage petite fille - grand-mère ?

 

…et les frangines

 

« Quand tu as faim, tu manges tout » (Delia et Clara Moreno de Borbon, Equipage 148).

« Nous on a l'habitude de se taper dessus, alors pas de problème ! On sait quand s'arrêter. On se connaît bien ! » Les sœurs Navarro (équipage marocain 154) partagent tout depuis déjà bien longtemps. La cohabitation dans l'espace réduit du 4X4 ou de la tente ne les effraie donc pas. D'ailleurs l'expérience montre, que les gros clashs ont toujours été entre deux équipières sans filiation. Au rallye, on se raconte encore quelques histoires… La bonne copine qu'on finit par essayer d'achever à coups de casque ! L'entente était au beau fixe aussi chez les frangines espagnoles (Delia et Clara Moreno de Borbon, Equipage 148), même si « il y a toujours des moments de crise » reconnaît Delia qui l'explique par la fatigue. « Et puis tu manges mal, tu dors mal… » ajoute Clara.

Les frangines (les nièces du roi d'Espagne) ont joué les sœurs Thérésa, aidant tant qu'elles pouvaient tous les équipages croisés en difficulté : Portugaises, Belges et bien sûr Marocaines avec lesquels elles ont d'ailleurs souvent « copiné ». Pas de doute, le rapprochement maroco-espagnol est sur la bonne route ! Clara reconnaît avoir d'ailleurs beaucoup plus de parenté avec les Marocains qu'avec le reste des Européens. Surtout sans doute depuis qu'elle a goûté la paella en boîte des rations militaire de l'armée française distribuée lors du rallye. Et vous en avez pensé quoi de cette paella ? Delia : « sans commentaire » Clara : « Quand tu as faim, tu manges tout ! »

Les sœurs Moreno sont arrivées secondes au classement général. Leur technique : « On essaye de tracer le plus droit possible » explique Clara qui en est à sa troisième participation et à son 5ème séjour au Maroc. « C'est quand même dur d'être première durant toute la course et de se faire doubler juste sur la fin » regrette Delia, qui vient de féliciter l'équipage marocain vainqueur, à la table voisine. « …Elles étaient meilleures ! »

 

Les « Femmes du Maroc » : Dune de choc et hic mécanique

 

Pas de chance pour l'équipage « Femmes du Maroc » cette année (Christiane Landrac et Amina Benjouid) ! Pourtant l'alchimie devait prendre. L'expérience et la sagesse alliées à la vivacité et à la jeunesse. Bon, la présentation est un peu caricaturale car Christiane, 58 ans, est loin d'être rouillée ! Les deux doyennes du rallye, Christiane et Annick Denoncin (5ème au classement général) constituaient même pour l'ensemble des équipages les plus sérieuses menaces ! Christiane est une sportive. Voile, ski, marche à pied, vélo… Endurante comme un chameau,elle dort peu et peut traverser sans gêne le désert. Dehors ou à son cabinet (elle est ostéopathe) elle peut tenir 12 heures non-stop, en sautant tous les repas. La voiture, elle s'en fout, même si elle en a quatre. C'est l'aventure, le désertet les rencontresqui l'émoustillent.Et si elle raffole de 4X4,c'est uniquement parce qu'ils lui permettent d'aller partout. Elle fait même partie depuis dix ans d'un club 4X4 : le « Syncro club ». C'est sa troisième participation au Rallye.En 2002, elle reste coincée dans un oued, avec de l'eau jusqu'aux vitres. C'est l'année des inondations ! En 2003, c'est la casse de deux amortisseurs. Elle ne crapahutera jamais les dunes de M'Hamid avec son 4X4. Cette année encore, en effet, ce sera la casse mécanique (châssis et boîte de vitesse). C'est la voile, pratiquée depuis l'âge de 16 ans qui l'a menée à la navigation. Un exercice que cet esprit scientifique affectionne et réussit à merveille. Christiane, qui a toujours été entourée d'hommes, apprécie aujourd'hui la compagnie des femmes. Elevée comme un garçon, au milieu de ses frères, elle a aujourd'hui trois fils.

 

Amina, elle, est née au milieu de filles : quatre sœurs et un frère et a été élevée au son du clairon. Autant dire que les levers à 4h du mat ne l'ont jamais dérangée. Un père navigateur de l'armée de l'air, un oncle qui a été le 1er pilote de la gendarmerie royale, mort lors d'une mission en Espagne, une cousine commandant dans le même corps de métier, une sœur assistante sociale militaire… La famille Benjouid est une vraie petite caserne ! Née à Meknès, Amina a vécu toute son enfance et adolescence à Laâyoune. Elle se souvient encore des tempêtes de sable, de la canicule, du bruit des chars et de son immeuble, brûlé par le Polisario, qu'elle a dû quitter petite. Amina est sportive. A 13 ans, elle arrive deuxième en athlétisme au niveau national. La conduite 4X4, elle la découvre avec l'association « Cœur de Gazelles » dont elle est présidente. L'association fédère les initiatives humanitaires en marge du rallye. C'est pour la scolarisationdes petites filles en milieu rural qu'Amina roulait. « Je me sentais une responsabilité. Je voulais gagner le Relais des médias, économiser le maximum de kilomètres et tracer en passant des endroits infranchissables ». Amina est dithyrambique sur sa coéquipière : « elle est adorable, très gentille, compréhensive… » Christiane, de son côté, considérait Amina un peu comme sa fille. L'année prochaine, si elle peut, Amina se relance dans l'aventure, en tirant cette fois les leçons de ses erreurs passées.

 

Une blonde, une brune… et une 1ère place pour le Maroc

« On a joué les Mike Giver dans les dunes » Florence Baudelin, équipage 156 groupe 4 - HP-ALD-Automotive.

 

Florence (la brune) se souviendra de la dernière étape. « Presque une journée pour trouver une balise, un pare-choc explosé, des heures coincées entre deux dunes… On a même perdu notre boussole ! » L'équipage 156 est joueur. Arrivés en 2ème position à l'issue de l'avant dernière étape, les 156 décident de jouer le tout pour le tout : « On a misé sur le parcours noir, le plus difficile pour gagner un max de points ». Durant, toute la dernière étape marathon, les deux françaises de Casa ne cessent de se demander où sont passées leurs rivales Espagnoles. C'est en arrivant au bivouac qu'elles apprennent qu'elles sont en tête. Les Casablancaises sont aux anges.

La course a été très physique : « Je n'ai jamais poussé une voiture aussi fort » se souvient Françoise (la blonde) « On a jamais eu le temps de souffler, ni même de manger. On a bouffé que des cacahuètes, des bonbons et des barres de céréales ». Florence avoue avoir presque oublié ses enfants. Mais elle n'est pas la seule parmi les gazelles à oublier sa vie « civile » l'espace du rallye, la tête paralysée par une pensée unique : « balise, balise, balise… ». Florence est admirative et reconnaissante devant sa Toyota HDJ 105. « Elle est super cette voiture ! Elle monte partout ! » Les deux filles ont en commun le goût du sport et de la compétition. Elles pratiquent golf, tennis, équitation, natation. A les entendre parler, on les dirait presque sœurs. « On est très complémentaires » reconnaît Françoise. « On a bien eu deux ou trois coups de gueule, mais on en a parlé et c'était réglé. Flo a été top dans la conduite dans les dunes et si je le refaisais ce serait encore avec elle ». Même son de cloche chez Florence : « On est assez autoritaires toutes les deux, mais il n'y a pas eu de leadership. Quelques claquements de portières c'est tout ! On a aussi partagé les responsabilités de pilotage et de navigation, pour le meilleur et pour le pire ». Le meilleur les attendait à Marrakech : une première place bien méritée pour l'équipage.

