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21 novembre 2003 5 21 /11 /novembre /2003 23:49

Le Maroc consomme 10 525 tonnes de sacs en plastique par an. Un milliard de sacs sont déposés chaque année dans des décharges. La durée de vie d'un sac en plastique serait de cent ans à un million d'années, selon le type de plastique et son utilisation. Un véritable problème écologique ! Un projet de loi visant à interdire les sacs noirs en plastique est soumis actuellement au Secrétariat général du gouvernement.

 

Amoncelés aux bords des routes, prisonniers des branchages des arbres, virevoltant dans les grandes artères et sur les places publiques, les sacs en plastique auront bientôt recouvert toutes les beautés du Royaume. Les jours de grand vent, c'est un ballet aérien de sacs, de véritables pluies plastiques que l'on s'inflige dans les rues de certaines villes ou aux abords des décharges.

 

Voyage fantastique dans le monde du plastique

 

Comme pour ajouter à la laideur du spectacle, au Maroc, ces sacs sont noirs. Un mystère obscur... Pour cacher ses achats aux voisins, à l'entourage ? Les sévères inégalités sociales incitent sans doute à un pudique manque de transparence. Pourtant, peu à peu, dans l'alimentaire, chez le boucher ou le boulanger, le sac en plastique blanc ou transparent tend à remplacer notre illustre sac noir national qui s'accorde de moins en moins avec l'idée d'hygiène que se fait le consommateur marocain. Le sac noir fait pourtant encore figure de vedette. C'est en effet la gamme la plus produite : 60% de la production nationale globale ! Alors qu'en Chine on parle de « pollution blanche » pour qualifier cette souillure plastique, au Maroc c'est encore une véritable marée noire qui envahit nos parcs, nos rues, nos plages et nos rivières. Une pollution visuelle des paysages marocains qui revêt bien d'autres désagréments écologiques. Que représente un homme face à un sac en plastique ? Bien peu de chose en tout cas en termes de durée de vie. Songez : il vous faudra attendre de cent ans à un million d'années, selon les études et le type de plastique, pour voir disparaître le petit sac noir que vous venez de jeter en sortant d'une crémerie. Et des sacs au Maroc, on vous en distribue toute la journée. Il n'y a guère que le vendeur de pépites qui vous emballera artistiquement vos graines d'une jolie partition de musique biodégradable. Du boucher au supermarché, partout le sac portera vos achats. Le Maroc consomme 10 525 tonnes de sacs en plastique par an. Une consommation qui ne faiblit pas : l'importation de matières premières servant à l'élaboration de plastique a connu une croissance de 30% entre 1993 et 2000. Ainsi, des millions de sacs en plastique sont-ils abandonnés dans la nature, les villes, les rivières et les mers. « 1 052 000 000 sacs sont déposés chaque année dans les décharges marocaines ! », confirme Abdelghani Boucham, administrateur au Secrétariat d'Etat à l'Environnement. « Chaque famille dépose, en moyenne par mois, de manière impropre, 70 à 100 sacs. Un projet de loi concernant la gestion des déchets en général suit son cours », précise-t-il. L'impact environnemental est en effet considérable : pollution des cours d'eau, dégradation de l'esthétique des villes, bouchage des égouts, propagation de substances toxiques, étouffement d'animaux par absorption... Sans compter la toxicité propre aux sacs au contact desquels se trouvent les aliments. La réglementation des matériaux en contact avec les produits alimentaires est en effet très floue et peu contraignante. Rares aujourd'hui encore sont les industriels qui recourent à l'expertise de l'Institut national de l'emballage et du conditionnement (INEC) pour s'assurer de la conformité de leur emballage. La destruction même de ces sacs peut être extrêmement toxique. « La population n'a aucune idée des composants toxiques que contient le plastique noir », a pu constater sur le terrain Najib Bachiri, président de l'association Homme et environnement (Berkane). Dans la région de Nador, le plastique sert même de produit de cuisson ! Les autorités locales, qui mettent quelquefois le feu dans les décharges pour se débarrasser de tout ce qui est plastique, sont souvent tout aussi ignorantes des effets néfastes sur l'air et la santé des populations de la combustion de ces matériaux ». Parmi les projets d'éradication du plastique, l'association préconise la réintroduction du panier, une façon aussi d'offrir au monde rural une nouvelle source de revenu.

 

Un enjeu local et planétaire

 

L'éradication des sacs en plastique est un enjeu aussi bien local que planétaire. Malgré des avancées manifestes, le Maroc, en matière de législation environnementale, a encore beaucoup de retard sur les autres pays. L'Irlande, Taïwan, l'Afrique du Sud ont réagi efficacement contre la pollution plastique. Dernière initiative en date : la Corse, qui a proscrit de son île cet été le sac en plastique, au terme d'une vaste campagne de mobilisation et d'information (affichage, débats, prospectus...). Dans tout le circuit de la grande distribution corse, le consommateur avait été amené à s'exprimer sur ses préférences, grâce à un boîtier électronique situé aux caisses. 30 500 personnes ont joué le jeu. Le sac cabas de nylon (vendu 1 euro) et le sac en papier kraft biodégradable et recyclable (0,08 euro) ont été plébiscités. La population de l'île, qui vit en grande partie du tourisme, a compris la nécessité et l'urgence d'interdire ces sacs. Déjà en France, l'expérience fait tâche d'huile. L'île de Ré songe à une initiative similaire et la région Provence-Alpes-Côte d'Azur a déjà déposé une proposition de loi à l'Assemblée nationale. Six mois seulement ont été nécessaires à la Corse pour bouter le sac en plastique hors de l'île. Le Maroc ne peut-il en faire autant ? Il pourrait sans doute faire mieux et pour de nombreuses raisons. Le Maroc pourrait bien avoir en effet quelques avantages sur les autres pays pour interdire sur son sol ces pollutions plastiques. Tout d'abord, sa consommation de matière plastique (5,5 kilos par an et par habitant) est relativement faible en regard des pays comme la France (50 kilos) ou le Japon (100 kilos). Le nombre d'enseignes de la grande distribution est, lui aussi, relativement réduit. Il sera ainsi plus rapide sans doute de trouver une solution commune lors des ''négociations avec les grands distributeurs. Pour l'heure, le secteur ne semble pas s'être beaucoup penché sur la question. Si les super et les hyper-marchés ne sont en rien responsables de l'attitude des particuliers pollueurs, ils sont pourtant impliqués dans la mise en circulation de produits polluants.

 

Bientôt un texte interdisant l'utilisation des sacs noirs

 

Autre signe encourageant : le secrétariat d'Etat à l'Environnement semble bien vouloir en découdre avec le plastique, à commencer par le plus polluant : le noir. Malgré les réticences du secteur plasturgiste, notamment l'Association marocaine de plasturgie (AMP), jusque-là hostile à toute réglementation en la matière, un accord a bien été conclu : ces professionnels se sont engagés à ne plus produire de sacs noirs en plastique. L'annonce a été faite par Mohamed Al Morabit, secrétaire d'Etat, lors de la célébration, le 5 juin dernier, de la Journée mondiale de l'environnement. Reste au Maroc l'application prochaine d'un projet de loi interdisant l'utilisation de ces sachets, lequel texte est soumis actuellement au Secrétariat général du gouvernement. Cette volonté politique fait défaut dans nombre de pays, paralysés par un lobbying plasturgiste puissant. En France, le ministère de l'Environnement est ainsi incapable de prendre une décision, priant le ciel qu'une directive européenne contraignante vienne à son aide. Au Maroc, dès l'application de la loi, les pouvoirs publics auront du pain sur la planche. La guerre pourrait bien commencer alors contre les « industriels » informels spécialisés dans la production clandestine des sachets en plastique noir. Ils sont légion au Maroc et ils échappent aujourd'hui à tout contrôle. De plus, le sac en plastique n'étant soumis à aucune obligation de marquage, il est pour l'heure impossible de déterminer les responsabilités en cas d'accident. La traçabilité n'existe pas. Que faire des sacs ? Par quoi les remplacer ? Younès Rahmoun, plasticien, a trouvé une réponse originale. « Kammoussa », c'est le nom de son œuvre, des compressions d'un sac en plastique noir déposés dans des cases en bois... Mais combien de ces œuvres faudra-t-il pour venir à bout de ces millions de sacs ? Plus sérieusement, des villes se sont mobilisées sur ce thème du remplacement, du recyclage ou de la destruction de ces matières polluantes. A Laâyoune, par exemple, une convention de partenariat et de coopération en matière de sensibilisation aux dangers des sacs en plastique sur l'environnement a été conclue l'an passé. Le conseil municipal de Laâyoune et la section locale de l'association Afak ont commencé à alerter les habitants de la ville sur les dangers de ces produits et organisé des journées de sensibilisation dans les écoles. Les Cimenteries du Maroc, également partenaires, participent à la promotion de ces campagnes d'information et incinèrent dans leurs fours les sacs en plastique, sans préjudice pour l'environnement.

 

De Laâyoune à Essaouira... des initiatives locales voient le jour

 

A ''Fès, la chasse aux sacs en plastique est ouverte depuis bientôt deux ans. Les effets sont notables. Les sachets sont collectés et envoyés vers l'usine de ciment, la Cior, pour y être incinérés à des températures de 800 à 1000°C, sans répercussion là aussi sur l'environnement : ni fumée noire ni élément carboné ne se dégagent dans l'atmosphère. Un service que l'entreprise rend gratuitement à la communauté, espérant bien que l'initiative sera imitée. En mai dernier, l'association Argana et d'autres associations implantées à Essaouira organisaient un atelier de concertation consacré à la création d'un micro-projet de fabrication de sachets blancs en papier, en plastique ou en tissu, pour lutter contre les nuisances causées par les sacs et sachets noirs en plastique. Ce projet, qui doit mettre à contribution une trentaine de femmes, entre dans le cadre de propositions du département de l'Environnement. Partout au Maroc, face à une prise de conscience grandissante des risques écologiques, des initiatives locales se multiplient. La science, enfin, pourrait venir à la rescousse. L'avenir est sans doute aux plastiques non polluants et biodégradables. De nombreuses recherches sont en cours autour de nouvelles générations de plastiques d'origine végétale, à base de coton, de seigle, de colza... En attendant une loi contraignante et ces merveilles technologiques, nous sommes tous invités, en bons éco-citoyens, à modérer notre utilisation des sacs en plastique. Et pourquoi ne pas commencer en ressortant les paniers en doum de nos grands-mères ?

 

Yann Barte, La Vie Eco, 21 novembre 2003

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19 novembre 2003 3 19 /11 /novembre /2003 22:33

Les Marocains n'aiment pas lire et le marché est de façon générale déprimé. Les bouquinistes qui tiennent le coup sont peu nombreux. Des êtres à part, animés par la passion au point de pratiquer sérieusement ce métier qui ne les fait pas vivre.

 

Au Maroc, Le livre est encore bien loin d'être un produit de consommation courante. Les éditeurs marocains font grise mine. Les best-sellers dépassent rarement les deux mille exemplaires. Le nombre de lecteurs potentiels n'atteint pas 30% et celui des lecteurs réels est plus ridicule encore. Les librairies de quartiers, elles, ne doivent souvent leur maintien qu'au business scolaire, deux mois par an.

 

Certains se sont reconvertis dans le commerce de portables.

 

Comment dans ce contexte peut-on survivre en vendant des livres, a fortiori peu commerciaux ? En les aimant beaucoup, sans doute… « Je ne sais pas si on peut vraiment en vivre… » Claude, bouquiniste depuis huit ans, atteint deux à trois mille dirhams par mois. « Faut dire, je suis pas très malin » reconnaît-t-il. « J'achète trop cher et je vends trop bas ! ».

Claude se fait une marge d'à peine 50%. « Je peux vendre 25 DH un livre acheté 10. Qu'importe s'il peut se vendre l'équivalent de 2000 DH à Paris, je fixe mes tarifs en fonction de mes prix d'achat ».

 

Pourtant, cet amoureux des livres a toujours refusé de céder aux sirènes commerciales du livre scolaire ou de logiciel informatique. Ils sont légion en effet, les bouquinistes à s'être reconvertis dans cette nouvelle « littérature » quand ils ne sont pas devenus carrément des vendeurs d'électronique ou de portables, comme nombre de bouquinistes de Derb Ghallef. Dans le petit monde des livres, le bouquiniste est un personnage à part. En voie d'extinction prophétisent un peu rapidement certains. C'est un fait, depuis dix ans, les lecteurs se font plus rares et les bouquinistes accompagnent ce déclin.

 

« Les gens passent de plus en plus de temps dans les cybers à surfer sur le net ». déplore Claude. Mais dans le petit passage Tazi, à deux pas du boulevard Hassan II et de la place des Nations Unies, Claude a sa clientèle de fidèles : « Des profs, des étudiants essentiellement, des retraités aussi ». C'est cette petite clientèle incompressible de curieux qui assure à Casablanca comme ailleurs la pérennité de la profession.

 

« J'ai la crème ! » est fier de dire le bouquiniste débarrassé des scolaires et « des bourgeoises qui viennent s'arracher au Carrefour des livres le dernier chais-pas-quoi à la mode ». C'est en effet une clientèle d'intellectuels aux goûts éclectiques qui défilent chaque jour dans le petit réduit du passage Tazi. « Celui qui vient de passer par exemple, m'achète un livre par jour. J'ai dû lui en vendre au moins 1500 ! ».La clientèle est essentiellement marocaine. « Je n'ai pas de Français, Dieu m'en garde ! D'ailleurs ils ne lisent pas ici. Quelques étrangers de passage, à cause des bazars à coté, des Japonais, des sud américains…, des étudiants africains… ». Claude ne vend que des livres d'occasion qu'il choisit presque un à un.

 

De nombreux passionnés de linguistique et de philosophies orientales…

 

Ce qui se vend le mieux ? Les sciences sociales ! Toutes : Philo, socio, éthno… on observe même un véritable engouement pour la linguistique, « ce qui se vend le mieux » assure Claude qui voit par exemple partir les ouvrages de Roland Barthes « comme des petits pains ». « J'ai eu un jour six-cent livres de philo et de linguistique. Je les ai vendus en moins d'une semaine ! Si je mets un Nietzsche en vitrine, je suis sûr de le vendre dans les trois minutes qui suivent ! » C'est toujours en pensant à un client d'ailleurs que Claude met un livre en vitrine.

 

La curiosité intellectuelle de ses clients est sans frontière. Les philosophies orientales, comme tout ce qui touche à l'ésotérisme, au mystère, restent un très bon créneau : yoga, taoïsme, bouddhisme…. « Les livres loin de la culture traditionnelle, voire en rébellion avec elle, fascinent » a pu observer le bouquiniste.