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, juin 2004

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1 mai 2004 6 01 /05 /mai /2004 16:22

Imprimés toniques, couleurs sur-vitaminées… L’année 2004, plutôt mal amorcée, avait rondement besoin de remontants. Alors on remet ça, comme l’an passé ! Des couleurs à croquer et toujours plus de légèreté. La mini, après deux saisons, ne s’est toujours pas envolée. Un air de fête planera tout l’été.

 

Yallah, C'est reparti ! Une nouvelle saison et de nouvelles… répétitions. La mode bégaie quelque peu, à moins qu'elle ne traîne des pieds, rechignant à passer d'une saison à l'autre, déjà nostalgique. Terminées les grandes tendances saisonnières très tranchées ! Tout juste distingue-t-on une multiplicité de micro directions, presque autant que de créateurs. Décrypter les tendances par saison devient au mieux une incroyable gageure, au pire une énorme fumisterie. Gageons, et jouons le jeu encore une fois !

 

Tendance « librity »

Les matières sont fluides, les tissus, ajourés

Un vent de liberté souffle sur les collections printemps été. Le corps se libère et les dos se dénudent. Les ajourés, aérés, les transparences, les broderies moucharabieh (Kenzo) ouvrent toujours plus de fenêtres sur la peau. La souplesse des tissus est de mise. Tout doit être dans l'esprit « facile à vivre », léger et confortable, magnifiant l'énergie du sport et de la fête. De Kenzo à Vuitton, de Céline à Nina Ricci, les robes dans leurs excès de plis fluides, ressemblent à des sarongs ou des paréos. Le coton est partout, pur ou mélangé, s'inspirant même de la toile de parachute, fraîche et aérienne. Les textiles, les techniques, les structures toujours plus complexes ne laissent dévoiler que souplesse et décontraction. Un négligé ultra-sophistiqué en somme. Une impression de « non-fini » aussi quelquefois, de résultats faussement aléatoires. Finitions brutes, franges et bords effilochées sortent les lins et cotons des sentiers habituels. Le naturel revient au galop. Les matières ne cachent plus leurs origines, elles se dénudent. Le lin retrouve sa nature végétale et dévoile ses fibres, tandis que les soieries laissent deviner l'intelligence de leurs structures.

 

Tendance « flous »

Exhibez or et argent sans modération !

Le métal or ou argenté s'étale avec ostentation. Dior est d'or et d'argent : bikini lamé or, soutien gorge de python argent. Lanvin affiche aussi la tendance phare de la saison, clôturant sa présentation dans un manteau lamé or. Les tons vieil or et argent patiné se répondent chez Isabel Marant. Les chaussures Chez Céline ont des accents bollywoodiens. Sur les trottoirs défoncés de Casa, elles se transformeront sous vos pas en tapis rouge. Chanel flashe sur le matelassé gris métal, version Cosmos 99, tandis que Lagarfeld présente ses soutifs métal… forcément grand maintien. Tout passe au traitement or, même les accessoires, des chaussures Vuitton aux sacs à main python doré Kenzo. Et avec des vêtements accessoirisés aussi riches, on ne peut qu'espérer que le printemps sonnera la fin de la récession. On se remet à spéculer sur les nouveaux accords signés de libre échange…

 

Tendance « panaché »

Kiwi, pomme, orange…

Une vraie vitrine de « mehlaba » ! Les tons seront plus fruités et plus appétissants que jamais. Ananas, cerise, framboise, mandarine… Avez-vous testé le très indien panaché chromatique framboise-orange ? La pomme-framboise sera aussi tout à fait de saison. En matière de couleurs, on pourrait presque oser un copier coller de l'an passé. Il y en aura encore pour tous les goûts. Presque une règle imposée par les cahiers de tendances des bureaux de style, décidément peu audacieux ou résolument prisonniers de considérations marchandes. On retrouve les tons stabilos. Encore une fois on y va franco ! De Torrente à Ungarro, des roses fushia au jaune fluo. Car rien ne va plus, de Bagdad à Madrid. L'urgence est à l'optimisme. Les couleurs traduisent encore une fois le trouble planétaire. On veut voir la vie en rose, bonbon, fuchsia, framboise, pastel… et en vert prairie, pomme, anis, menthe ou tilleul. Galliano passe du rose bébé au fuchsia pétant, de l'innocence au clinquant. Christian Lacroix pour Emilio Pucci flashe sur les imprimés multicolores aux fausses allures de mangas. Comme chaque saison, le noir et blanc, indémodable, réapparaît. Chez Yves Saint Laurent bien sur, sans qui le noir… mais aussi Victor & Rolf, Torrente, très glamour, Chloé, dans un style bichromée rayé version « A bout de souffle ». Le noir est ultra sexy chez Paco Rabanne : des maillots de bain James Bond girls aux décolletés profondeurs marines à plonger presto. Le blanc est en total look chez Kenzo ou décorés de motifs floraux. Il revitalise les 60' chez Manoukian qui joue des oppositions graphiques. Les pastels, les poudrés, les tons sur ton, les couleurs chaire passent encore la saison, plus romantiques que jamais Chez Gaultier, Boss, Calvin Klein, Givenchy...

 

Tendance « choufouni »

Des paillettes, des strass et de la lumière

 

Ostentation et brillance. Attention les yeux ! Les étoffes captent la lumière. Les surfaces se laquent, les laines ultra fines se lustrent. Tous les créateurs ont mis en scène l'urgence de la fête. Des turquoises stridents, des roses phosphorescent et une passion subite pour Hollywood et ses stars. Tom Ford triomphe dans le genre pour Gucci avec ses robes araignées de strass. Pléiade de robes du soir criblées de strass Chez Dolce & Gabbana qui recompose aussi le vestiaire d'une star. Le maillot se fait glamour et sexy pour annoncer le soir. Les tailleurs sont entièrement pailletés chez Lanvin, or cuivré chez Dior, satin argenté chez Galliano. Le futur aura définitivement l'air brillant chez YSL avec ses variations sur le smoking classique version satinée, ses talons aiguilles en cristal clinquant et ses franges de perles brillantes sur des robes de soirées bleues. Chez Dior, on joue avec l'icône Dietrich et une touche « rocker chic ». Même New York qui a « joué la sécurité » encore cette année, s'inspire des années 20 et de sa haute société décadente : tissus satinés ou lamés, coupes en biais, broderies art déco et des allures garçonne à la Louise Brooks. Mais c'est Paris et Milan qui ont fait péter la lumière.

 

Tendance « chouia - bezeff »

Le mariage des extrêmes

 

Cette saison encore on marie les extrêmes. Une veste légère sur une jupe stricte chez Chanel ou un haut nuageux couronnant une jupe droite. On accorde encore le XXL et le XXS. Chez l'Allemand Lutz, un pantalon XXL contraste avec un blouson très resséré. C'est Jun Takahashi qui nous a offert l'exercice le plus amusant et intelligent de contrastes dans une collection présentée uniquement par des jumelles. L'une porte un T shirt, une robe à volant ou une veste déconstruite, tandis que son double affiche la version déformée du même modèle. On aime aussi les détails exagérés, comme les cols XXL de Viktor & Rolf. On marie tout, les pois et les rayures, le mat et le brillant, l'intime et le sportswear. La taille après avoir été basse, se porte haute et accentuée par des laçages, rubans, bandeaux et tous les accessoires détournés du corset. Le tout est de surprendre. Les couleurs ne doivent pas êtres attendues. La saharienne ne sera évidemment pas jaune sable mais rose ou verte et le trench qui s'affichera encore cette saison, en plein soleil aura toutes les longueurs et toutes les couleurs (Chanel, Dior, Vuitton, Undercover, Viktor & Rolf…). En toile, satin, sobre ou customisé, sa coupe à mi-chemin entre la veste et le manteau est revisitée par tous les couturiers. Par réaction au "mini", les longues silhouettes sirène s'invitent à la saison. Inutile d'attendre le grand soir, le long se porte avec légèreté sous le soleil de l'été. Les talons sont haut compensés ou minuscules comme chez Chanel.

 

Tendance « jelbana »

Tout en rondeur et en douceur

 

Jean Paul Gaultier applique des tâches de rousseur à tous ses mannequins, John Galliano les tatoue et Karl Lagerfeld les couvre de pois. Les pois seront partout, de préférence large, surtout pour une mini : si c'est pour n'en afficher que deux, pas la peine ! Gros pois noir années 60 chez Dior ou large avec des carreaux chez Westwood. Tout en rondeur et en douceur, ils congédient presque les rayures.

 

Tendance « haïk »

Des plis et des drapés

 

Les années 2000 n'en finissent pas de faire la synthèse de toutes les époques, piochant dans tous les siècles. En matière d'étoffes, les effets font allusion à l'Antiquité, modernisant le tout par des agrafes, des fronces ou des noeuds. Les robes noires rivalisent de drapés chez Lagarfeld, tandis que d'autres en mousseline marron glacé ou aux plis écrasés rappellent les années 20. Drapés devant également sur les jupes de Viktor & Rolf ! Issey Miyake s'amuse autour du corps de la femme, dans une collection seconde peau, rappelant des « pansements ». Sangles, zips, pinces, laçages montent et descendent des pieds à la tête ornant des tops noirs et arc-en-ciel.

 

Tendance « fil boustan »

Des fleurs et encore des fleurs

 

La saison est haute en motif et en contrastes. Un rameau de cerisier sur l'épaule d'un blouson, quelques fleurs enguirlandant une manche. Des roses, des hibiscus et toute la palette des fleurs de Tahiti (Cacharel, Céline, Chanel, Chloé, Ungarro…)

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, mai 2004

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1 mai 2004 6 01 /05 /mai /2004 02:29

Moustafa est partout l’ « invité » surprise, celui que personne n’attend. Le samedi, lorsqu’il s’ennuie, il s’habille chic et avec le plus grand naturel, s’installe dans les mariages d’inconnus, pour passer une « agréable soirée ».

 

« Le samedi soir, lorsque je n'ai rien à faire, je m'habille classe, toujours en costume cravate, un peu de gel dans les cheveux et je file dans des mariages. J'entraîne souvent deux ou trois amis qui ont, comme moi, envie de passer une agréable soirée. Nous sortons tous tirés à quatre épingles. C'est important les apparences ici ! Quand tu es bien habillé, les gens ne doutent pas de toi. Et puis on est gentil avec tout le monde…

 

En deux trois ans j'ai fait tous les mariages, à Inara, el Ghaba khadra, Kasr Ettalib sur la route d'El jadida. Ca, c'est un bel endroit ! Je vais aussi à Ain Dieb « chez Mimi », près du « Balcon ». Je commence alors la soirée dans la boîte et lorsque ça ne me plait plus, je passe à la salle de mariage à coté. Je choisis des lieux sympas, un peu chics et j'évite les petits mariages traditionnels dans les maisons, comme j'évite les mariages berbères dans lesquels je serais vite repéré. J'adore les grands mariages - certains ont plus de mille couverts - les mariages fassis aussi, très accueillants, où l'on mange souvent très bien et les formules buffet cocktail de plus en plus à la mode dans les familles aisées.

 

Avec mes amis, nous sommes des invités modèles, toujours à l'heure. Nous arrivons généralement sur les lieux vers 9h, en taxi comme des invités. Et là commence le jeu avec la sécurité. Nous entrons le plus souvent séparément, nous installons à des tables différentes pour nous retrouver plus tard dans la soirée. La règle au début, c'est un peu le chacun pour soi, « Tu te fais griller, tu rentres à la maison ! ». A Inara des agents de police font souvent la sécurité. Heureusement ils changent chaque fois. Il faut quand même trouver une astuce. La dernière fois, c'est un copain qui est parti directement vers le policier, lui demander du feu. Il a ensuite fait des allers retours entre la salle et l'extérieur pour finalement nous inviter à entrer.

 

Il arrive que l'un de nous ne puisse pas entrer, comme cet ami noir… trop visible : ni la famille du marié ni la famille de la mariée n'était noire ! Il n'est parvenu que deux ou trois heures après à rejoindre la salle alors que je mangeais avec un autre ami. Il se tenait devant la porte et nous regardait. Nous aussi, nous le regardions… de travers (rires). On lui faisait signe de voir ailleurs mais il insistait ce h'mar. Au bout d'un temps nous avons appelé un serveur pour aller le chercher, disant qu'il était de la famille. Avec mon ami, nous avons rapproché nos chaises et nous sommes assis à trois sur deux chaises.

 

Je fais toujours ami-ami avec les serveurs. Je leur demande de m'apporter à boire et leur propose de leur rendre service s'ils ont besoin de quelque chose. Au besoin, je fais semblant de les connaître, en parlant de « Flane », également serveur dans le quartier. En échange, ils peuvent m'amener une chaise quand je n'ai pas de place par exemple. Le but est surtout qu'on me laisse tranquille et qu'on ne me vire pas. J'ai toujours sympathisé avec tout le monde. Les mariages, c'est gai, on chante, on danse, on mange… Il n'y a que le début qui est un peu délicat. Mais comme tout le monde est un peu coincé... Quelquefois, on repère d'autres intrus (on se reconnaît au regard, à l'attitude). Ceux-là, j'évite toujours de leur parler, tant que la soirée n'a pas vraiment commencé.