 

A contrario, on observe chez ces lecteurs, une véritable recherche sur l'identité marocaine, le passé du Maroc. C'est ainsi que « les Marocains sont très friands actuellement d'ouvrages écrits par les Français durant la période du protectorat sur leurs mœurs, estimant, à tort ou à raison que ce travail n'a pas été fait sérieusement par les Marocains eux-mêmes » ou qu'ils n'ont pu le faire « c'est vrai qu'on ne peut pas dire n'importe quoi dans ce pays. Les écrits du protectorat n'avaient pas d'autres limites que celles du gouvernement français ». Marxisme, anarchisme, économie, droit, poésie… de Rimbaud à Proudhon, de Mallarmé à Raymond Barre, tout se vend.

 

En littérature, les goûts à Casablanca obéissent à des règles souvent mal définies. « Marcel Pagnol se vend très bien et Marcel Aymé pas du tout ! » Allez savoir pourquoi… « les Marocaines adorent Moravia ! » Un mystère… « Le Clezio, Genet marchent bien, Sollers en revanche… bof ! Sans doute trop mondain aux yeux des Marocains ! » Bons ou mauvais, les best-sellers Weber, Coelho, Stephen King… restent rarement longtemps en rayon. Les auteurs « trop franchouillards », d'Irène Frain à Edmonde Charleroux sont « invendables », « même Bazin part difficilement ! »

 

Les auteurs maghrébins séduisent toujours : Amin Maalouf, Chraïbi, Khattabi… et répondant certainement à un goût d'exotisme, les auteurs japonais et sud américains, de Garcia Marquez, Vargas à Mishima passionnent. « J'ai d'ailleurs une forte demande concernant la Chine et tout l'Extrême orient. Le Marocain qui a peu la possibilité de voyager trouve ici un autre moyen de transport… »

 

Les auteurs classiques quittent facilement les étagères : Flaubert, Stendhal, Dostoïevski, Tolstoï… et même Duras, Proust… et toutes les études sur les auteurs. Il y a aussi cette littérature que Claude rechigne à vendre : Guy Des Cars, Sulitzer… « ça m'agace toujours lorsqu'on me demande ces bouquins !

 

Tous les genres sont sollicités. « J'ai de grands amateurs de science fiction, des petites africaines aussi qui viennent m'acheter des polars » Sur ces derniers livres, Claude pratique même l'échange. Un commerce assurément peu lucratif.

 

Mais tout finit par se vendre. La vraie difficulté est de trouver les bons livres. « Je me fournis chez mes collègues. J'achète rarement de lot, sauf s'il concerne un même sujet. Un prof de philo qui a besoin de fric par exemple et se débarrasse de sa bibliothèque : le bon plan ! Mais je choisis généralement chaque titre. Je ne suis pas très aventureux et j'ai peu de place dans la boutique ! »

 

Depuis un an, Claude sent « une baisse de choix dans les achats ». En fait beaucoup de livres qu'il achetait, venaient de Français qui mourraient ou partaient. Ils sont peu nombreux aujourd'hui au Maroc…

 

« J'ai essayé de nourrir les esprits, ça ne m'a pas nourri. Alors je suis allé nourrir autre chose… » C'est ainsi que Mohammed Kabbaj résume un peu amèrement sa reconversion partielle, de la bibliophilie à la restauration. Cette référence casablancaise toujours actuelle en matière de livres anciens, partage son temps aujourd'hui entre son restaurant d'Essaouira et les bouquinistes de Casablanca qu'il ne parvient pas à quitter. Il continue à les aider, les conseiller. Kabbaj a la passion des livres. Des livres en tant qu'objet : « le bibliophile n'est pas nécessairement un grand lecteur »

 

C'est à la faveur d'une recherche dans le cadre d'un séminaire de sociologie politique à Paris que Kabbaj se passionne pour les livres et commence à les collectionner. L'étudiant travaille alors sur la légitimité du pouvoir, celle de Lyautey et de la présence française au Maroc. Kabbaj ingurgite alors une somme colossale d'ouvrages français datant du protectorat. A son retour au Maroc, en 85, sa passion prend une tournure professionnelle. Il est sans doute à Casablanca, l'un des premiers à mettre la spécialité du livre ancien en valeur, à Derb Ghallef d'abord, durant trois ans, tout en organisant des salons d'antiquité où il expose des livres de valeur à tirage limité. En 88, il doit cesser son activité qui ne lui permet pas de vivre. Il ouvre en 90 une librairie à Riviera qui tiendra six ans puis bientôt un restaurant à Essaouira qui lui assurera plus certainement le couvert.

 

Aujourd'hui, Kabbaj reste le spécialiste de tout ce qui a été écrit avant l'indépendance sur le Maroc, par les Français essentiellement. « Il y avait bien des ouvrages publiés avant 1912, mais c'est avec le protectorat que l'on a vu une véritable infrastructure de recherche permettant la naissance de travaux divers subventionnés par la mission française, les institutions… afin de préparer la pénétration coloniale. Et si l'esprit colonial est présent, les travaux conservent un indéniable intérêt scientifique » assure ce chercheur passionné.

 

Mais l'entreprise défricheuse de Kabbaj, était risquée. « Il n'y a pas, au Maroc, en effet, de tradition de la bibliophilie, du moins pour le livre imprimé. Cette tradition n'existe qu'autour du livre manuscrit arabe ». C'était assurément la difficulté commerciale de Kabbaj pour justifier du prix de ses livres. Comment expliquer qu'un livre de 1940 peut valoir 5.000 dirhams ? C'est tout un travail éducatif que Kabbaj avait alors entrepris auprès de ses clients, expliquant ce qu'est un papier vélin, une reliure, un tirage limité, un tirage en tête … Mais au Maroc, le marché du livre ancien est bien loin d'être structuré. « Les grands amateurs achètent d'ailleurs toujours en France où il existe une véritable tradition bibliophile, avec des bouquinistes répertoriés dans un guide, des spécialistes marine, colonies… et même des librairies spécialisées par auteur, comme la librairie Jules Verne par exemple ». La demande des livres datant du protectorat a vraiment débuté dans les années 80. « Le marché a commencé en France à prendre forme, la forme aussi d'une spéculation ». Le costume de Besancenot par exemple doit valoir 60.000 dirhams aujourd'hui (500 DH sa réédition). Kabbaj a ainsi vendu 45.000 DH ce livre édité à 300 exemplaires qu'il a eu la chance d'avoir entre les mains. Sa plus belle vente. « La bibliophilie est une passion coûteuse, accessible à une certaine classe seulement » reconnaît Kabbaj, pourtant confiant pour les années à venir : « Ce marché de la bibliophilie pourrait bientôt naître au Maroc ».

 

Mais neuf ou ancien, Kabbaj a bien conscience que le livre reste un produit de luxe pour la grande majorité des Marocains. Et si le livre en arabe reste plus abordable, il a été amputé de tout un pan des sciences sociales, jugées sans doute subversives dans les années 70. « On a supprimé la philosophie, l'Institut de sociologie... Le programme de philo a subi aussi un sacré coup pour se confondre finalement avec les études islamiques, avec les effets que l'on sait aujourd'hui. On ne peut plus parler sérieusement de sciences humaines au Maroc ! »

 

Le Marocain n'aime pas lire. A qui la faute ?

 

Le Marocain n'aime pas lire. Bien sûr il faut nuancer. D'abord, près de 70% sont analphabètes. Reste 30% parmi lesquels, pour nombre d'entres eux, le livre reste quasi inaccessible. Bouquinistes, bradeurs de poches, kiosquiers, soldeurs ou prêteurs itinérants en charrette jouent alors un rôle essentiel. Ils constituent souvent pour nombre de Marocains, le premier contact avec la lecture. La pratique de la lecture demeure élitiste. Avec cinq ou six millions d'habitants, une ville comme Casablanca reste aujourd'hui encore incapable d'offrir une bibliothèque gratuite à ses habitants ! A-t-on entendu un seul de ces projets lors de la campagne des dernières communales ?

 

Les seuls lieux gratuits restent réservées aux chercheurs, journalistes ou étudiants de 3ème cycle, comme la Fondation du Roi Abdul Aziz Al Saoud sur la corniche. Les instituts étrangers ne jouent guère mieux leur rôle de démocratisation de la culture. Entre 220 DH (pour un enfant) et 450 DH (pour un adulte) sont par exemple nécessaires pour pouvoir emprunter des livres à l'Institut français. C'est ainsi que la France pense jouer la carte de la francophonie !

 

Et parmi le pourcentage très faible de personnes aisées et lettrées, combien vont encore préférer ouvrir un livre plutôt que leur poste de TV ? Savez-vous combien de temps le Marocain moyen passe devant la télé, et combien de temps il passe le nez dans un livre ? Le Marocain pourrait bien remporter ici deux tristes records mondiaux.

 

Yann Barte, La Vie Eco, 19 novembre 2003

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31 octobre 2003 5 31 /10 /octobre /2003 02:36

Arrivée au Maroc comme assistante médicale en 1950, elle n'en est plus repartie. Depuis près de 50 ans, Solange Marmaneu règne sur "La Corrida" où elle a vu défiler tous les VIP du Maroc et d'ailleurs.

 

Assise sous une énorme tête de taureau, une femme prend le micro : « En 1950 lorsque Solange Marmaneu est arrivée à Casablanca, il n'y avait pas encore de portables ». Un Curieux préambule en direction des journalistes qui se sont déplacés nombreux ce dimanche soir 26 octobre à La Corrida. Les appareils photos crépitent et les portables, il est vrai, sonnent de tout coté. Solange, vêtue de rouge orange, trône au bout du restaurant, sereine, attentive. Elle fête ses 90 ans. Ses amis sont là, quelques parents, des clients fidèles aussi sans doute, des journalistes, des cameramen de La 2M, de la RTM et l'auteur Abdellatif Hissouf venu présenter la biographie de la vieille dame… Une centaine de personnes entassées dans le décor typiquement espagnol du petit restaurant de la rue Gay Lussac, aujourd'hui banalement rebaptisée "rue des Thuya" en l'honneur des quelques échopes de bois et autres bibelots qui , aujourd'hui, ont investi les lieux. Quelques absents aussi, Jamel Boushaba, l'ancien gérant des lieux. Dehors la pluie arrose le joli jardin de la Corrida. L'hommage continue, résumé de la vie d'une française à Casablanca, tandis que résonnent au loin les sirènes annonçant, pour le lendemain, le début du ramadan.

 

C'est une simple annonce dans "Le Monde médical" qui a decidé de son destin

 

C'est précisément durant ramadanque Solange est arrivée au Maroc. C'est en tout cas l'impression de la vieille dame « Il y avait de la musique partout et les gens chantaient ». Enjolivés ou non ses souvenirs annoncent déjà son histoire d'amour avec le Maroc : « Je me souviens de l'odeur d'épices à ma descente d'avion ». C'était il y a 53 ans. « Je suis arrivée à Casablanca le 1er juillet 1950, vers minuit, avec un contrat de travail d'un an, comme assistante en chirurgie à la clinique des Palmiers. Et je suis toujours là… » Solange reste rêveuse. Assise à l'une des tables de son restaurant, elle déroule le fil des événements qui l'ont mené ici. Une simple annonce dans « Le Monde Médical » avait décidé de sa nouvelle vie : on recherchait une assistante à Casablanca. « Je savais à peine où se trouvait le Maroc ! M'installer là bas, je n'y songeais même pas. Puis il a plu à Bordeaux, d'une façon terrible. Quinze jours ininterrompus. L'annonce était toujours là. Je suis finalement partie ». Solange a le sourire plein de nostalgie lorsqu'elle se souvient du Casablanca de l'époque. « Casablanca c'était Paris, « le petit Paris » comme on l'appelait alors. Les femmes étaient plus élégantes qu'à Paris, plus soignées. Elles assortissaient leur robe à la couleur de leur voiture, de belles voitures qu'on ne trouvait pas en France, des Mercedes, des Cadillac qui côtoyaient des charrettes tirées par des chevaux. Il y avait des rallyes automobiles, un cynodrome... C'était beau Casablanca… »

 

"Je suis devenue infirmière des arènes de Casablanca"

 

Solange se souvient des avenues propres et animées, des cabarets, le Don Quichotte, Le Negresco et ses travestis… la sympathie des gens « qui vous saluaient sans vous connaître », pour le plaisir simplement : « On ne voit pas ça en France ! ».

Depuis quelques années la vieille dame se déplace difficilement. Elle ne sort presque plus et sa vue a baissé. « J'ai 90 ans, vous savez ? » Mais la mémoire de la dame reste intacte. Elle se souvient de tout. De sa ville natale Tourcoing, des ses études à Lille, de son métier de sage-femme puis d'institutrice durant la seconde guerre mondiale, du massacre des enfants de sa classe sous les bombardements allemands, de l'exode, de son court emprisonnement après la libération pour avoir aider des femmes françaises à accoucher de bébés aux profils jugés trop « allemands », de son engagement dans « l'American Red Cross » (Croix Rouge américaine), de ses divers emplois alimentaires… et bien sûr des débuts de sa nouvelle vie casablancaise.

 

Qui se souvient encore des arènes de Casablanca ? Beaucoup de jeunes Casablancais sans doute n'en ont jamais entendu parler. « Elles étaient très belles » se souvient Solange qui n'a pourtant jamais eu la passion des corridas. Tout au plus une curiosité qui l'a menée à assister à des spectacles à Oran puis Tanger. En 1953, un certain Don Vicente Marmaneu, Espagnol, vient ressusciter les arènes de Casablanca, alors à l'abandon. C'est là où Solange, devenue infirmière des arènes, rencontre son futur mari : « J'entre à l'infirmerie, un bonhomme en sort. Je me dis : celui-là il sera pour moi ! » Le directeur des arènes devient en effet peu de temps après son compagnon de vie. A l'époque, Solange aime tout ce qui entoure les corridas : le spectacle, la musique... Elle n'a assisté heureusement à aucun accident grave, tout au plus à un « torrero déculotté » par un taureau. Mais depuis, elle ne veut plus entendre parler de corrida, évoquant la souffrance animale. Les arènes organisaient toutes sortes de spectacles : concerts, concours hippiques… C'est justement à l'occasion d'un de ses concours que Solange rencontre le futur roi Hassan II. Le prince Moulay Hassan venait de remporter le 1er prix. « M. Marmaneu du champagne pour tout le monde ! » aurait-il dit. Solange conservera toute sa vie une admiration indéfectible pour le roi, rejetant toutes les critiques à son encontre : « c'est si difficile de juger… » lance, en guide d'explication, Solange pour qui la politique semble d'une opacité absolue.