 

Lors d'une soirée, il m'est arrivé d'être reconnu par un groupe de chaabi, « Toulali el Farah ». Pour me faire plaisir, le groupe s'était mis à chanter en prononçant chaque fois mon nom. J'étais gêné, je ne savais plus où me mettre. Tous les gens voulaient savoir qui j'étais. Quand une personne me parle, j'essaie tout de suite de savoir de quelle famille elle est, du marié ou de la mariée. J'arrive facilement à le savoir sans lui poser directement la question. Si elle m'interroge ensuite, je me présente toujours comme un parent de l'autre famille. J'évite bien sûr de développer et les gens ne sont pas trop insistants. Sinon je balance une réponse suffisamment compliquée pour perdre la personne dans les liens de parenté : je suis le fils de la tante de la mère… je fais de même lorsque je m'installe à une table de 6 ou 7 personnes. Il me faut vite savoir qui est autour de moi pour éviter les impairs. Dans les mariages, je fais souvent des connaissances, je rencontre des gens adorables, j'échange des numéros. Je danse avec les filles des deux familles…

 

Pour nous, les personnes les plus dangereuses sont les mères des mariés, principalement de la mariée. Ce sont aussi, bien souvent, les organisatrices de la fête. Celles-là, on s'en méfie toujours. Un jour, la mère de la mariée appelle chaque invité par leur nom pour rejoindre de petites salles où se trouvaient des tables dressées pour le dîner. Elle se fait aider d'une personne de l'autre famille et n'appelle que les gens qu'elle connaît et nous… nous sommes restés ! (éclats de rire). C'était vraiment hchouma ! Elle s'est rendu compte que des gens n'avaient rien à faire là. Nous sommes quand même restés écouter la musique, mais ce soir-là nous n'avons pas mangé !

 

Quelquefois des familles nous découvrent, mais ne disent rien pour éviter le scandale. Mais d'autres fois… nous sommes virés ! C'est très rare. C'était un mariage de près de 200 personnes. Des invités sont arrivés un peu en retard et n'ont pas trouvé de place. Nous, nous arrivions toujours à l'heure ! La mère de la mariée a appelé la mère du marié et lui a dit qu'il y avait ici des gens qu'elle ne connaissait pas. Cette fois nous étions venus à cinq et apparemment, nous n'étions pas les seuls intrus ! Il y avait tout un quartier ! Les mères nous ont envoyé un homme qui est venu nous dire « Messieurs, je peux savoir qui vous êtes ? ». Mon copain a répondu « Ne nous faites pas ça devant tout le monde. On va partir mais pas tout de suite pour que personne ne se rende compte ». (rires). Le « videur » a accepté.

 

Je discute rarement avec les mariés, trop occupés dans leurs changements successifs de tenues, quelquefois six ou sept. Mais souvent, la mariée me sourit. Je lui jette des fleurs. Le marié me souhaite la bienvenue, me fait des petits signes. Je me sens vraiment appartenir à la famille et finis quelquefois par le croire. Il m'arrive aussi de porter le marié sur le plateau. Cette fois, il n y' a plus de doute pour personne : je suis bien de la famille ! Avec mes amis, nous nous faisons prendre en photo. Et peut-être qu'après il y a des filles qui essaient de nous retrouver en se demandant qui sont ces beaux garçons ! Il arrive que je dise la vérité à une fille qui tombe sous le charme, lors de la soirée, assuré de sa discrétion, de sa complicité. En revanche, je ne fais jamais confiance à un homme.

 

Et vers la fin de la soirée, la mariée peut être emmenée sur la côte ou dans un jardin. Alors, je me mets dans les voitures avec les gens et nous partons tous, en famille. Je reste souvent jusqu'à la fin. Et si la fête doit reprendre un autre jour, je prends date pour revenir. Après le mariage de la mariée, c'est quelquefois la famille du marié qui organise une autre journée. Dans ces cas là, je suis alors souvent invité par des parents avec qui j'ai sympathisé. Je deviens cette fois un vrai invité ! »

 

traduction du titre : "je suis le fils de l'oncle du propriétaire de la bâche"

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, mai 2004

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11 mars 2004 4 11 /03 /mars /2004 16:46

- Dans son ouvrage « Du despotisme à la démocratie », Mohamed Mouaqit affirme que l'absence de coupure entre le religieux et le politique, en Islam, empêche l'évolution vers la démocratie.

- Au Maroc, le salafisme constitue le cadre idéologique dominant dans lequel prennent racine la conscience et le discours des droits de l'Homme.

 

Comment la pensée politique arabo-musulmane fonctionne-t-elle ? Quel est son principe structurant ? C'est ce à quoi Mohamed Mouaqit(1) tente de répondre, dans Du despotisme à la démocratie(2). La question a évidemment une portée pratique forte. Il s'agit de rompre avec un héritage dont la pensée arabo-musulmane est pour l'heure toujours prisonnière. L'ouvrage reste pourtant, sur la forme comme sur le fond, universitaire. Trop sans doute pour ceux qui attendent l'électrochoc salvateur ! Ses conclusions n'en sont pas moins courageuses. Car il s'agit bien plus d'une interprétation que d'une simple synthèse des pensées politiques antérieures. Dans la pensée arabo-musulmane, l'islam, élément déterminant, est-il pour autant le référentiel principal ? Non, répond Mouaqit, faisant fi peut-être un peu rapidement du lien intrinsèque entre religion et politique : c'est le réalisme politique s'exprimant dans l'affirmation de l'obéissance qui structure le plus cette pensée. On retrouve, en effet, dans la diversité des écrits politiques du monde musulman, ce sacro-saint principe d'obéissance au pouvoir politique, l'impossibilité des hommes à s'organiser sans ce pouvoir fort et la préférence toujours accordée à la tyrannie face à la fitna (l'anarchie), l'épouvantail secoué depuis des siècles par les défenseurs du despotisme. Dans cette pensée, le penchant naturel de l'homme vers le mal exige « force et domestication ». Et le waaziî (celui qui a le pouvoir de commander) « est seul à même de rendre domesticable l'animalité des hommes, au prix d'une soumission absolue de ceux-ci à la volonté du chef, qui est aussi la volonté de Dieu ». L'obligation d'obéir définit ici l'essence même du politique.

 

Il y a soumission à la volonté du chef qui est aussi la volonté de Dieu

 

Au Moyen-Age, Ibn Khaldûn, dans son analyse historique, ne rompt pas avec l'idéal du califat des origines et produit une pensée désenchantée de la réalité du mulk (royauté). Tandis que Ibn Rûshd reste ce penseur qui affirme la suprématie de la philosophie sur la théologie, sans pourtant aller jusqu'à rompre avec la tradition du pouvoir autoritaire. Il faudra finalement attendre Spinoza pour commencer à entrevoir la démocratie comme modèle politique de gouvernance. C'est à partir de la Nahda, au XIXe siècle, que les choses commencent à bouger, « avec la confrontation des idées politiques de l'Europe moderne, en particulier des idéaux de la Révolution française de 1789 ». La pensée politique arabo-musulmane découvre alors la nature despotique du pouvoir dans le monde musulman. Le despotisme n'apparaît plus comme inévitable et devient l'objet de réflexion chez les penseurs de l'époque. Ainsi, Abderrahmane Al Kawâkîbî, sorte de « Montesquieu arabe », impute au despotisme la responsabilité de la décadence civilisationnelle du monde musulman et fait dépendre de son élimination la renaissance de la civilisation musulmane. « Al Kawâkîbî considère que le despotisme politique est à l'image du despotisme que l'individu porte en lui et qu'il applique dans ses relations avec autrui ». Pour Kacem Amine, continue l'auteur, « le despotisme de l'homme sur la femme est la forme domestique d'un despotisme général sous lequel les sociétés musulmanes croulent depuis des siècles ». Mais c'est Ali Abderrazek qui « ose identifier toute l'histoire politique du monde musulman à l'autoritarisme et faire de la séparation du politique et du religieux et de la liberté politique la condition de sortie du despotisme ». Peu de lignes pourtant sont consacrées à ce penseur égyptien que l'on semble redécouvrir depuis quelque temps à la lumière des débats sur la laïcité dans le monde arabe. C'est en effet « cet horizon, écrit l'auteur à propos de la pensée de Abderrazek, qui aujourd'hui met au défi la pensée musulmane ».

 

Une éthique non théologique est possible

 

« C'est le salafisme qui constitue le cadre intellectuel et idéologique dominant dans lequel prennent racine la conscience et le discours des droits de l'Homme ». Un salafisme moderniste mais aussi islamiste. Et si l'auteur mesure bien le fossé entre un Allal El Fassi (1910-74) et un Cheikh Yassine (guide de Al Adl wa Lihsane), il constate aussi que c'est ce salafisme de la génération des combattants anti-coloniaux qui conjuguent le ressourcement identitaire dans la référence islamique. « Il contribue au Maroc à asseoir les éléments d'une pensée et d'un discours sur les droits de l'Homme, mais en même temps, par l'ambivalence de son mode de pensée, préfigure formellement le discours islamiste des années 80 ». A l'image du Tunisien Rashid Ghannouchi, président du Mouvement Ennahdha, l'islamisme, pour des raisons tenant à l'hétérogénéité de sa composante intellectuelle comme à ses stratégies de pouvoir, est en effet contraint aujourd'hui de penser les droits de l'Homme. Des islamistes aux salafistes modernes tel Tariq Ramadan, tous vont ainsi instrumentaliser ce concept, le vidant de son sens, de sa référence à la philosophie de droit naturel comme à son universalité, au nom d'un relativisme culturel. Mouaqit n'hésite pas à ce sujet à parler de « subversion », voire de « perversion de la pensée éthique des droits de l'Homme ». Le message de Mohamed Mouaqit est clair : le monde arabo-musulman est prisonnier « d'un système intellectuel où la religion exerce sur la pensée une tutelle générale, de sorte que ce qui se pense est toujours redevable de sa conformité ou de sa non-conformité aux canons de la foi et de la loi religieuse ». Nous sommes, aujourd'hui, encore et depuis des siècles, empêchés de penser la démocratie et la liberté. « C'est une véritable révolution intellectuelle que celle qui consiste à poser la possibilité d'une éthique non-théologique ». C'est assurément ce que nous invite à réaliser l'auteur, dans la lignée d'une pensée des droits de l'Homme qui commence tout juste à se développer au Maghreb, en rupture avec un discours salafiste écrasant.

 

Yann Barte, La Vie Eco, 11 mars 2004

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27 février 2004 5 27 /02 /février /2004 16:56

Avec la déferlante VCD, le piratage bat son plein. Une commission interministérielle se penche actuellement sur les moyens de protéger la propriété intellectuelle.

 

L'Inde est partout à Casablanca. Elle affiche ses stars glamours sur le boulevard Mohammed V, aux cinémas Rif ou Verdun, sur les tréteaux des loueurs ambulants de VCD et sur les étagères du vidéo-club de Issam. La boutique de Issam est sûrement la plus « bollywoodienne » de la médina ! Depuis dix ans, elle fait référence en matière de films hindis à Bab Marrakech. Entre un portrait de la jolie Kajol et une affiche de Kushi, on trouve de tout chez ce passionné : les indémodables Kuch kuch hota hai (« KKHH »pour les intimes), Dil to pagal hai, le dernier Chalte chalte et même quelques vieux films des années 60-70 avec Sanjay Dutt et l'incontournable Amithab Bachchan (la star indienne aux plus de 120 films qui avait éclipsé Alain Delon lors du dernier festival de Marrakech). Le tout, bien sûr, en VCD (vidéo-CD) ! En quelques années, ce format a en effet conquis tout le Maroc, comme il semble également conquérir le continent africain. Un vrai phénomène !

 

Le VHS, c'est fini, le VCD a conquis le Royaume

 

Spécialement conçu pour la vidéo, le VCD est lisible partout, sur les ordinateurs, les lecteurs VCD et DVD. Il est aussi le plus économique : un lecteur VCD ne coûte que 400 DH. Comme tout le monde, Issam s'est donc mis aux VCD, constatant la disparition très rapide des cassettes audio et vidéo. Il achète les VCD à Derb Ghalef à 12 DH pièce pour les revendre à 15 DH. Une marge bien maigre ! C'est sur la location (5 DH le film) et l'échange (5 DH également) qu'il fait son beurre. Le DVD original, lui, coûte 100 DH, et 70 DH en copie. Un prix exorbitant pour les habitués, souvent modestes, de la médina.

 

« Quant aux VHS, c'est terminé, j'en loue trois par jour au maximum. Le problème, aujourd'hui, ce sont les tables, ce n'est plus possible de les concurrencer ! ». Les « tables », ce sont les loueurs et vendeurs ambulants qui s'installent aujourd'hui un peu partout, à chaque coin de rue. Une catastrophe pour les vidéo-clubs et pour quelques cinémas de quartier ! Alors que faire ?

Issam colle pourtant à la demande. Depuis le film Dilwale Dulhania le jayenge en 96, et la déferlante Shakhuh Khan qui a suivi, il s'est spécialisé dans les films de la star. Puis il a suivi les modes et les nouvelles étoiles montantes : Arjun Rampul, Hrithik Roshan, Kareena Kapoor, ... épluchant les revues du genre, Stardust, Filmfare, que quelques amis voyageurs lui ramènent d'Inde, et s'informant des nouveautés sur la chaîne B4U (Bollywood For You).

 

Le cinéma marocain reste pour l'heure le mieux protégé

 

Si quelques habitués continuent à lui faire confiance, beaucoup s'approvisionnent désormais au loueur le plus proche. Aujourd'hui, dans sa petite boutique, Issam se tourne les pouces en cogitant sur une future conversion. A moins que le ménage ne soit fait prochainement dans le monde des pirates des rues... Au marché de Derb Ghalef, le VCD a investi même les tables de marchands de portables et de fringues. Youssef, lycéen, utilise une boîte en bois pour contenir toute sa « boutique ». « C'est vite remballé, explique-t-il, quand la police arrive ! » Chaque semaine, elle vient faire son petit tour, provoquant un sacré remue-ménage au derb. « Le VCD, ça marche très bien », affirme Youssef avec un large sourire. « ça me permet d'aider ma famille », ajoute-t-il. Complément indispensable pour de nombreuses familles, ce commerce constituerait même souvent l'essentiel du revenu de certains foyers. « Aujourd'hui, j'ai vendu environ 300 VCD et une quinzaine de DVD ». Youssef achète 10 DH le VCD et 40 le DVD. Il les revend 15 et 50 DH. Calculez !