 

La belle époque de « La Corrida »

 

En 1958, Solange apprend que le restaurant « les Palmiers » est à vendre. C'est ici même qu'elle avait déjeuné pour la première fois à Casablanca. Elle avait été charmée par le jardin et ses palmiers. Le jeune couple saute sur l'occasion, rachète le restaurant et le rebaptise « La Corrida ». Tous les grands noms du monde de l'art et du spectacle vont alors se succéder dans la petite villa de la rue Gay Lussac, souvent après le spectacle, du théâtre municipal ou des arènes, deux lieux mythiques aujourd'hui détruits. Le livre d'or est à cet égard éloquent. Joséphine Baker, Dario Moreno, Michel Simon, Jean Delannoy, Eddy Mitchell, Jean Marais, Pierre brasseur… La liste est interminable. Brigitte Bardot, Françoise Sagan, Aznavour, Juanito Valderrama… Solange a un petit mot pour chacun : Charles Trenet « avec qui j'ai réalisé que nous avions le même âge », Arletty « qui est venu ici fêter ses 75 ans », Jacques Brel « que j'adore »… Fernandel « quel sale caractère celui-là ! », Jean Piat « mon cousin », Bernard Blier « qui venait très souvent », Ben Bella et Ben Barka « ils ont mangé à la même table. Si j'avais su qu'il finirait dans une cuve d'acide comme j'ai vu sur TV5… » Solange avoue regretter de ne pas l'avoir fait signer son livre d'or. Tino Rossi « quel bébête celui-là ! ». Imitant le chanteur d'un air niais : « c'est du champagne ? » (rires). Sacha Distel « la rue était noire de monde, la police a même du intervenir ce soir-là ». Solange montre une photo d'elle tenant les grilles du restaurant poussées par une horde de fans. Yves Saint Laurent « arrivé d'Alger avec son père. Je ne sais pas ce qu'a mon fils, disait le père, il dessine tout le temps des robes ! ». Et puis ce sont les toréadors, les danseurs, toute la scène flamenca… Luis Miguel Domingin, Manolete, Morenito de Cordoba… et les politiques : André Azoulay, Moulay Ahmed Alaoui « qui venait très souvent », Moulay Abdallah et tous les ministres du Palais… le général Oufkir, Driss Basri… même Mohammed V et Hassan II avec qui Solange se souvient avoir eu un accrochage. « Vous savez à qui vous parlez ? » lui avait répondu le futur roi. « Je lui avais répondu qu'à plus forte raison, si vous êtes prince vous devez savoir que… » Solange refuse de dévoiler la suite. « quand même, je ne peux pas, il est musulman… ». Tout le monde passait alors à la Corrida, des hommes d'affaires, des diplomates, des avocats et même des membres de l'ETA « qui chantaient le poing levé », des bandits, des mafiosi… « C'était ça Casablanca à l'époque ! »

 

Skhirat, en 1971, signe l'arrêt de mort des arènes

 

1971. Cette année là, la vie de Solange va basculer. « On était dans une pièce à préparer le repas. Des soldats sont entrés, nous ont fait sortir et ont commencé à tuer tout le monde à la mitrailleuse ». C'est le terrible coup d'Etat de Skhirat. Solange se souvient encore des ordres « Couche toi ou je te tue ! », « Les mains sur la tête ! », « Avance ! ». C'est dans cette tuerie que Solange perd son mari. En voulant faire un garrot à l'ambassadeur de Belgique à l'artère fémorale touchée, Don Vicente Marmaneu tombe sous trois rafales de mitrailleuse. « Moi j'étais près du roi Hassan II. Un petit garçon est venu dans mes bras, l'actuel roi Mohammed VI, et m'a dit : ils vont aussi tuer papa ? Hassan II a alors présenté sa main avec son chapelet et a dit « tu ne reconnais pas ton roi ? ». Les tueurs se sont prosternés ». Solange s'interroge encore sur cet événement historique. « L'association des parents des victimes de Skhirat m'a envoyé une lettre un jour en m'informant que la France avait organisé ce massacre et allait être attaquée devant le tribunal international ». Malgré ses doutes, Solange ne peux s'empêcher de voir un rapport entre Skhirat et la « marocanisation » qui a suivi. « Tous les patrons, propriétaires, industriels, commerces…devaient être marocanisés. Les Français ont commencé à partir. J'ai perdu toute ma clientèle mais j'ai conservé mon restaurant. Une exception que le roi a faite pour moi ». La même année, les arènes étaient démolies… « 1971… une mauvaise année ! » soupire Solange.

 

Aujourd'hui Solange fait de la résistance face aux promoteurs. Ils sont nombreux à vouloir racheter « la Corrida » pour faire pousser des immeubles. Solange ne cèdera pas, « à cause des palmiers… » dit-elle. Mais il ait une autre raison que Solange ne cite pas : Malika. Un oubli sans doute. Arrivée vers 6 ans, Malika est pourtant selon son expression « comme sa fille adoptive », « travailleuse, courageuse ». Malika a toujours appelé sa « mère », « madame » et a consacré sa vie à la servir, elle et le restaurant. C'est elle ce soir encore à l'anniversaire qui accueillait les invités, les journalistes, préparait les plats… A plus de 40 ans aujourd'hui, Cette « fille adoptive » qui n'aura pas même droit à une ligne dans la biographie (*) consacrée à Solange, ne constitue-t-elle pas une raison aussi valable qu'un palmier de ne pas vendre la Corrida ?

 

(*) La Corrida ou Vie d'une française à Casablanca, Abdellatif Hissouf. 130 pages - 80 DH. Ce livre, édité à compte d'auteur, retrace dans un style maladroit la vie de Solange Marmaneu. Quelques poèmes naïfs, et des dédicaces repris du livre d'or terminent l'ouvrage. Le livre reste un témoignage utile à la mémoire de Casablanca.

 

Yann Barte, La Vie Eco, 31 octobre 2003

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10 octobre 2003 5 10 /10 /octobre /2003 23:09

Pari réussi pour les deux magazines qui, un an après leur naissance, affichent une jolie santé. Il leur reste comme à leurs homologues féminins à préciser leurs orientations et trouver leurs propres combats pour maintenir leur lectorat en haleine.

 

Un bébé apparaît tête en bas, souriant, des poils sur le torse. C'est en août 2002 la campagne de lancement au ton légèrement décalé du « premier magazine pur homme » (agence Klem Euro RSCG). Version Homme est née. Le Maroc marie alors son roi et S.M. Mohammed VI fait tout naturellement la Une du premier numéro. Le ton est donné.

Son homologue Masculin n'allait pas attendre bien longtemps : un peu plus d'un mois d'intervalle seulement sépare les deux mensuels, comme se suivaient sept ans auparavant, les deux premiers féminins : « Citadine » et « Femmes du Maroc ».

 

"30 pubs par mois…pas mal pour un mag qui débute"

 

Pari réussi donc pour les deux mensuels pionniers qui affichent aujourd'hui, un an après leur naissance, une jolie santé. Le sourire est radieux chez les hommes et les femmes du 26 boulevard Khattabi. « Masculin (et résolument marocain) » se porte bien : les ventes sont en progression et côté pub, pas de nuage à l'horizon ! Et cela, malgré un marché plus restreint dû à la multiplication des supports ces dernières années. « Nous avons un très bon staff commercial et une moyenne de trente pubs chaque mois » se félicite la rédactrice en chef, Bahaa Trabelsi. « Ce n'est vraiment pas si mal pour un mag qui débute ! »

 

Même son de cloche et « bilan très positif » chez « Version Homme (premier magazine de l'homme marocain) ». Pour son rédacteur en chef, Hichjam Smyej, leur seule présence aujourd'hui sur le marché de la presse magazine est en soi une réussite. « La presse mag au Maroc n'est pas très développée et nous avons vu beaucoup de projets tourner court. Même sur le plan international, la presse masculine reste neuve. Très circonspects lors du lancement, nous pensons avoir trouvé aujourd'hui notre lectorat et être sur la bonne voie. Mais il faudra sans doute attendre encore deux ou trois ans pour juger plus concrètement… ». Prudent…

 

« Entre 25 et 40 ans, voire plus de 50 ans, plutôt cadre supérieur, profession libérale, enseignant… », le lectorat est sensiblement identique chez nos deux jumeaux masculins. Question de génération, les plus âgés restent plus coutumiers de la presse tabloïd. A contrario, les femmes qui ont très vite adopté le format magazine, se retrouvent parmi les lecteurs de cette presse. Les hommes, trentenaires et quadras, demeurent les « plus accrochés ». Ils appartiennent généralement à « une couche assez privilégiée de la société ».

 

"Le sexe ? Une force d'appel un peu trop facile "

 

Faut-il s'étonner dès lors d'un ton ou de sujets quelquefois un peu élitistes ? Le mot n'effraie pas en tout cas « Version Homme » qui n'hésite pas dans ses pages à présenter des tongs à plus de 1.000 DH ou des hôtels des plus luxueux. Mais le mensuel se défend d'être un guide d'achat. « Nous souhaitons simplement tracer des tendances, donner quelques conseils » explique son rédacteur en chef. « C'est effectivement très élitiste. Mais le lecteur qui verra le costard à rayures Boss de 16.000 DH trouvera probablement le même à Derb Ghalef pour 3.000 DH ». 16.000, 3.000… on l'aura donc compris, cette presse ne s'adresse pas aux plus pauvres ! Les annonceurs l'ont saisi également. Le secteur auto est très présent (Peugeot, Renault, Volkswagen, Jaguar…), comme les chaînes d'hôtels (Sheraton, Mövenpick, Salam…), la téléphonie, les boutiques et marques de luxe et nombre d'enseignes s'adressant aux entreprises (Maroc Express, Segena, R Pur climatiseurs…).

 

Des voitures, du sport et des femmes… Serait-ce la combinaison gagnante ? C'est en tout cas sur quoi a misé VH dès le début : « Nous parlons voiture, techno, téléphone… c'est de la conso mais les gens aiment ça. Les occupations classiques des hommes restent les voitures, le sport et les femmes, forcément ». Rien d'évident pourtant au regard de la diversité de la presse masculine dans le monde. Même si on met de côté la presse gaie, les recettes du succès de la presse homme sont plus que variées. Et quel point commun entre « FHM » et « Vogue Hommes », entre « Max » et « Optimum » ? La famille « presse masculine » regroupe en réalité un « fourre-tout » hétéroclite aux concepts éditoriaux des plus disparates. Bien que très différents, nos deux mensuels - qui se définissent volontiers comme « magazine de loisirs » - restent le reflet des préoccupations traditionnellement classées - à tort ou à raison - comme masculines. Quitte d'ailleurs à empiéter sur d'autres presses, comme la presse auto. Quoi d'étonnant lorsque l'on connaît par exemple le passé de Hicham Smyej, fondateur de la revue « Autonews » ? Mais faut-il y voir également des concessions faites au marché de la pub ? Si « Version Homme » qui accorde grosso modo la même place à ces sujets que son concurrent, rejette l'accusation, « Masculin » reconnaît devoir « composer » avec la pub. Comme chez la presse féminine marocaine qui nous présente quelquefois d'étonnantes fiches techniques de voitures, chez nos deux concurrents masculins, la frontière entre pub et rédactionnel peut sembler quelquefois bien floue. Exhibition de la dernière Renault Mégane II ou présentation de la chaîne des hôtels Kenzi… Pub ou info ?

 

« Je suis super bien là où je suis, libre et indépendant ». Amale Samie est un journaliste heureux. A « Masculin », il apprécie l' « audace » du directeur de la publication et la liberté de la ligne éditoriale. Pour cet homme aux idées libertaires, ce mensuel est à des années lumière du « mag de luxe papier glacé pour écervelés drogués aux cosméto. C'est un mag qui informe, fait connaître le Maroc et ses problèmes. Et ici pas de sujets tabous ! Tous les sujets peuvent être traités, dès lors qu'il n'y a pas d'impossibilité « technique » » assure-t-il. Audacieux, le magazine l'est sans doute. En matière sexuelle par exemple, les questions de masturbation, sodomie, impuissance, adultère… ont trouvé leur place dans les colonnes du mensuel. Si l'homme marocain moyen parle plus performance que sexualité proprement dite, il semble pourtant en réelle demande d'information sur ce sujet. Le cahier « Oxygène », entièrement consacré à la sexualité, fait d'ailleurs la quasi-unanimité chez les lecteurs. « Pour parler de sexualité, il y avait bien les « pages noires » de « Femmes du Maroc », mais nous avons souhaité aller plus loin » explique Bahaa Trabelsi, rédactrice en chef du magazine. « Et j'espère que nous pourrons bientôt parler d'homosexualité, de prostitution masculine… des sujets il est vrai qui ont quelquefois été traités, notamment dans la presse féminine, mais bien plus souvent « maltraités », sous un angle moraliste et très « on ne sait rien alors on invite des psy nuls qui nous parlent encore de perversion ». Il est temps de réhabiliter certaines choses et de parler de façon rigoureuse, scientifique ». Masculin parle sans crainte, de sexualité, des « islamo-fascistes » ou de l'alcool, réalisant par exemple des guides de vins ou un dossier « bières » !

 

Le choix éditorial de VH est très différent. « Le sexe est une force d'appel un peu facile. Vouloir à tout prix casser des tabous, définir son journal comme toujours à contre courant, c'est une définition bien pauvre et un aveu d'absence de ligne éditoriale réelle ! » lance le rédac chef de VH qui nie vouloir viser un journal en particulier. « Expliquer comment faire une bonne fellation alors que tout le monde en a vu des centaines sur TPS, je ne vois pas l'intérêt ! Ces sujets n'ont comme seul mérite de n'avoir jamais été abordés. On gagne un peu en notoriété sulfureuse, et après ? » Au magazine on reconnaît préparer une enquête avec un institut sur les us sexuels des Marocains, mais le mensuel refuse de céder à la tentation « à la FHM » qui présente chaque mois une recette pour « la faire grimper au plafond ! ». La rubrique « Version femme » se contentera de quelques portraits de femmes, d'une pin-up… plutôt couverte et de propos qu'il faut bien avouer quelquefois un peu machos.

 

Pas de révolution chez « Version Homme » dans les mois à venir ! Au 13ème étage de la tour des Habous, on opte plutôt pour « le changement dans la continuité ». Pour son rédac chef, « la formule marche bien. L'ossature du magazine ne va pas bouger et l'amélioration de ce qui est, est préférable à la recherche d'une quelconque formule magique ! ». Masculin, en revanche semble encore en quête d'identité. Sa maquette encore maladroite est un peu à l'image du bouillonnement et de l'enthousiasme qui anime toujours la rédaction. A l'écoute de ses lecteurs récemment sondés, le mensuel connaîtra quelques repositionnements légers : « Nous nous acheminons doucement vers un magazine de plus en plus généraliste, ouvert aux reportages, aux sujets de société, aux sujets psycho-couple même ».