 

Et tout se vend : en tête, les films d'action, comme les très populaires Jackie Chan, et les films comiques.Tom et Jerry en darija fait partie des meilleures ventes de cette table. Mais on trouve aussi les comédies et les clips indiens et arabes (directement enregistrés sur B4U, Dream TV, Melody Hits et Mazica), les derniers matches de l'équipe nationale : le « Maroc 4 - Mali 0 » ainsi que le match contre l'Algérie font un tabac, les prêches islamistes se portent bien aussi, comme les prestations de Ben Laden, les préparatifs de l'attentat de Riad...

 

Et les films marocains ? « Impossible, on n'a pas le droit ! ». Le cinéma marocain reste en effet le mieux protégé. D'ailleurs il devient introuvable. Depuis quelques descentes de police à Derb Ghalef pour saisir des productions nationales, les vendeurs ne s'aventurent plus sur le terrain. Alors Youssef n'expose jamais ces films, les réservant exclusivement à ses clients. Quant aux films X : « C'est trop risqué... pour un an de prison, ce n'est pas intéressant », résume ce vendeur, suggérant cependant qu'il est possible, sans grande difficulté, d'en trouver ici. Presque tous les vendeurs en possèdent. Mais là encore, ils les réservent à une clientèle privilégiée (celle qu'ils connaissent).

 

Des salles de cinéma ferment, des sociétés de production disparaissent

 

Il est même possible, ici, de se procurer les films bien avant leur sortie officielle au Maroc : des films, de qualité souvent médiocre, pour ne pas dire infâme, généralement enregistrés directement dans les salles avec, pour le même prix, l'ambiance d'un ciné parisien, voire indien : déplacements de gens dans la salle, rires, discussions, toussotements... presque un deux en un ! Pour le reste, la grande majorité des VCD sont repiqués au Maroc même. Pourtant, le commerce est bien moins lucratif qu'il y a quelques années. Mostafa, pirate il y a deux ans, a préféré se déconnecter du secteur. « Avant on pouvait se faire jusqu'à 100 DH par film. Aujourd'hui, pour la même somme, il faut copier plusieurs dizaines de films. Le marché n'est plus aussi rentable ! », Mostafa prédit même un renversement probable de la tendance d'ici un an : « Le DVD, actuellement, monte en flèche. Le prix des DVD vierges, des lecteurs DVD et graveurs, maintenant fournis en série avec les PC, ne cesse de baisser. Les avantages du DVD feront également largement la différence : choix de la langue, sous-titrages, choix de la séquence à visualiser, making of, interviews et, bien sûr, une qualité nettement supérieure à celle des VCD ! ». Une tendance qu'il serait peut-être bon, déjà, d'anticiper... Lors de la 3e édition du Festival international du film de Marrakech (FIFM), les professionnels se sont réunis pour débattre de la crise dont souffre le secteur du cinéma, notamment de la diffusion multi-supports vidéo, DVD, VCD et internet (400 000 films téléchargés par jour !). Selon les intervenants, 95% des films sont vus hors des salles. Le piratage informatique est la cause de nombreuses fermetures de salles. Récemment, ce sont encore 14 salles de cinéma qui ont mis la clé sous la porte au Maroc.

 

Seule la production nationale semblait quelque peu mieux protégée. Les pouvoirs publics avaient en effet pu observer les dégâts. Ainsi, le succès des films amazigh s'était accompagné, paradoxalement, de la disparition de plusieurs sociétés de production (à cause de la multiplication du marché pirate de VCD). Les producteurs hésitaient même à diffuser de nouveaux films ou cherchaient d'autres modes de diffusion, se tournant, par exemple, vers la télévision.

 

La lutte contre le piratage prochainement institutionnalisée

 

Coup de sifflet ! Le 9 février dernier, les organisations professionnelles concernées par l'industrie cinématographique se sont réunies pour discuter de la mise en place prochaine d'une commission interministérielle chargée du contrôle des enregistrements audio et audiovisuel et de la lutte contre le piratage et la contrefaçon. « C'est un engagement ferme de l'Etat, a expliqué Abdallah Ouedghiri, directeur général du Bureau marocain du droit d'auteur (BMDA), pour protéger la propriété intellectuelle au Maroc, signataire de conventions internationales, telles la Convention de Berne et celles dont l'adoption est en cours, à savoir les conventions de 1996 relatives aux droits d'auteur ». Et tout le monde sera mobilisé ! Les ministères (Industrie, Communication, Intérieur, Justice, Finances, Télécommunications), la Gendarmerie royale, la DGSN, la Douane, les Impôts, le CCM, les radios et TV... Par ce décret, la commission aura pour attributions, notamment, de sensibiliser et d'informer les utilisateurs, les exploitants et les producteurs des enregistrements, de constituer des sous-commissions régionales et de mener des contrôles dans tout le Royaume contre le piratage des oeuvres protégées par la loi. Les Etats-Unis ont bien l'intention aussi, dans le cadre des accords de libre-échange, de moraliser le secteur et de protéger leur production cinématographique.

 

Malgré tous ces efforts à venir, il semble pourtant bien difficile d'imaginer la fin du piratage au Maroc, tant il est ancré dans nos habitudes marchande et consumériste. Quelle que soit l'efficacité de cette guerre aux pirates, l'internet restera, avec les « peer to peer » (logiciels d'échanges de fichiers entre particuliers) et l'arrivée du haut débit, une porte ouverte difficilement contrôlable sur la copie. Si ces actes prohibés provoquent d'évidents dégâts économiques, ils sont aussi facteur d'une indéniable démocratisation de la culture de divertissement, en même temps qu'une source de revenus indispensable à de nombreuses familles. Peut-être est-ce la raison de l'arrivée tardive de cette guerre aux pirates qui, à n'en pas douter, fera aussi des victimes, souvent plus modestes que les premières...

 

Yann Barte, La Vie Eco, 27 février 2004

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20 février 2004 5 20 /02 /février /2004 21:49

- Pour certains parents les jeux vidéo rendraient asocial, épileptique…

- Le risque d'addiction existe surtout lorsqu'on joue seul et peut traduire chez l'enfant des difficultés d'autonomisation.

- Les psy voient dans la violence de certains jeux une fonction d'exutoire.

- Ils stimulent certaines fonctions et développent des qualités de rapidité, d'anticipation et même d'intelligence.

 

Le premier étage du Giganet, à Casablanca, a certainement plus de la cour de récréation que d'une salle de bibliothèque ! Dans ce qui constitue la plus grande salle de jeux en réseaux d'Afrique, une cinquantaine de gamins s'affaire autour de 150 postes d'ordinateur. On s'exclame, on passe d'une chaise à l'autre, d'un poste à l'autre, on crie… Tandis que les agents du cyber du rez-de-chaussée, en véritable police religieuse, font une chasse ridicule aux clients surfeurs de sites érotiques, ceux du premier étage essaient de calmer d'autres ardeurs, beaucoup plus ludiques que lubriques. A observer l'ambiance effervescente qui y règne, l'image des jeux vidéo poussant à l'isolement, au repli sur soi est quelque peu bousculée. Le jeu en réseaux ici semble posséder à peu près la même convivialité qu'un jeu de société ou de sport collectif. Même l'habituelle relation virtuelle du jeu en réseau est cassée par la proximité de l'adversaire. Ce n'est pas ici un joueur inconnu à Séoul ou Montréal que l'on combat, mais un joueur assis à quelques mètres de vous, avec qui on vient discuter de temps en temps en fin de partie ou que l'on peut interpeller « en vrai » ou en chat, en cours de jeu, d'un charmant nom d'oiseau : « N… ta race ! », « Tu vas le payer, fils de p… » en toute convivialité bien sur... Les Français du lycée Lyautey auraient, dit-on, le vocabulaire le plus fleuri.