 

"Un troisième ou quatrième magazine masculin renforceraient notre légitimité"

 

Fait révélateur, la demande de sujets politiques a été constatée chez les deux mensuels. Reste à savoir si elle sera prise en compte. « En tout cas ce ne sera certainement pas la politique politicienne que nous servent les quotidiens ! » prévient Amale Samie de « Masculin » qui a encore en tête le feuilleton formidable des mois de campagne électorale « des coups de poignards dans le dos, de la peau de banane en tube, des retournements, des achats… cinq blagues par circonscriptions électorales… stop ! »

 

Et la version électronique, c'est pour quand ? « Nous n'en voyons pour l'instant pas l'utilité. En tout cas pas sous la forme d'une reprise de la formule papier qui ne ferait que concurrencer le magazine et mobiliser des ressources » dit-on chez « Version Homme ». Nous préférons attendre que le format papier soit « sécurisé » pour reprendre le jargon militaire US ». En revanche le magazine étudie la possibilité de diffuser à l'étranger pour toucher entre autre le public MRE qui s'est montré très demandeur cet été. « Masculin », lui, étudie la question et nous pourrions bien voir une nouvelle formule en ligne dans les mois qui viennent…

 

Y a t-il encore de la place pour d'autres magazines masculins ? « Pourquoi pas un troisième, avec une forte personnalité ? Il y a de la place pour tout le monde ! » assure Hicham Smyej. « Un quatrième, un cinquième ne ferait qu'accroître notre légitimité. Regardez ce qu'est devenue aujourd'hui la presse féminine au Maroc ! »

 

C'est peut être précisément du côté de cette presse qu'il faut chercher des réponses, sinon des recettes. Une presse qui, au Maroc comme à l'étranger, a beaucoup d'avance sur la presse masculine. Elle a su se spécialiser, s'améliorer qualitativement et souvent s'ouvrir pour ne pas sombrer le lecteur/trice dans l'ennui. Quoiqu'on dise, ces deux presses, féminine et masculine, ont des parentés. Ce sont des presses qui peuvent très vite tourner en rond si elle n'y prennent garde et lasser le lecteur/trice, n'offrant plus que du bavardage, de la « psycho de cuisine », du people… L'expérience des presses masculines en France peut être aussi fort instructive. Les éditeurs en France ont sans doute pensé un peu vite avoir trouvé la poule aux œufs d'or. Pourtant en 2000, c'est la débandade chez la presse mâle ! Toute la catégorie dégringole. « Men's Health » perd ainsi en un an 50% de sa diffusion. Seul « Max » verra une augmentation de ses lecteurs, tandis que « M Magazine », pionnier du genre, amorce sa plongée, pour se retirer définitivement quelques années plus tard. C'est que cette presse est souvent perçue comme bien plus futile que la presse féminine engagée, comme elle l'est au Maroc, depuis des années dans un processus d'émancipation des femmes. A cette presse masculine donc de trouver également ses combats : affirmation d'une virilité positive, redécouverte hédoniste du corps, expression d'une masculinité en crise… ? Les orientations de cette presse sont infinies. Elles pourraient même rejoindre - et pourquoi pas ? - le combat des femmes…

 

Version Homme est éditée par Omnimedia. Le mensuel emploie une dizaine de salariés dont 5 permanents à la rédaction. Le tirage est de 15.000 exemplaires (dont 1000 « abonnés gratuits » et 2000 vendus à la RAM. www.versionhomme.com

Masculin est édité par Jasmédia SARL. Le magazine emploie 19 salariés dont 6 permanents à la rédaction. Son tirage est de 15.000. www.masculin.ma

 

Yann Barte, La Vie Eco, 10 octobre 2003

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1 juin 2003 7 01 /06 /juin /2003 23:26

Depuis quelques années à peine, des milliers de salariés peuvent enfin pouvoir mettre un mot sur leurs souffrances. L'une des plus indicibles du monde du travail : le « harcèlement moral ». Début 2002, le terme entrait dans les textes. Dès lors il était dans toutes les bouches, résonnant dans les cabinets des médecins du travail comme sur les divans des psy, dans les bureaux des inspecteurs du travail comme dans les salles des Prud'hommes. A l'heure où ce comportement est passible de poursuites judiciaires, comment être sûr qu'il s'agit bien de ce que certains appellent encore la « psychoterreur » ?

 

L'air devient irrespirable. Vous êtes systématiquement discrédité dans votre travail, isolé, coupé de l'information, humilié quelquefois… Pourtant rien n'éclate. Jamais. Ni désaccords profonds, ni refus tranchés.

Alors de quoi s'agit-il ? De simples mauvaises conditions de travail ? De stress ? Comme deux millions de Français, vous êtes peut-être victime de harcèlement moral. Comment en être sûr ? C'est que le procédé est complexe. Le « harceleur » est pervers, refusant généralement de nommer le conflit pour vous plonger dans le doute.

 

"J'étais systématiquement exclue des réunions importantes"

 

« Harcelée… ? Heu non… Enfin… peut-être quand même, oui ! »Elise, 60 ans, animatrice en arts plastiques, dix ans après, doute encore. Pourtant durant des années elle a dû subir les assauts de sa chef de projet. « Entre deux vacheries, elle savait aussi m'envoyer des fleurs pour obtenir ce qu'elle voulait » tempère la plasticienne qui n'a jamais rien eu d'autres sur ses fiches de paye que la qualification absurde de « secrétaire . « Venez me chercher chez moi, m'avait-elle dit un jour où nous devions nous rendre chez un client mécène. Je me rendais chez elle, sonnais, sonnais… en vain. Je partais donc au lieu de rendez-vous, forcément en retard et là je la trouvais avec le client… ». Elise ne compte plus les coups bas de sa supérieure : « J'étais aussi exclue systématiquement des réunions importantes où se jouaient des choses qu'il m'était pourtant indispensable de savoir. Qu'importe, elle savait que je me renseignerai par d'autres moyens ». La victime cerne bien le profil de son agresseur."Autodidacte, elle avait un terrible complexe d'infériorité. Elle avait besoin de mes diplômes un peu comme un garant, un faire valoir, mais elle ne pouvait s'empêcher de me dénigrer et de me traiter sans cesse d'« intello ».

 

La victime pourtant a tenu. Une chance. Le « harceleur » cherche en effet presque toujours à pousser sa victime à agir contre lui, pour la dénoncer ensuite comme mauvaise. « Regardez, elle est complètement hystérique ! Elle est folle, comment lui faire confiance ? » La victime qui craque, épuisée, se trouve alors piégée.

 

Paranoïaque, obsessionnel, pervers... les pathologies du harceleur

 

Les profils de ces « serial killers » d'entreprises sont divers. Le paranoïaque veut tout contrôler, tout dominer et se méfie de tous. Souvent tyrannique, on le confond quelquefois avec le caractériel. Il ne se remet jamais en question. Très rigide également, l'obsessionnel a un fond dépressif, aussi vit-il une insatisfaction constante. Il cherche à maîtriser la vie en la figeant. Un peu à l'image de l'administration, il s'attache exagérément aux détails, souvent au détriment du résultat final. Retards, erreurs, imprévus de l'autre sont alors, pour lui, autant d'agression. Il souffre de ses obsessions mais il est capable de se remettre en question. Le pervers narcissique est un personnage aussi fragile que dangereux. Il attend tout du regard de l'autre. Il n'existe qu'à travers sa réussite professionnelle. Tous ceux qu'il n'arrive pas à séduire ou soumettre sont pour lui potentiellement dangereux. Il peut alors s'attacher à détruire systématiquement la confiance en soi de l'autre. Il est habile, séducteur, froid et calculateur. Il adore les sous-entendus, les non-dits destinés à créer un malentendu pour ensuite l'exploiter à son avantage. Il ne craint pas de dire une chose puis son contraire, le but étant avant tout de déstabiliser. Avec le pervers, votre désir se trouve systématiquement nié. S'il vous invite au restaurant, il commandera à votre place « pour vous faire plaisir ». Il vous culpabilise sans cesse : « je vous trouve bien agressif en ce moment ». Malheureusement, une sorte de sélection naturelle les place très souvent à des postes stratégiques dans l'univers impitoyable de l'entreprise… Devra-t-on tous apprendre à repérer les différentes pathologies psychiatriques de nos collègues ou supérieurs pour éviter les affres du monde du travail ?

 

Désolé, un regrettable incident informatique a anéanti votre travail...

 

« Vous n'êtes que des nuls, des merdes ! » Ce sont les propos lapidaires que les quatre « emplois jeunes » fraîchement débarqués dans cette association d'aide aux alcooliques, ont dû entendre durant près de deux ans. « Cet homme qui nous encadrait, raconte Laure, m'humiliait, lors des réunions de groupe, en prenant systématiquement le contre pied de ce que j'annonçais aux malades. J'ai fini par douter totalement de moi, de mes compétences et mêmes de mes études de psycho qui disait-il - tout en ne recrutant que des profils psycho - ne servaient à rien ». A deux jours de la remise de son diplôme (D.U. d'alcoologie), Laure voit son mémoire anéanti. Un regrettable accident informatique de son supérieur. Bizarrerie : même la disquette avait disparu ! Et si l'affaire a continué aux Prud'hommes, c'est paradoxalement sur l'initiative de ce responsable, pour rupture du contrat : Laure a craqué, elle est partie, comme partiront les trois autres jeunes. Le harcèlement ne dégrade pas seulement le climat de travail, il met fréquemment en péril l'emploi de la personne. Avant de quitter, Laure fait un petit tour très instructif dans les comptes de l'association. Elle apprend que l'employeur détournait les 20% que le Conseil Régional lui versait pour ses salariés. L'histoire n'est donc pas finie…

 

Une arme pour liquider sans indemnités les salariés indésirables

 

La démission, conséquence fréquente du harcèlement, reste une grave erreur. C'est souvent le but recherché du « harceleur ». Le harcèlement est en effet devenu une forme de gestion de l'entreprise, une arme très actuelle pour liquider, sans indemnité, des salariés devenus indésirables, trop vieux ou trop chers par exemple. Mais si ce harcèlement stratégique a particulièrement cours dans le privé, le harcèlement moral demeure prédominant dans le service public. Les pervers n'y sont peut être pas plus nombreux, mais ils y sévissent bien plus longtemps… A moins d'une faute très grave, les « harceleurs » du public restent toujours désespérément protégés.

 

Propos débiles et insultes à connotation sexuelle

 

Cinq ans après, Adrien, n'a toujours pas digéré sa douloureuse expérience. Il peine aujourd'hui encore à trouver les mots pour décrire ces sept ans de cauchemar dans ce grand musée national où il était gardien de nuit. « Je suis arrivé à 23 ans, tout mignon et sans doute un peu naïf. Mes collègues ont très vite deviné ma différence : j'étais le seul à ne pas siffler à la vue d'une paire de seins à la TV, à ne pas tenir des propos misogynes ou à ne pas rire de ce qui les faisaient rire… C'était un milieu malsain, détestable, vicieux, de buveurs et, je peux l'affirmer, de pédophiles, débordant de haine des pédés alors même que ces personnes semblaient fascinées par l'homosexualité. Sept ans à subir des propos débiles, des insultes, toujours à connotations sexuelles, la nuit intensifiant encore ces comportements. Puis un jour j'ai été agressé physiquement, je ne pouvais plus esquiver et tout s'est retourné contre moi. La section CGT est intervenue pour m'enfoncer un peu plus, me calomnier. J'étais devenu le « harceleur » ». Après plusieurs refus de sa hiérarchie, Adrien a finalement été muté. Aujourd'hui, à 35 ans, son dossier est sali, son salaire a chuté, il a perdu ses primes de nuit. Il reste marqué à jamais par cette expérience traumatisante. « Contrairement à ce que l'on pourrait croire, en effet, les "harceleurs" ne visent pas forcément quelqu'un pour ses faiblesses, mais plus pour sa non-conformité » affirme Marie-France Hirigoyen, psychothérapeute et auteure de livres sur le sujet dans lesquels déjà plus d'une centaine de milliers de lecteurs ont retrouvé le portrait robot de leurs bourreaux. Le harcèlement moral est souvent plus subtil et moins repérable que la discrimination ouverte.

 

Quand la loi du silence tranforme le salariés en "collabos"

 

En ces temps de « guerre économique », pas besoin d'états d'âme ! La violence peut alors s'exprimer librement. Pire dans l'entreprise, le vice devient vertu. Faire le mal (opérer la sélection pour les charrettes de licenciement, violer le droit du travail…) serait paradoxalement le signe d'une attitude courageuse. Il faut du courage pour faire ce « sale boulot » entend-t-on. C'est ce que dénonce Christophe Dejours dans « Souffrance en France » lorsqu'il parle de la « virilité massivement tenue pour une valeur ». « Pour ne pas courir le risque de ne plus être reconnus par les autres hommes comme des hommes, écrit-il, (…) pour ne pas risquer de se trouver exclus et méprisés sexuellement ni tenus pour lâches, poltrons ou couards (..) des hommes en très grand nombre acceptent d'apporter leurs concours au sale boulot et de devenir ainsi des collaborateurs de la souffrance et de l'injustice infligées à autrui ». Que dire de la loi du silence qui prévaut encore dans l'entreprise ? Dans les associations contre le harcèlement, on parle de « non-assistance à personne en danger », mais aussi de « collabos ». A « Harcèlement moral stop » on constate une levée progressive mais encore timide du silence. La parole se libère, enfin. C'est sans doute dit autrement ce qu'exprime Dejours : « pour l'heure dans notre société, la critique de la virilité n'a fait que commencer… ».  


 

INTERVIEW "Pour qu'il y ait harcèlement moral, il faut qu'il y ait volonté de nuire"

 

Loïc Scoarnec est le Président de « Harcèlement Moral Stop ». Ce syndicaliste de 54 ans entame sa cinquième année de mise au placard. Pour résister, il y a quatre ans, il créait, avec trois autres personnes, l'association « Harcèlement moral stop ». Aujourd'hui HMS compte plus de 900 adhérents et recevait en 2002 plus de 17.000 appels.

 

Quel est le but de l'association ?

 

Ecouter et conseiller. Nous recevons des appels de demandes de conseils mais surtout énormément de témoignages de souffrance au travail. Nous nous intéressons à l'action sur le terrain, apportons des conseils juridiques, suivons des dossiers jusqu'aux portes du tribunal…

 

Ne commence-t-il pas à y avoir aujourd'hui quelques dérapages dans l'utilisation du terme « harcèlement moral » ?

 

Le risque pourrait être en effet que l'on évoque le harcèlement à la moindre contrariété : refus de congé ou d'augmentation, énervement passager d'un collègue, stress en période de haute activité, etc… Il y a effectivement quelquefois confusion. Aussi avons-nous mis en place des outils, un questionnaire afin d'être certain qu'il s'agit bien de harcèlement moral. Quels sont les facteurs déclenchants ? La victime est-elle systématiquement visée ? Les actes sont-ils répétés ? Car le harcèlement moral s'inscrit toujours dans la durée. Nous nous interrogeons également sur un point qui n'a pas été retenu par la loi : la volonté de nuire.

 

Observe-t-on une accélération du phénomène aujourd'hui ?

 

Il y a eu une véritable accélération dans la deuxième partie de l'année 2001. Nous espérions une décrue pour cette année. Elle n'a pas eu lieu. De plus, ce sont aujourd'hui de nouvelles couches de salariés qui nous contactent. Après l'arrivée en 2002 des premiers cadres moyens, ce sont désormais les cadres supérieurs qui n'hésitent plus à dénoncer des situations de harcèlement : des DG adjoint, des DRH qui refusent de participer aux méthodes de harcèlement que la direction leur impose. Avec les restructurations, les réorganisations, il y a souvent un fauteuil pour deux. Il s'agit alors de dégager un collaborateur. Il y a un véritable durcissement général du monde du travail. Tout à fait nouveau également : l'arrivée des hommes jusque là très minoritaires (10 à 15%). Aujourd'hui nous allons vers un équilibre. Cette prise de conscience - nous l'espérons - devrait entraîner une diminution des suicides « réussis » (qui sont le fait très majoritaire des hommes).

 

« Plus la personne harcelée attend, plus elle se rapproche de la porte de sortie. Il faut agir rapidement ».

 

Y-a-t-il des secteurs particulièrement touchés ?

 

Il y a des secteurs pour lesquels nous tirons la sonnette d'alarme. Il y a plus qu'urgence dans la fonction publique territoriale. La situation est dramatique dans nombre de mairies. Notons aussi les hôpitaux et l'Education nationale. Du ministère au rectorat ou aux inspections académiques, l'Education nationale ne répond quasiment jamais à une demande urgente d'un de ses agents. Le harcèlement est pourtant fréquent. Calomnies, mensonges, faux… Je suivais ce matin le dossier d'une institutrice accusée d'avoir mis le nez d'un enfant dans ses excréments. Une enquête a été diligentée par l'Inspection d'Académie qui se croit revenu au temps de la gestapo. Sans aucune preuve l'instit a été mutée payant ainsi un différend politique avec des parents d'élèves. Quelques cas aussi d'accusation de pédophilie… Dans le privé, vous avez les classiques : la grande distribution, l'hôtellerie restauration, les banques et compagnies d'assurance.

 

Reste-t-il un bon élève dans tout ça ?

 

Un « pas trop mauvais » en tout cas et que j'observe depuis quelques années : le premier employeur de France (plus de 300.000 salariés) : la Poste. C'est à ma connaissance le seul établissement public a avoir eu le courage de regarder le problème en face. Se rendant compte de la gravité de la situation, il a mis en place en février 2002 un protocole (au premier signalement, une enquête est diligentée, des résultats communiqués, des mesures prises).

 

Quelles parades une personne harcelée peut-elle mettre en place pour se protéger ?

 

Plus la personne attend et plus elle se rapproche de la porte de sortie. Il faut donc agir vite. Trois choses à faire : écrire, en parler, ne pas rester seul

1. écrire : nous sommes souvent face à un cas de relations strictement verbales et en tête-à-tête. Autrement dit sans témoin. Il faut donc réaliser un historique, une chronologie des faits. Adresser cet historique au plus haut personnage de l'entreprise. Nous nous sommes rendus compte en effet que le passage par des échelons intermédiaires atténuait très fortement la situation. Envoyer en copie à l'Inspection du travail (afin de laisser une trace s'il y a, un jour, procédure judiciaire). A l'association, nous pouvons donner des exemples de courrier.

2. En parler à sa famille, à ses amis, aux acteurs sociaux, aux assistantes sociales, pourquoi pas au DRH…

3. Ne pas rester seul(e). La personne peut trouver une aide à l'intérieur ou à l'extérieur de l'entreprise. Lutter seul, c'est risquer l'échec. INTERVIEW Y-a-t-il une vie après le harcèlement ?


 

 

Patrick Légeron est médecin psychiatre à l'hôpital Sainte-Anne, à Paris. Il dirige « Stimulus », un cabinet de conseil aux entreprises intervenant sur les problématiques de stress, notamment les effets progressifs et post traumatiques du harcèlement. Il vient de rééditer « le stress au travail » (Poches Odile Jacob)

 

Stress, harcèlement... est-ce qu'on ne confond pas un peu depuis quelques années ?

 

Oui, souvent. Si 30% des salariés, selon des statistiques européennes sont victimes de stress, tous ne sont pas en effet harcelés. Le terme « harcèlement moral » très médiatisé et désormais renforcé par un cadre juridique n'est qu'une forme - sans doute la plus dure - de stress relationnel. Alors stress... harcèlement : ce n'est pas la peste, c'est peut-être le choléra ! Mais les médecins ne confondront pas et ne soigneront pas de la même manière ces maux.

 

Quels peuvent être les dégâts causés par un harcèlement moral ?

 

Tout commence par la perte de confiance en soi, de l'estime de soi. Cet effet, d'ailleurs, déborde de la simple sphère professionnelle : une femme harcelée au travail peut finir par douter de ses compétences de mère de famille par exemple. Apparaissent ensuite les syndromes dépressifs. La personne perd le goût à la vie. Les tentatives de suicides sont alors fréquentes. Enfin, nous observons des syndromes post traumatiques. La personne a vécu des expériences extrêmement dures. Des images fortes (insultes ou humiliations en public par exemple) restent gravées dans sa mémoire. Ces images restent aussi prégnantes que celles d'une personne ayant vécu un attentat, un viol, une prise d'otage. L'ancien harcelé peut, durant des années encore, se réveiller en sursaut, faire des cauchemars, développer des attitudes de méfiance à l'égard des autres...

 

Y-a-t-il une différence dans ce domaine entre hommes et femmes ?

 

Non, pas vraiment. Ceci dit, peu d'études scientifiques ont été réalisées sur le sujet. Les femmes sont plus sujettes aux syndromes dépressifs. Il semble aussi que les formes de harcèlement moral exercées contre les femmes soient plus violentes (harcèlement sexiste et machiste). De même qu'il y a chez les hommes des formes de harcèlement, homophobes par exemple, extrêmement difficiles à vivre.

 

"Il faut passer par la reconnaissance du statut de victime. On ne peut pas oublier le traumatisme, mais il fat continuer à vivre..."

 

Comment dépasser un harcèlement ?

 

D'abord il faut évidemment que la situation de harcèlement cesse. Pendant longtemps c'était à la victime de partir. De plus en plus, c'est le "harceleur" qui se voit condamné. L'entreprise, rappelons-le, a une obligation de sanctionner un "harceleur". La seconde étape est celle de la reconnaissance. C'est d'ailleurs une constante en victimologie. Si cette reconnaissance passe par une condamnation, voire un affichage de cette condamnation sur le lieu de travail ou dans une publication... c'est assurément un plus pour la victime. Mais en tant que psychiatre, nous insistons bien sûr sur le troisième axe qui peut sembler paradoxal : éviter à tout prix que la personne ne s'enferme dans un statut de victime. Il y a une vie après le harcèlement ! Les Anglo-saxons utilisent le terme souvent mal compris en France de « survivant ». On ne peut pas oublier le traumatisme, mais il faut continuer à vivre. Certaines personnes ont gagné juridiquement mais sont totalement détruites psychologiquement. Comment peut-on parler de victoire ? Nous devons aider la personne à dépasser l'événement. C'est toute l'approche psychothérapique. Et dans le cas grave de stress post traumatique ou de dépression, nous ne pouvons pas non plus négliger l'approche plus psychiatrique et médicamenteuse. Un travail psychologique doit commencer le plus tôt possible. 3 associations pour en parler :


 

 « Solidarité, souffrances au travail ». Forum, lois, témoignages

 « Harcèlement moral stop ». 11, rue des Laboureurs, 94150 Rungis Tél. : 01 56 34 01 76 / 06 07 24 35 93 (du lundi au vendredi, de 10h à 20h)

 « Mots pour maux au travail ». Rue des Cailles 67100 Strasbourg. Tél. : 03 88 65 93 88 16

 Portail francophone de la santé au travail ». Le harcèlement moral peut prendre des formes diverses...


 

 Le refus de toute communication

 L'absence de consignes ou les consignes contradictoires

 La privation de travail ou le surcroît de travail

 Les tâches dépourvues de sens ou les missions au-dessus des compétences

 La "mise au placard", les conditions de travail dégradantes

 Les critiques, les sarcasmes incessants

 Les brimades, les humiliations

 Les insultes, les menaces. Livres : pour en savoir plus...


 

 

J'ai un patron psychopathe

L'entreprise barbare, Albert Durieux, Stéphène Jourdain, Albin Michel, janvier 2000. Harcèlement, intimidation, précarisation, mesures vexatoires, mépris... tout est bon pour mettre au pas les salariés. Voyage au cœur des cuisines peu reluisantes de grandes entreprises.

Le harcèlement moral dans la vie professionnelle, Marie-France Hirigoyen, Editions Pocket, septembre 2002. Depuis son premier livre sur le sujet en 1998, les témoignages se sont accumulés. Aujourd'hui l'auteur peut mieux encore mesurer l'ampleur du phénomène. Des réponses concrètes à toutes les questions que son premier livre à suscitées.

Le bouc émissaire, René Girard, collection Le livre de poche, janvier 1986. Réflexion critique sur le bouc émissaire. Un mécanisme reposant sur une illusion persécutrice partagée entre bourreaux et victimes.

Souffrance en France, Christophe Dejours, Poche Seuil, février 2000. Les Français souffrent et se taisent. Spécialiste du travail, l'auteur s'interroge sur ce silence et la banalisation de l'injustice sociale. Comment démonter le processus ?

Le Vampirisme au quotidien, Gérard Lopez, L'esprit du temps, octobre 2001. Proches, conjoints, collègues supérieurs... les vampires sont parmi nous. Mais comment les reconnaître, comment comprendre leur psychologie, comment s'en protéger ?Le harcèlement dans les textes


 

 

 

 

 

 


Me Annie Chaumény est avocate à la Cour d'Appel de Paris, spécialisée en droit du travail.

 

"Tout salarié peut invoquer le droit de retrait si sa santé est menacée".

 

Comment peut-on réagir quand on est victime de harcèlement ?

 

Je conseille aux victimes de ne pas démissionner. Le but du harcèlement étant justement la plupart du temps d'obtenir une démission qui privera la victime de ses indemnités de licenciement, des indemnités ASSEDIC, etc... Il faut savroi qu'il existe en cas de danger imminent pour votre santé ce qu'on appelle le "droit de retrait". C'est le droit, pour tout salarié, de quitter son poste, s'il pense raisonnablement que sa situation de travail présente un danger grave et imminent pour sa vie ou sa santé ou celle de ses collègues (article L 231-8 du Code du Travail). Il ne s'agit pas de démission, mais d'une suspension d'exercice du travail. Aucune sanction ou retenue de salaire ne peut alors être prise à son encontre. Si ce droit a été invoqué ces dernières années par des enseignants quittant leurs cours, par des convoyeurs de fonds ou des chauffeurs de bus se sentant menacés, il demeure peu utilisé. Le risque en effet : se voir accusé d'abandon de poste. Bien souvent les victimes se sentent coupables du harcèlement. Elles ne songent donc pas à « se retirer de leur poste de travail », mais tentent de « tenir le coup » jusqu'à ce qu'elles voient un médecin. Un mauvais calcul souvent : j'ai connu le cas d'une salariée harcelée qui faute d'avoir utilisé son droit de retrait, s'est rendue dans les toilettes et a tenté de se suicider… »

 

Comment prouver le harcèlement ?

 

" C'est le problème, comme celui de toute action en justice. Avec cette particularité que le harcèlement se traduit par des atteintes morales du salarié, pas toujours visibles, matérielles. En droit du travail, la preuve s'établit bien souvent par les témoignages de collègues. Souvent peu facile à obtenir ! C'est pourquoi la loi a tenu à protéger particulièrement ces témoins d'actes de harcèlement moral, au même titre que les victimes elles-mêmes ".

 

Qu'est-ce qui peut constituer des preuves ?

 

Les arrêts de travail motivés par le harcèlement, les ordonnances de médicaments anxiolytiques et antidépresseurs, voire les certificats d'hospitalisations.

Une expertise médicale révélant un état anxio-dépressif, en relation manifeste avec Les agissements de l'employeur.

Les témoignages d'autres salariés ou d'anciens salariés.

Le passé judiciaire du « harceleur » (précédents jugements de condamnation).

Les échanges de courriers, d'e-mails, les notes de toute sorte, particulièrement celles émanant de l'auteur du harcèlement.

Les procès verbaux des Comités d'entreprise et des Comités d'Hygiène de Sécurité et des Conditions de Travail (CHSCT) lorsque ces questions ont été évoquées.

L'avis du médecin du Travail devant lequel de tels faits ont été évoqués.

 

 

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Published by Yann Barte dans CHANGER TOUT, juin 2003 - dans Société
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1 avril 2003 2 01 /04 /avril /2003 00:10

Une fête psychédélique ! C’est la réponse à l’inquiétude planétaire. Face aux menaces de guerre, à la crise... la mode réagit toujours par une gaieté exubérante. C’est donc sur fond de bruits de bottes que 2003 verra une avalanche d’imprimés extravagants, une explosion de couleurs pop. La saison mêlera tout : le XXL à la mini, le chic au sportswear, le pastel au flachy.

 

FDM-avril-2003.gif« Sociologique ! » affirment les tendanceurs et historiens de la mode. Aux temps d'angoisse, les créateurs répondent par une « urgence de beauté » et de joie de vivre. Et quand le moral plonge, les jupes remontent. La mini fait son grand retour.

En savoir long sur la jupe courte

« Mini, mini, mini

Petit, petit, petit

Tout est mini dans notre vie

Mini-moke et mini-jupe

Mini-moche et lilliput... »

(Jacques Dutronc)

La guerre du pétrole aura-t-elle lieu ?