 

Un plaisir pas toujours solitaire

 

Sanaa, 18 ans, est accro depuis quatre mois à « Counter strike ». Elle est une des rares filles à fréquenter le lieu. Les jeux dits « de fille » comme « Harry Potter, Barbie, Sim's… » l'ennuient. Au « Counter », Di@bless, c'est son nom de guerre, préfère de loin être terroriste qu'anti-terroriste. « C'est plus rigolo ! » assure-t-elle. Devant son écran, elle flingue à tout va, elle shoote tout ce qui bouge, plante des bombes et « zigouille » si besoin quelques otages. « Je viens tous les week-ends ici, j'y passe plus de dix heures, plus trois heures chez moi en semaine ». Car Sanaa a les mêmes jeux chez elle, c'est le cas de la plupart des jeunes présents ici. Mais au cyber, elle apprécie « l'esprit de groupe ». C'est que le jeu développe incontestablement une socialisation. « J'échange avec des amis, des conseils, des astuces … ». « On se fait beaucoup d'amis » confirme Reda, 13 ans, de son nom de sioux « Electric Fire ». « Je viens ici parce que c'est plus drôle que de jouer chez moi contre l'ordinateur ». « … Et même des ennemis ! » » ajoute Rachid, « Ceux que tu as bien massacrés ! ». L'échange de copies de CD de jeux est aussi une pratique courante. « Faut compter 9 DH un jeu sur trois CD ! On échange beaucoup avec des potes qui ont l'ADSL et copient sur le net. Les trois premiers mois d'abonnement ADSL offrait, la nuit, des connections gratos. Je peux te dire que les ordi chômaient pas la nuit ! »

 

La violence peut avoir une fonction cathartique

 

Cette socialisation, d'ailleurs bien meilleure chez le joueur que chez le lecteur, passe souvent inaperçu aux yeux des parents. Si le danger du repliement de l'enfant sur le jeu existe, c'est bien « l'isolement relationnel qui est la cause du repli sur le jeu et non l'inverse. Il ne faut pas confondre l'effet avec la cause » explique Serge Tisseron, psychanalyste et auteur de « Y a-t-il un pilote dans l'image ? » « Le danger n'est donc pas dans la machine, mais dans la relation que l'enfant établit avec elle ».

« Violents les jeux ? Bof ! » Issam, 24 ans, étudiant en réseaux et télécom, est un joueur invétéré. Pour lui ça reste du virtuel. « Avant, on s'amusait dans le quartier à foutre le feu à des rats, après les avoir attirés avec du pain et de l'huile et étourdis dans un sac. Maintenant on joue aux jeux vidéo… c'est mieux ». La violence ne choque pas cet étudiant qui préfère d'ailleurs toujours une version originale, japonaise, américaine à une version européenne censurée. Carmageddon par exemple ! Un jeu de voiture de course où l'on peut s'amuser à dégommer des passants innocents. « C'est quand même plus drôle d'écraser des vieux que des extra-terrestres, non ? » C'est au Derb que Issam s'approvisionne. « Derb Ghallef, c'est le centre international des jeux vidéo ! » dit-il sans rire. « Tu trouves tous les jeux, le jour même de leur sortie et cinquante fois moins cher qu'ailleurs ! » L'illicite a forcément ses attraits : « sur GTA, tu dégages un conducteur pour lui piquer sa bagnole, tu flingues des flics et tu fais des coups pour des gangs, du trafic de drogue…oui c'est un peu violent » reconnaît-il. Alors y a-t-il risque de confusion entre réel et virtuel ?

 

La majorité des enfants distingue parfaitement le réel du virtuel

 

On trouvera toujours quelques enfants perturbés pour se jeter par la fenêtre sur un tapis après avoir vu Aladin ou jouer les Supermen d'un 13ème étage Mais la plupart font parfaitement la différence entre fiction et réalité. Cela ne semble pas toujours être le cas des parents qui craignent souvent à tort cette confusion chez l'enfant. Beaucoup en effet s'inquiètent de voir leur enfant massacrer des êtres virtuels à la hache alors qu'ils ne sourcillent pas lorsque l'enfant écrase d'un poing son personnage en pâte à modeler. Ce n'est pourtant guère différent. « Le jeu violent, s'accordent à dire les psy, ne trouve d'échos que si l'enfant est lui-même confronté dans la vie réelle à des situations de violence ». Les jeux d'arcades (de combat : Street Fighter, Tomb Raider par exemple) constituent même un excellent exutoire face aux pulsions d'agressivité. Ces jeux sont même utilisés comme outils thérapeutiques par des psychiatres face à certains enfants à problèmes. Souvenez-vous des Simson's ? Des ménagères à la bonne moralité censurent le dessin animé ultra-violent "Itchy et Scratchy" (une petite souris qui tue un chat de mille manières, toutes plus atroces les unes que les autres). Dans l'épisode suivant, insupportablement niais, les deux personnages boivent de la limonade, mangent des gâteaux… les gamins s'ennuient, ils n'ont plus qu'à éteindre leur poste de TV. En littérature les goûts ne sont guère différents. Qui va s'amuser aujourd'hui à lire un « Martine à la plage » alors que les éditeurs proposent toutes sortes de collections à faire peur, « Chair de poule » par exemple. Tous les genres sont a présent représentés pour les petits, thrillers, polars... Car outre sa fonction d'exutoire, la violence, la transgression, voire la subversion amusent évidemment beaucoup.

 

Abdou, 16 ans, vient tous les samedis au cyber et ne rate pas un tournoi. « Counter Strike » est son jeu préféré, un « jeu qui cartonne dans tout le Maroc ! En mars, il va même y avoir des tournois nationaux du jeu ». Aujourd'hui Abdou ne passe que… 5 heures par jour devant son jeu. Il a décidé de lever le pied… pour jouer au foot avec ses copains. « Je me suis calmé, mais j'ai un ami qui a fait trois nuits blanches ici. Il ne va plus à l'école pour utiliser ses 200 heures. Son frère jumeau c'est pareil. Mon pote zeprex@killer sèche aussi ses cours. Il est resté trois semaines 1er au classement des 150 meilleurs au Counter ! » dit Abdou, admiratif qui a quand même été 7ème au classement. Le risque de dépendance est réel. On peut retrouver d'ailleurs dans le jeu les mêmes similitudes que dans les drogues : recherche de plaisir, quête de limites, isolement. Mais on ne devient pas accro aux jeux par hasard. C'est parce qu'il y a un mal-être existant que l'on fuit la relation aux autres dans les jeux et non l'inverse. Le Maroc est encore bien loin d'avoir ces drogués du jeu et cyberdépendants, comme on peut en observer en Corée par exemple ou dans certains pays européens qui ont déjà dû ouvrir des structures spécifiques dans les hôpitaux. Le retard de l'Internet, les coûts de connections, l'absence de formule de connections illimitées y sont pour beaucoup sans doute. De plus, la dépendance aux jeux ne concerne ici que les plus jeunes. Contrairement à l'Occident, on ne rencontre que peu d'adultes dans les salles de jeux en réseau.