La mini va-t-elle descendre dans la rue ?

C'était les deux grandes questions cette année !

La mini ? Tout le monde l'avait vue sur les podiums et elle semble bien s'annoncer comme la pièce maîtresse de l'été prochain. Chic ou Branchée, en chaussettes, baskets, T-shirt ou collant chair et escarpins, en talons ou en Converse, en bottes ou en ballerines, la mini adoptera tous les styles et sera bien au rendez-vous. On la trouve même enfilée sur un pantalon (comme un ceinturon), basculée sur les hanches !

La saison sera légère : les jupes raccourcissent avec les jours qui rallongent, les décolletés, les talons aiguille et les compensés filent un joli vertige.

La mini inspire et pose question. Certains voient dans sa longueur un indicateur financier. Quand la bourse chute, la jupe... bon, pas très scientifique tout ça ! D'autres accusent plutôt un « jupe courte, idée courte » telle Jacqueline Courreges , l'épouse du grand créateur, pour qui ce retour du vêtement popularisé par Mary Quant dans les années 60 est « un aveu d'échec des créateurs ». Qu'importe, courte, mini ou micro, les jupes seront trapèze, classiques, écossaises, volantes, effilochées, cloutées, gonflées, bariolées, froncées, plissées, coulissées, zippées, sanglées, rayées...

Reste à apprendre les gestes indispensables : s'asseoir sur une chaise sans effrayer le PJD, monter un escalier ou remonter sa chaussette sans faire rougir ses voisins. La mini restera un best seller cet hiver. Conservez-la donc dans vos armoires ! Presque un bandeau ou une large ceinture, la mini mini fait 25 à 30 cm. Et comme le mini aime le maxi, la mini se portera sans complexe avec de l'extra large.

 

XXL et XXS : mariage sous X

 

Osez donc les extrêmes : une mini pour le bas, une chemise à manches chauve-souris ou les filets d'un long pull XXL en maille lurex pour le haut ! Imbrication coquine entre la lingerie et les T-shirt XXL, charmant mariage aussi entre la mini et le blouson qui revient, confortable et porté plus large que jamais.

La saison est libre et en contraste, extra large et tout en jambes : micro robes, mini jupes, mini shorts.

 

Quand la mode s'exprime, elle s'imprime !

 

Impossible d'échapper aux imprimés, ils seront partout. Ethniques, romantiques, nostalgiques, géométriques, calligraphiques... ils seront rayures, pois, pâquerettes, fleurs géantes ou perroquets flamboyants, dragons dorés ou cerisiers en fleurs.

Les mélanges sont de bon ton mais de préférence de même ton. Classez donc vos imprimés par couleurs plus que par motifs. Les « faux unis » sont les plus simples à combiner. Amusez-vous avec les pois, de préférence pas trop gros et sur fond sombre. Essayez le "tie and dye" (à réserver plutôt pour le haut) avec des étoiles, des fleurs...

On se permet tout cette année... ou presque : à moins de vouloir faire hurler d'horreur votre entourage évitez peut-être le figuratif (surtout sur les fesses) avec le géométrique. Pouah ! Jouez des contrastes, des asymétries... Aujourd'hui les imprimés sont plus que de simples décorations : ils participent au vêtement tout entier, créent de nouvelles lignes.

 

Rose bonbon, jaune néon

 

Milan, Paris, New York se sont lassés du noir. L'heure est au brillant, aux tons de fête, aux couleurs heureuses. Le rose bien sur, tous les roses : rose bonbon, lait fraise, beige rosé, rose vif... mais aussi le blanc, candide et pacifique, entre tamisés et luminescents. Le blanc des cotonnades romantiques, crémeux ou vintage, jaunis ou écrus. Les couleurs chair, les beiges poudrés, vanille, perle et les pastels sixtees : vert amande, framboise, parme, nuage, lilas...

Et puis les couleurs 70's, pétaradantes, comme échappées des comic strip ou d'une pochette d'un 45 tours pop. Partout c'est l'ultra couleur jusqu'à l'overdose. Des coloris forcés et agressifs, des fluos toxiques pour conjurer la grisaille.

Les couleurs ont aussi voyagées, venues de terres lointaines : rouge laqué chinois ou tons mandarine, orange, safran, paprika empruntés aux moines bouddhistes. Pour rassurer la planète, inquiète, l'Orient réchauffe la palette.

 

Vent d'est, vent du sud

 

Un vent d'orient a bien soufflé sur les collections printemps été 2003. L'Asie toujours. Chez Balmain , on revisite le kimono japonais, version satin, tandis que les robes cocktails saris défilent chez Valentino dans un décor inspiré de l'artiste indien Anish Kapoor.

Scherrer "enturbanne" les femmes tandis que le jeune Aymeric François les "enrubanne". L'Egypte et ses momies n'est pas loin. Hommage remarqué à la Chine pour Galliano chez Dior. Un pays à l'honneur. Les chinoiseries sont partout : dans les imprimés grosses pivoines de Dior, les blouses Cacharel, les pantacourts en coton de Kenzo Jungle.

 

Le chic tonique

 

Des peignoirs de boxe allongés comme un manteau, des robes dessinées comme des maillots de crawleuse, des gilets cycliste, des blousons courts, des pantalons resserrés... La saison pique aux sports, à tous les sports. On zippe tout. On ajoute des bandes rayées. On marie le blouson à capuche à la jupette. Et on emprunte même aux sports nautiques leurs matières techniques.

 

Le néoprène des combinaisons de plongée, très en vogue dans les années 97/98, émerge à nouveau. Max Mara, Sportmax, Luella Bartley, Versace... tous ont plongé dans la « techno couture ». Des tops aux motifs fonds marins (Balenciaga), des petites vestes zippées (Prada), des mini robes Bora Bora (Vuitton), des blousons à Camelia (Chanel)... Un style - rassurez-vous - plutôt « sport chic » qui ne sent ni l'effort, ni la transpiration. D'ailleurs qu'on aime ou pas, le jogging se portera le soir sur talon haut !

 

Militairement incorrect

 

Le treillis, qui ne cesse de jouer la sophistication, est la pièce forte de cette tendance militaire, souvent en satin, zippé, multipoché, sanglé et porté resserré en bas sur talons hauts.

En coton kaki chez Gap, en satin rose chez Prada Sport, En coton délavé bleu chez Ralph Lauren ou lamé or chez Dior... à vous de trouver le vôtre et le haut qui va avec, léger, féminin, romantique pour des combinaisons « douce violence ». Avec la dentelle et la lingerie, la rencontre est explosive.

 

Do you speak trench ?

 

Tout le monde parle trench. Court, long, brut, satiné, coloré... le trench est là, en technicolor pour Pucci, tout rose pour Bailly, à pois pour Louis Vuitton, métallique pour Tom Ford (la tendance métal déjà observée l'été passé avec les chaussures d'or et d'argent se confirme). Une nouveauté chez Hermès qui fera peut être des petits : le trench à manches et bavolets amovibles.

 

Vertige

 

Et puisqu'il est quasi impossible de faire l'inventaire de toutes les tendances de cette saison extrêmement riche, ajoutons dans un joyeux désordre : les noeuds rigolos, les kimonos, les tricots, le chair et noir en dessous, les talons en bambou, les volants partout, le style bijou, les grandes envolées de mousseline, tout ce qui vient Chine, le bon vieux Marcel accessoirisé de drapés, les soutifs seconde peau et les balconnets, les maillots sophistiqués hyperéchancrés, les chevilles lacées, les débardeurs superposés, les non repassés, les froncés, les satinés, les corsets, le vamp, les sweets amples, les pantalons cigarette, les rubans en fête, les dos nus, les pyjamas dans la rue, les jambières et les tons macarons, la soie et les combinaisons, la saharienne et les jambières, les capuches et la paysanne d'hier, les bleus de travail et les haut fleuris, les crêpes satin et la soie blanchie, les blousons de baseball et le jean's c'est promis.

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, avril 2003

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1 décembre 2002 7 01 /12 /décembre /2002 20:48

Chrono en main, le speed dating débarque en France. Née aux Etats-Unis, cette drague express pour personnes over-bookées prend des allures plus ludiques dans l’hexagone. Le principe reste le même : des tête-à-tête éclairs de cinq à huit minutes pour trouver l’homme ou la femme de sa vie. C’est simple, branché, moyennement romantique, pas toujours efficace. Le Maroc se laissera-t-il séduire ?

 

Aujourd'hui on veut les photos de vacances en soixante minutes, la pizza livrée en une demi-heure maxi et le dernier album de Bowie via Internet en vingt-quatre heures chrono. Pourquoi devrait-on attendre le Prince charmant des années alors qu'il pourrait vous être servi tout chaud en sept minutes pour quelques euros ?

 

Mon Prince charmant, top chrono !

 

Le speed dating est la nouvelle rencontre amoureuse modelée aux lois du marché. En apparence, rien de passionnément romantique. Et après ? A attendre l'hypothétique rencontre sur la plage au clair de lune, on risque tout simplement de se retrouver comme une sèche après la marée basse : seule et encore plus sèche ! Plus on tarde à chercher l'élu et plus il se dérobe. Alors qu'importe si les sentiments sont calibrés comme les œufs ou les poulets en batterie. La vie est courte et l'homme indécis. S'il tarde à arriver, il faut aller le chercher.

 

Gratuit ? Pourquoi gratuit ?

 

22H30. Un bar dans une rue peu fréquentée du XVème arrondissement de Paris. C'est là que je rencontre lors d'une « soirée célibataires », la prêtresse du speed dating. Déborah de Select and Perfect , - rien que ça ! - est la première à s'être lancée en France. Elle est aussi, avec son associé, détentrice de la marque déposée « speed dating ». La concurrence, elle ne veut pas trop en entendre parler. « Elle est bénéfique » se contente-t-elle de dire sans trop y croire. « Ca prouve qu'il y a un marché ». Effectivement, 14 millions de personnes en France vivent hors couple (un logement sur deux à Paris). Une proportion en constante augmentation qui a doublé en trente ans. Turbo dating, 7 minutes, Insolite date, ... Après l'Amérique du nord, le concept fait tâche d'huile dans l'hexagone « Ils veulent uniquement ramasser du pognon » m'explique Déborah, plus laconique que jamais. « Nous on sait pourquoi on le fait » continue-t-elle, tout à coup métamorphosée en sœur Thérésa des relations humaines. Et si les cafés organisaient eux-mêmes ces soirées, sans intermédiaires, ça ne pourrait pas devenir gratuit ? Je lui pose la question. « Gratuit ? Pourquoi gratuit ? ». Je sens que je viens de dire un gros mot. « C'est énormément de boulot à organiser. Chacun son métier, nous faisons de l'événementiel, eux vendent de la limonade ! »

 

Les chaussettes de tennis, c'est rédhibitoire !

 

Je m'installe au comptoir. L'endroit est stratégique pour accrocher quelques témoignages d'adeptes du speed. A ma gauche, un type qui me tourne le dos. Je commande la même chose que lui à une serveuse cubaine qui ne pige pas un mot de français. A ma droite, Karen - c'est ce que m'indique son badge - est en conférence via texto avec son portable. Pas très engageant tout ça pour une soirée solos ! Farid s'approche du bar. Dessinateur industriel, 29 ans, il n'a pas encore rencontré l'amour de sa vie. A défaut il collectionne les copines ici et sur le chat. C'est son 3ème speed dating. Farid avance des arguments statistiques : « en multipliant les rencontres, on a plus de chance, non ? » Imparable. Deux tabourets plus loin, Glawdys qui vient éhontément de me bluffer sur son âge m'explique ce qu'elle supporte difficilement chez les candidats. « Je regarde toujours les pieds, les chaussettes de tennis pour moi c'est rédhibitoire ! » L'amour tient décidément à peu de chose. Un jeune homme veste chemise vient la saluer et échanger quelques mots. « Et puis les mecs qui te tripotent le genou en te parlant comme celui-là, je déteste » me confie Glawdys à l'oreille. Quel univers impitoyable !

Autour de nous des jeunes, la trentaine en moyenne, CSP++, se trémoussent. Des T. shirts blancs « entrez dans le jeu » animent la soirée, sautillant comme des kangourous, avec cet excès agaçant que l'on retrouve chez les G.O. du Club Med, toujours faussement enjoués. Ca sent un peu la « beaufitude » et la bourgeoisie de province fraîchement débarquée à Paris. J'ai la tête grosse comme une citrouille des rengaines de Cloclo et le serveur vient pour la énième fois de m'arroser de bière pression avec son robinet mal réglé. Stop, je rentre.

 

Les règles du jeu de l'amour et du hasard

 

Autre lieu. Autre ambiance. Autre jour. Un bar très cosy du quartier des Halles à Paris. Rideaux rouges, lumières tamisées et une chaleur qu'un esprit un peu tordu jurerait étudiée. Coup de gong, le maître du jeu annonce les règles. « Aucun mail ou numéro de téléphone ne devront être donnés pendant la rencontre ». Les plans de tables (des petits carnets roses) sont distribués à l'ensemble des participants (près d'une cinquantaine). Tous noteront devant chacun des sept prénoms le souhait ou non de revoir la personne. 48 heures plus tard, les participants recevront par mail les coordonnées des personnes ayant également souhaité les revoir. Prêts ? Second coup de gong. Les couples se forment.

 

Shopping sentimental

 

Au quatrième round, je rencontre Jean-François, un habitué de ces soirées. Alors ? « C'est toujours intéressant de discuter avec des gens, même si tu sais que tu ne vas pas les revoir ». Jean-François qui collectionne les « râteaux », teste aussi tous les « speed » parisiens. Il me dresse d'ailleurs un panorama du marché. Les tarifs : « de 10 à 40 euros ». L'organisation : « très variable. Il arrive même qu'on se retrouve seul à un round. Mais c'est difficile de désigner un speed mieux qu'un autre : quand tu rencontres quelqu'un d'interessant dans une soirée merdique... » Jean-François toujours à l'affût, ne perd rien de ce qui se passe autour de lui. « C'est bon t'en a assez ? Je peux retourner draguer ? » Je le libère. La pause sert aussi à cela : rencontrer celles et ceux qui ne figurent pas sur le cahier rose.

 

Le casting de maris, une idée moderne !