 

Il n'y a pas, dans les jeux vidéo, la passivité qui existe devant la télévision

 

Alors quand donner l'alerte ? Il n'y a pas de normalité. On a bien sûr droit aux excès. On peut cependant commencer à parler d'addiction lorsque le jeu devient le centre de la vie au détriment des investissements affectifs, scolaires ou professionnels, surtout s'il se pratique seul. Là, il est temps de décrocher ! L'addiction au jeu vidéo signale souvent une difficulté d'accession à l'autonomie vis-à-vis de sa famille. Chez les adolescents, les choses évoluent heureusement assez rapidement. On a aussi largement médiatisé (et dramatisé) les risques d'épilepsie. Là encore, pas de panique ! Même les enfants prédisposés (1 sur 4000 seulement) peuvent jouer en respectant certaines règles (rester de préférence à un mètre de l'écran, jouer dans une pièce bien éclairée, prévoir des pauses toutes les demi-heures, éviter de jouer deux heures d'affilée…).

 

Issam, 24 ans, a presque la larme à l'œil lorsqu'il évoque « Pacman », « Spice Invaders »…. autant dire pour lui la préhistoire des jeux ! Aujourd'hui, il « kiffe les jeux de foot » de « International Superstar Soccer » dont il connaît toutes les versions depuis sa sortie à « FIFA » ou « Championship Manager ». « Dans Championchip, tu es président d'un club de foot. Tu achètes des joueurs, des tenues, tu payes les gens qui lavent le terrain… t'apprends à gérer, c'est intéressant. Comme dans les Sim's : tu gères une famille, tu bosses… Bien sûr, tu peux décider de rien foutre, vivre dans la crasse et laisser crever tes gamins, mais tu auras vite la police chez toi. Même en jouant, tu gagnes le sens des responsabilités ». Pour Issam, les jeux développent bien plus que les simples qualités de maniement d'un clavier ou d'un ordinateur. « Souvent, après avoir joué, je prenais de la doc pour essayer de comprendre les modules de programmation. Comment on a pu créer ce mouvement, la méthode d'accélération 3D, etc… J'ai plein d'amis qui font comme moi. Dans certains jeux, tu édites toi-même ton stage (ton niveau additionnel) Ca développe vraiment la créativité ». Les jeux stimulent aussi, c'est certain, les fonctions d'attention, de résolution d'énigmes, un peu comme le faisaient les livres illustrés. Mais aussi les qualités d'anticipation, de rapidité et même d'intelligence (jeux de stratégie, comme Age of Empire). Le jeu pousse à l'action, l'interaction. On n'est très loin de la passivité que l'on rencontre dans la relation à la TV. Le rapport à l'image du jeune joueur est souvent d'ailleurs bien plus critique que celui de ses parents. Il est ainsi sans doute moins vulnérable aux risques d'ailleurs rarissimes de confusion entre réel et virtuel. Ce joueur sera aussi sans doute prêt avant les autres à profiter aux mieux des capacités des ordinateurs de demain, les traitant alternativement comme des tas de tôle et de circuits ou comme des équivalents humains pendant le temps qu'ils échangent avec eux. « Les ordinateurs de demain seront des machines hybrides qui appelleront à leur égard des comportements hybrides » explique Serge Tisseron dans « Carnet Psy ». « Les enfants et les adolescents qui jouent aux jeux vidéo apprennent aujourd'hui les comportements psychiques et les attitudes relationnelles qui leur seront indispensables demain dans leur façon de penser l'image, de se représenter leur propre identité et de concevoir leurs relations aux machines ».

 

Yann Barte, La Vie Eco, 20 février 2004

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1 janvier 2004 4 01 /01 /janvier /2004 22:26

L'abolition de la peine de mort au Maroc ? C'est peut-être pour demain... Pourtant, les signes semblent plutôt de mauvais augure. Depuis le 11 septembre, les partisans de la peine capitale ont repris du poil de la bête. Partout des lois liberticides anti-terroristes ont été votées, élargissant même, comme c'est le cas au Maroc, les champs d'application de cette peine, à contre courant total de la mobilisation internationale abolitionniste.

 

Avec 149 condamnés à mort, le Maroc fait partie des 83 pays, désormais minoritaires, qui maintiennent et appliquent encore ce châtiment. 112 pays l'ont déjà supprimé. Deux continents déjà ont quasiment totalement aboli la peine de mort : L'Amérique où les Etats Unis font figure de triste exception et l'Europe. En Afrique, depuis 1990, plusieurs pays l'ont abolie à leur tour : le Mozambique, la Namibie, l'Angola, la Guinée-Bissau, Djibouti, l'Ile Maurice, la Côte d'Ivoire… Et quel sens au Maroc peut bien avoir ces condamnations des « terroristes » à la peine capitale ? Ne font-elles pas que décupler la dimension de martyr et susciter plus de vocations suicidaires encore ? Les nombreuses irrégularités de procédures, les dépassements des délais de garde à vue, les imprécisions contenues dans les dossiers de police et l'absence de "preuves irréfutables" ont déjà donné une piètre image de ces procès lapidaires. Appliquer la politique du talion ne fait que développer un climat de violence, en l'institutionnalisant et la légitimant. La peine de mort est bien en contradiction absolue avec tous les principes des droits humains et des sociétés civilisées.  

 

Cinq associations de défense des droits de l'homme, l'AMDH, l'OMDH, l'association des barreaux du Maroc, le Forum marocain pour la Vérité et la Justice et l'Observatoire des prisons ont pris l'initiative d'élaborer un texte de pétition pour l'abolition de la peine capitale. La pétition a été le 10 octobre dernier (Journée mondiale pour l'abolition de la peine de mort) et adressé aux principaux leaders politiques. Les cinq associations demandent la ratification par le Maroc du 2ème protocole facultatif additionnel du Pacte international sur les droits civils et politiques, l'adoption d'une loi abolissant la peine de mort, son abrogation de la législation marocaine et le gel immédiat de l'application des peines déjà prononcées.

 

Jusqu'à présent, intellectuels, journalistes se sont complètement désintéressés de la question. Mais le vent tourne. L'opinion publique est aussi beaucoup plus mitigé qu'on ne le pensait. Un sondage d'octobre dernier sur Ménara montrait même une majorité de personnes favorables à l'abolition (50% contre 45% favorables au maintien de la peine capitale et 5% d'indécis sur 2.467 votants). Et déjà, un allié de taille s'est joint aux partisans abolitionnistes : le ministre de la Justice lui-même, Mohamed Bouzoubaâ qui déclarait le 6 août dernier à Rabat : "Je serais parmi ceux qui applaudiront quand la peine de mort sera abrogée au Maroc". Alors, monsieur le ministre, encore un effort si vous êtes démocrate… L'abolition universelle de la peine de mort, c'est à présent une question de temps. Mais le temps, quand on est dans le couloir de la mort… ça compte !

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, janvier 2004

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