 

Isabelle était un peu inquiète en arrivant ici. Elle craignait les questions salaces et les silences. Elle s'est même entraînée sur le chemin en voiture avec sa copine. En cette mi-temps, elle est plutôt rassurée et me fait l'inventaire de ce casting de maris potentiels : « Le 1er : un ingénieur plutot flippant, plein de tics. Il bougeait tellement que j'ai cru dix fois qu'il allait renverser mon verre. Il ne m'a pas laissé en placer une : moi ceci, moi cela... Au 2ème qui avait déjà fait de l'élastique, j'ai proposé un saut en parachute. Pourquoi pas aussi un trek au Maroc ? Ca pourrait devenir un copain. Le 3ème était gentil... trop gentil. Il a commencé à me parler boulot, je l'ai stoppé. Le dernier était très marrant mais cette veste en peau de serpent... (éclats de rire). Vraiment pas mon style ! » Sur son petit carnet, quelques notes : « peau de serpent », « pas mal, à voir »... « Oui je suis de nature optimiste. Je m'emballe tout de suite et puis le lendemain je... bon allez celui-là je le barre ! » Flingué !

 

Je prends, je jette

 

Françoise a dû subir un vrai interrogatoire. « Vraiment trop direct celui-là. Il a attaqué sec : « t'es célibataire ? T'as des enfants ? » En plus il prenait des notes. J'avais l'impression de remplir un questionnaire administratif. Le 2ème, c'était l'écrivain qui se la raconte, le monsieur-je-sais-tout. Beurk ! Je l'ai laissé parler tout seul. Le 3ème a tout de suite affiché la couleur : « je suis cadre ». Curieux tous ces hommes qui se définissent d'abord par leur statut, leur boulot. Moi je m'en fous je cherche pas un portefeuille ». C'est un fait, les hommes sont beaucoup plus tendus, « coincés » diraient certaines. A les observer, quelques-uns semblent même se rendre à un entretien d'embauche. Les filles, elles, plus décontractées, viennent davantage pour le jeu. A défaut du grand amour, elles partiront avec une nouvelle copine. Car elles échangent entre elles et se refilent des tuyaux. Françoise jauge un serveur derrière le comptoir très occupé à revisser le percing de sa langue. « Celui-là, il est vraiment pas mal ! »

 

Fin du 7ème round

 

Sophie, 26 ans, s'est faite psy pour 7 minutes. « Il était hyper stressé. Il m'a parlé que de son boulot, mais je pense que ça lui a fait du bien. Il dormira mieux ce soir ». Si les 7 minutes passent généralement vite, elles peuvent quelquefois aussi être un maximum. « Je n'en ai coché que deux, sans enthousiasme. En plus on était sous les lampes rouges, on avait l'impression de griller comme des saucisses ! » Je retrouve Isabelle toute guillerette : « j'ai rencontré un Guillaume copain de Simon (montrant de la tête un type en face de moi). Ma copine a aussi flashé sur lui. On va se faire un dîner à quatre. C'est super ! A moins qu'il change d'avis... parce qu'il a l'air hyper branché par la blondasse là, ça m'énerve ! »

 

Rencontres-au-maroc.com

 

Le Maroc se laissera-t-il séduire par ces nouvelles rencontres amoureuses ? A moins de laisser papa et maman tout décider, il semble de plus en plus impossible de faire l'impasse sur l'aspect actif et volontaire de la recherche de l'âme sœur. Internet a donné là un véritable coup de booster à la rencontre et "ringardisé" les méthodes de rencontres plus traditionnelles. Même les agences matrimoniales qui ont le vent en poupe au Maroc pourraient se voir détrôner face à l'efficacité incomparable du net. Le Marocain est chateur, on le sait. Il ne méprise pas non plus les petites annonces : il est présent sur toute la toile, de Marweb à Casanet. Alors le speed ? Peut être pour le jeu. En matière de lien social, le Maroc a encore des ressorts. Mais est-il vraiment à l'abri demain des risques des rencontres zapping ?

 

Car nous entrons peu à peu et non sans risque dans l'ère de l'amour sur mesure, sur catalogue. Plus le temps de s'arrêter. L'illusion de pouvoir trouver l'homme ou la femme parfaite est réelle. Imaginez, un chat avec plus de 700 personnes, mini CV, photo, voix sur IP et même webcam. Plus qu'à faire son marché ! Malgré l'avènement des communications, les relations humaines n'ont jamais été aussi superficielles. Sept minutes finalement ce n'est pas si mal : d'après une étude, la durée moyenne des relations humaines serait de quatre minutes !

 

Il n'y aura jamais d'amour sans risques. Le risque de la rencontre et, par de là, celui de la passion. Il faut risquer de se perdre, risquer de se mettre en danger en s'abandonnant à celui qui ne vous aimera peut-être pas. La rencontre est ce moment d'ouverture maximale. Il faut aimer l'aventure de la rencontre. Alors, tout devient possible.

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, décembre 2002

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1 décembre 2002 7 01 /12 /décembre /2002 00:19

Ras le bol des petits caïds qui font la loi, des interdictions de sortir imposées par les grands frères, des mariages forcés, de la violence machiste ! Alors que les féministes traditionnelles ont déserté les quartiers, les femmes des cités reprennent le flambeau. C’est bien à la naissance d’un nouveau mouvement féministe que nous assistons en France.

 

« Pour beaucoup d'entre nous, la parité en politique a eu autant d'effet que l'annonce des soldes chez Hermès ». Ainsi les femmes des quartiers disent-elles le fossé existant aujourd'hui entre la réalité de leur quotidien et les préoccupations des féministes traditionnelles qui depuis quelques années n'ont adopté que les positions les plus réactionnaires et moralistes. Des idées sans corps, une idéologie pure et dure qui s'est perdue dans une guerre de sexe et un ordre moral féministe qui a rejoint par bien des égards celui des intégristes.

 

Alors que ces vingt dernières années la condition générale des femmes s'est améliorée en France, avec les lois sur la contraception, l'IVG, l'égalité professionnelle, les congés pour les pères… la situation des femmes des cités, elle, s'est scandaleusement dégradée. A des années lumières de ce « féminisme d'élite » qui accapare l'attention des médias - ce « truc de bourgeoises » accusent certaines - un féminisme de terrain est né, sur le terreau fertile de l'urbanisme concentrationnaire, des HLM et des tours lépreuses des banlieues.

 

C'est un constat : pouvoirs publics, journaux, politiques ne conjuguent la banlieue qu'au masculin. « Nous n'apparaissons que de temps à autres, gentilles, réussissant bien à l'école ou à l'atelier cuisine préparant les repas de la fête du quartier. Silence sur nos vies, sur celles qui ont fugué, qui font le ménage du matin au soir, qui se cachent pour aimer ou se retrouvent maman à peine sortie de l'enfance ! ». Dans les ghettos, les femmes sont les premières victimes et le climat y est devenu détestable.

 

Pas de quartier pour les machos !

 

Ces jours-là, la parole s'est libérée. C'était les 26 et 27 janvier 2002, lors des premiers « Etats généraux des femmes des quartiers ». 250 femmes venaient de toute la France dire leur ras le bol de la violence verbale, du viol modernisé en « tournante », du frère chien de garde et garant de l'honneur de la famille et de la réputation de la cité, du poids des tabous, du peu de dialogue familial, de la misère sexuelle des quartiers et de la désertion des pouvoirs publics qui ne financent plus que des « activités couscous » et laissent fleurir une kyrielle d'associations s'inscrivant dans l'idéologie intégriste ! Toutes dénonçaient la double oppression : celle de la famille d'abord, crispée sur des traditions qui n'ont quelquefois même plus cours dans les pays d'origine, mais aussi celle d'une société qui enferme et ghettoïse. Les témoignages ont été consignés dans un livre blanc, assortis de propositions : la création de centres d'urgence pour les femmes victimes de mariages forcés, un dispositif légal imposant aux consulats français de protéger et rapatrier en métropoles les résidentes françaises mariées de force à l'étranger, l'éducation sexuelle et civique pour tous, la reconnaissance des associations de femmes, etc… Le silence et l'isolement, principales sources d'oppression, étaient ainsi rompus. Enfin.

 

C'est le fruit d'un travail de longue haleine, initié en 1999 avec les Etats généraux locaux, fédérés par les « Maisons des Potes » et boosté avec la campagne des élections présidentielles et législatives, en avril/mai/juin 2002. « Ni putes, ni soumises ». C'était l'intitulé, très clair, du manifeste des femmes des quartiers envoyé à tous les candidats aux élections présidentielles. Il s'agissait d'alerter, vite. Quelques réponses à droite comme à gauche, rien de concret. Mais quelques faits divers allaient encore réveiller les médias : le phénomène des « tournantes » que l'on découvrait, quelques balles perdues, des gamines brûlées à l'acide, un lycée qui saute, des policiers et pompiers caillassés… 90, les années régression

 

Dans les années 80, les « grandes sœurs » ont commencé à conquérir un peu de liberté. C'était l'époque du mouvement beur. Tout s'est effondré dans les années 90 avec le chômage de masse, la montée du fondamentalisme et du repli communautaire. La dérive des quartiers en effet n'est pas due aux seuls effets de la crise sociale. Les mouvements intégristes ont très fortement aggravé les choses. Tandis que les pouvoirs publics désertent les quartiers, des associations à caractère social ou culturel d'obédience islamiste prennent racine dans toute la France. Ces islamistes « recrutent » avec une inquiétante efficacité. Et comme les petits caïds ou dealers, « ils paradent même quelquefois auprès des élus ou siègent dans les comités de prévention de la délinquance », comme le dénonçait récemment Malek Boutih, président de SOS Racisme. « Les associations de femmes sont beaucoup moins infiltrées que celles des hommes » explique Latifa (Bobigny) « mon père n'a par exemple jamais voulu emmener mes frères prier avec lui. Il sait que ces imams organisent des voyages en Afghanistan. Beaucoup de jeunes de mon quartier sont partis la bas... »

 

En voile ou en survet

 

Le climat entre garçon et filles s'est considérablement dégradé. La séparation est de plus en plus réelle et les éducateurs reconnaissent qu'il devient impossible de proposer des activités mixtes. La mixité dans les écoles est même remise en question. « Il y a 20 ans, sans être extraordinaires ou très intimes, nos relations avec les garçons étaient plus simples, plus cordiales. Il n'y avait pas cette suspicion, ces regards sales ou inquisiteurs qui vérifient tout de suite si votre jupe est à la bonne longueur » se souvient Hadjila, 39 ans, de la cité de l'Etoile à Bobigny (93) « Tout s'est détérioré depuis ». Sifflets, insultes, attouchements… Pour éviter ces agressions, les filles se déplacent en bande, rasent les murs, portent quelquefois le voile comme une armure ou le survêtement informe et masculin qui couvre tout, efface tout signe de féminité. Car s'habiller en fille, c'est bien souvent être immédiatement classée comme « pute ». « Avant, seules nos mères portaient le foulard, par tradition ou pour des raisons pratiques essentiellement. Aujourd'hui de plus en plus de filles le portent, la plupart pour qu'on leur foute la paix ».

 

Respect ou résignation ?

 

Hanane, 24 ans, de la cité Balzac, à Vitry-sur-Seine (94) confirme cet « apartheid » entre les sexes. « Ici, c'est les filles d'un côté, les garçons de l'autre. Les relations sont quasi inexistantes. Les mecs ne peuvent parler qu'à des personnes qui leur sont égales et pour eux les femmes sont inférieures. Traîner avec des filles, c'est se rabaisser. Les mecs ici se prennent pour des rois. Personne ne doit les déranger. Ils ont peur de tout ce qui est étranger à la cité. Mais ils ne sont heureusement pas tous comme ça. Les médias généralisent. Malheureusement l'histoire de la petite Sohane retrouvée brûlée vive dans une poubelle, il y a quelques semaines, a terni l'image de ma cité. Vraiment déplorable... ». Toutes ces contraintes, les jeunes filles finissent souvent par les intégrer. La résignation, la soumission est un apprentissage de tous les jours. On ne la perçoit même plus. D'ailleurs on l'appelle « respect », un mot qui revient sans cesse dans la cité et qui est bien souvent dans la bouche des jeunes filles synonyme de négation de soi, précisément un manque de respect envers soi : « s'habiller discret par respect aux mecs », « rentrer tôt par respect aux parents »...

 

Et puis, fort heureusement, il y a celles qui se rebellent ou qui s'assument simplement. « Je n'ai jamais demandé de permission », explique Fatiha. « Ma technique : je crie et passe chez moi pour quelqu'un qu'on ne contrôle pas. Mon père préfère faire l'autruche et ma mère après avoir essayé de me culpabiliser, attendant encore debout lorsque je rentrais à 3 heures du mat, a bien fini par cesser. Quant à un de mes frères qui a voulu s'immiscer dans ma vie à propos de mes sorties, je l'ai vite remis à sa place. Aujourd'hui nous avons des échanges beaucoup plus intéressants sur nos sorties justement : les films que j'ai vus, les concerts... »

 

Machiste, la banlieue est aussi violemment homophobe. Et quoi d'étonnant ? En méprisant l'homosexuel, l'homme qui se dégrade en femme selon les machistes, c'est toujours le mépris de la femme qu'ils font éclater au grand jour. Le machisme, l'absence de mixité accroît encore la misère sexuelle, engendre agressivité, mépris, refoulement, violence. Ce sont assurément les femmes immigrées, de tous âges, les plus vulnérables. Lori Mihalich, une Américaine, a consacré une recherche sur la violence exercée contre ces femmes en France. Elle voit plusieurs raisons à cette vulnérabilité « Beaucoup de ces femmes viennent de pays où les inégalités de sexe sont institutionnalisées dans la tradition et les statuts. De plus, elles connaissent un isolement encore renforcé par le fait que nombre d'entre elles parlent mal le français et ne travaillent pas. L'absence de statut de résidence autonome les fragilise encore : en quittant leur mari, elles risquent une reconduite à la frontière. Enfin, en reconnaissant les codes de statuts personnels des pays d'origine, la France a créé une véritable inégalité entre femmes françaises et maghrébines et une beaucoup plus grande vulnérabilité pour ces dernières ».

A Vitry comme à Kaboul

 

Sexualité et cité, un vrai tabou ! D'abord l'attention a été portée sur l'inceste puis la pédophilie et enfin le phénomène des « tournantes » avec des témoignages effroyables. Ce phénomène, disons-le, n'est pas réservé aux seuls ghettos, de même que le viol n'est pas une spécificité sociale, l'actualité nous le montre tous les jours. Dans les cités, quelques voix se font entendre et dénoncent : des victimes, comme Samira (« Dans l'enfer des tournantes », Editions Denoël) mais aussi des éducateurs, des enseignants ou ce proviseur (dans le livre blanc) : « deux de mes élèves sont morts la même nuit. Ce soir là des copains étaient venus chercher ce garçon de 15 ans, ils organisaient une tournante dans un baraquement pas très loin. Le garçon connaissait peu ces mecs qui étaient d'un autre quartier, mais il les a suivis. Quand ils sont arrivés sur les lieux, le viol avait déjà commencé. Et c'était sa sœur de 13 ans. Alors il a perdu pied. Il est parti prendre l'arme de son père. Il est retourné sur place et a tiré sur tout le monde : sa sœur en premier, les autres ensuite pour enfin retourner l'arme contre lui ».

 

Le retour du drap « pur vierge »

 

La virginité doit être préservée à tout prix. Un peu tombée en désuétude, cette nécessité impérieuse de la virginité revient en force. Sur le net, les forums santé sont inondés de demandes d'information concernant la réfection de l'hymen, témoignant de cette préoccupation obsessionnelle chez les jeunes femmes. Dans les banlieues, le drap nuptial ensanglanté de la fille livrée « pure vierge » pour le mariage, sacrifiée sur l'autel de l'honneur, est ressorti. Une tradition pénible pour les deux partenaires, vérification de la virginité d'un coté, de la virilité de l'autre et transformation à coup sur de la nuit de noce en véritable calvaire !

Alors les filles s'arrangent pour rester vierges, le « redevenir » ou se cachent. Elles couchent dans les hôtels Formule 1 ou sur les banquettes arrière des voitures. Pour se ménager quelques espaces de liberté, elles vivent souvent dans le mensonge. Une nécessité. Car beaucoup de filles souhaitent éviter la rupture qu'elles sauraient alors inévitable avec la famille. « Elles sont poussées à une véritable schizophrénie » constatent en choeur les associations de femmes de quartiers.

 

Et puis il y a le mariage « arrangé » ou « forcé » - rappellons-le - totalement contraire au code civil français qui ne reconnait le mariage que dans le « consentement certain » des deux époux. Il s'en produit tous les jours en France. L'alerte avait été donnée en 96 par des assistantes sociales scolaires. Certaines associations sont débordées au début de l'été, avec le retour au pays. Des jeunes filles maliennes, turques, maghrébines... s'échappent, demandent du secours. D'autres cèdent sous les pressions de toute la famille ou parce qu'elles sont au pays confisquées de passeport. Il est terrible de constater que les mères sont souvent complices. Et c'est un fait général constaté que soumises à la loi de la jungle de la cité, les femmes ne sont pas toujours solidaires entre elles. Certaines jeunes filles mêmes choisissent de singer les garçons, leur langage, leurs manières, prêtes à tout, même à faire avec eux « la chasse aux salopes » pour se faire accepter.

 

A contrario, « beaucoup de jeunes garçons de quartiers tentaient de se battre de l'intérieur pour faire changer les choses » avait remarqué la Fédération des Maisons des Potes lors de la préparation des Etats généraux. « Pas facile pour eux, à cause du regard, des réflexions du type « si t'aides ta sœur, t'es pas un homme »... Notre association leur a donné un cadre et plus de force pour continuer ».

 

On peut regretter en France un manque de reflexion collective parmi les féministes. C'est que le mouvement est divisé. Entre les militantes de la première heure qui refusent toujours de pactiser avec le sexe masculin et ces nouvelles associations en gestation dans les cités, il y a un gouffre autant dans la stratégie que dans les préoccupations. Et si les femmes des quartiers avaient plus à attendre de la solidarité des « grands frères », des hommes « éclairés » que des féministes telles que « les Chiennes de garde »... ? Car c'est bien aussi d'harmonie entre les sexes dont il est question. Le terme même de « féminisme », aujourd'hui péjoratif en France, s'en trouverait réhabilité.


 

« Nous voulons casser les ghettos pour l'émancipation de tous »

 

Fadela Amara, 37 ans, française née de parents kabyles est présidente de la « Fédération nationale des Maisons des potes » à l'origine des premiers « Etats généraux nationaux des femmes des quartiers » en France.

 

Pourquoi ces Etats généraux ?

 

Nous sommes partis d'un constat : la dégradation inquiétante du statut des femmes dans les quartiers. Nous avons travaillé sur la violence, la sexualité, le poids des traditions et de la religion, l'éducation, l'insertion sociale et professionnelle. Enfin, nous avons lancé la pétition « ni putes, ni soumises » et créé un manifeste de revendication que nous avons envoyé à tous les candidats aux élections présidentielles (extrême droite exceptée). Certains partis nous ont dit prendre en compte nos revendications. Nous attendons de voir...

 

Les filles des cités ont quelquefois un discours très dur sur les féministes. Partagez-vous ce regard ?

 

C'est un constat amer que nous avons fait : les féministes classiques ont globalement déserté les quartiers. Il n'y a plus guère que le Planning familial qui continue un travail sur le terrain. Nous sommes cependant partie prenante des revendications de ces féministes. Elles restent nos « grandes sœurs ». Notre mouvement n'est pas construit contre elles, pas plus que contre nos pères, nos frères, ni même la religion (mais contre une interprétation et une instrumentalisation de celle-ci). Je suis moi-même musulmane praticante.

 

Peut-on vraiment parler de régression de la situation des femmes dans les quartiers ?

 

Tout à fait. Dans les années 80, je faisais partie du mouvement « beur ». J'ai participé à la marche et aux nombreux débats sur nos conditions de vie. Nous commencions à avancer. Le mythe de la virginité, thème récurrent et central, était en recul. Depuis il est revenu en force et nous avons assisté partout à une régression de nos libertés fondamentales : sortir, se déplacer, avoir des relations. La politique de logement, de « ghettoïsation », le chômage de masse ont encore aggravé les choses. Parallèlement, les rapports sociaux hommes femmes se sont durcis. C'est désormais la loi du plus fort qui prime. De plus, ces dix dernières années, les pouvoirs publics, pourtant maintes fois alertés, ont laissé se développer des courants intégristes, des prêches. A la question du statut des femmes, se greffent les discriminations sociales, ethniques... Autant de facteurs de violence.

 

Peut-on dresser un petit inventaire des problèmes que rencontrent ces femmes ?

 

C'est d'abord bien souvent, y compris pour les femmes de souche française, la violence physique, voire même - on en parle plus rarement - le crime. C'est plus généralement le manque de liberté, mais aussi la discrimination à l'emploi du fait de résider dans un quartier qui a mauvaise réputation. Ce sont les mariages arrangés dont sont également victimes de jeunes garçons. C'est encore et toujours la question de la virginité...

 

Qu'en est-il de l'accès à la formation ?

 

Longtemps, nous avons eu le mythe de la fille bien intégrée socialement qui a fait de longues études. Elle faisait la fierté des familles, notamment des pères. Aujourd'hui, et depuis une dizaine d'années, nous sommes dans le cadre inverse. Nous voyons de plus en plus de filles sorties de l'école, à qui on impose un mariage.

 

Quels sont vos ennemis déclarés ?

 

Les fondamentalistes, les intégristes, les communautaristes et l'extrême droite alliée objective sur la question du statut de la femme. Je ne crois pas à l'organisation sociale communautariste à l'anglo saxonne. Nous appelons de tous nos vœux la République métissée.

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, décembre 2002

 

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1 avril 2002 1 01 /04 /avril /2002 21:21

“Soyez vous-mêmes et vos bébés seront les plus heureux du monde… et vous aussi”. C'est en substance ce qu'exprime aujourd'hui la littérature “pratique” à l'usage des mères, dénonçant la trop longue dictature de la maman irréprochable. On cesse désormais de culpabiliser la mère à chaque bobo, à chaque bouton, à chaque colère du petit. Les manuels dédramatisent et prônent un retour au “rester soi-même”, au bon sens, à la simplicité. La mère a enfin aujourd'hui le droit de ne plus être parfaite.

 

La mère est une sainte, douce, aimante, enveloppante, consolante, dévouée, corps et âme. Elle apaise tous les chagrins du monde. Elle stérilise les biberons du petit encore plus de six mois après sa naissance tout en préparant le tajine de l'aîné, elle repasse les chemises en relisant les devoirs du gamin. Elle se sacrifie jusqu'à dix-huit heures par jour jusqu'à en oublier qu'elle a eu, elle aussi, un jour, des envies…

 

Des siècles d'endoctrinement

 

Durant des siècles, des manuels sur l'enfance, la maternité, sont venus secourir, soutenir mais aussi inquiéter et culpabiliser des mères. Des manuels, il y en avait pour toutes les écoles de pensée éducative. Les conseils ne valaient souvent guère mieux que ceux de la voisine ou de la cousine. Cette littérature ne s'était pas encore enrichie de l'apport des sciences humaines : psychologie des sciences de l'éducation, psychanalyse… et des quelques grands noms qui les ont marquées : Françoise Dolto, Jean Piaget, Maud Mannoni… Aujourd'hui, le ton est plus sérieux, même si dans quelques ouvrages, le bain de bébé s'apparente à une entreprise aussi compliquée que le démontage d'un avion de chasse. Le ton est aussi à la déculpabilisation. Car la mère est souvent victime de cette représentation sentimentale et idéale de la maternité qu'elle a depuis l'enfance. Elle nous en offrait déjà une illustration par ses jeux de poupée, de dînette, ou de papa maman. Et la voici aujourd'hui esclave des sacro-saints principes de l'éducation, victime des siècles de discours moralistes sur le rôle de la mère. Paradoxalement, ce sont les mères les plus maladivement dévouées qui culpabilisent le plus. Vous en connaissez sûrement. Peut-être même vous reconnaissez-vous. Ces mères sont obsédées par le "mal faire". Elles vont consulter médecin et parfois chouafa à chaque petits maux bénins du gamin (on sait jamais). Elles prennent méthodiquement des notes sur des petites fiches à chaque "matinée conseils" de Médi 1 et savent tout des réactions allergiques du lait à l'otite moyenne aiguë du nourrisson. Elles dévorent toute la presse féminine à l'affût de conseils et sont, bien sûr, les plus friandes des guides. A chaque geste de la vie quotidienne avec le bébé, un livre. Elles visent la perfection et s'angoissent toujours de ne pouvoir l'atteindre. Elles n'en font jamais assez. Elles se donnent toujours plus, jusqu'à s'oublier elles-mêmes.

 

L'édition à l'écoute des mères

 

L'édition a très vite pris conscience de cette angoisse des mères et de leur intérêt pour l'éducation. Depuis des siècles, des manuels et des écoles s'affrontent. Peut-on donner la fessée ou doit-on définitivement bannir cette pratique ? Peut-on laisser un "doudou" à son petit, sans risque vingt ans plus tard de voir son grand benêt avec une peluche ridicule, comme un ado de Loft Story ? Une mère prétendait qu'il ne fallait jamais rien montrer à un enfant de deux ans de peur qu'il ne soit trop stimulé et que le sang nécessaire à la croissance de ses dents ne se porte à son cerveau. Une autre prétendait qu'il ne fallait jamais câliner un enfant. Une petite tape sur la tête ou une bonne poignée de main était bien plus favorable à son développement. A chacun ou chacune ses recettes. Et en matière d'éducation, les plus belles âneries ont été écrites jusqu'aux plus involontairement "criminelles" (la position ventrale du coucher du bébé par exemple, vraisemblablement responsable de bien des morts du nourrisson). Les manuels n'ont sans doute jamais été aussi florissants que depuis la période où la psychanalyse a pris naissance (fin du XIXème siècle). C'est aussi la période où les femmes ont voulu devenir des éducatrices et s'occuper de leurs enfants. L'histoire nous révèle que l'idée d'attachement et la position éducative de la mère est finalement assez récente. La mortalité infantile était telle qu'il valait mieux ne pas trop aimer ses enfants…

 

Bébé, mode d'emploi

 

Perplexe, La mère regarde son ventre arrondi, comme si elle couvait un Alien. Mais comment ça marche ? Les guides sont alors là pour l'informer, la rassurer. "Les guides sur l'éducation constituent une très grande part de nos ouvrages, environ 1/6ème de nos poches", constate Anne Schapiro-Niel des Editions Marabout. "La thématique mère dans l'édition est en hausse constante en ce moment sur le marché ". Chez cet éditeur, en effet, comme chez bien d'autres, les livres pour la jeune mère sont légions : "Le Petit Livre de la jeune maman : les années Biberon" de Véronique Feydy (2000), "Le guide des mamans débutantes" (1999) ou "Le livre de bord de la future maman " (2000) de Marie Claude Delahaye qui fait un tabac. Comme toutes les collections ressources humaines ont leurs manuels "CV gagnant" ou "rédiger une lettre de candidature", toutes les collections de guides "éducation" ont désormais leur ouvrage pratique à destination de la jeune maman. Ce sont les indémodables !

 

Déculpabilisation

 

C'est le mot d'ordre depuis quelques années des livres actuels à l'usage des mères. Dans "L'amour en plus", l'historienne Elisabeth Badinter lance un pavé dans la marre. L'amour maternel relève-t-il de l'instinct ou du comportement social ? La question fait débat. L'auteure écrit : "L'amour maternel est infiniment complexe et imparfait. Loin d'être un instinct, il est conditionné par tant de facteurs indépendants de la "bonne nature" ou de la "bonne volonté" de la mère qu'il faut plutôt un petit miracle pour que cet amour soit tel qu'on nous le décrit". Le mythe de l'instinct maternel, aliénant et culpabilisant pour les femmes et "ravageur pour les enfants", tombait enfin. La forme même des ouvrages est à la déculpabilisation. Le ton change. On adopte plus facilement l'humour. On fait aussi appel à des dessinateurs humoristiques. L'éditeur Vent d'Ouest lance même une collection de guide en bande dessinée "Le guide de la jeune mère en BD" sorti il y a deux ans. Toutes les questions sont abordées : l'échographie est-elle traumatisante ? Faut-il choisir l'accouchement sans douleur ou sous l'eau ? Doit-on appeler son enfant Elvis ou Napoléon ? A qui ressemble bébé ? Comment faire roter bébé ? Pourquoi a-t-il les fesses si rouges ? La morsure de bébé est-elle venimeuse ? Et faut-il vraiment en faire un autre ? Déculpabilisation aussi de la mère au foyer. Il ne s'agit pas pour ses auteures de s'ériger en modèle à suivre (au risque de cautionner une régression antiféministe) mais de mener plus loin les acquis féministes vers de meilleures conditions d'accompagnement des enfants et de partage des rôles parentaux. Dans "Oser être mère au foyer", Marie Pascale Deplancq Nobécourt parle de ces mères ignorées des statistiques, vues quelquefois comme des traîtresses à la cause des femmes. Le ton est en effet quelquefois militant, revendicatif.

 

Comment ne pas être une mère parfaite

 

"Toute mère sacrifierait sa vie pour son enfant… Bon d'accord, ce n'est pas faux. Je suis une mère, et moi aussi, je sacrifierais ma vie pour mes enfants. Mais je ne vois pas pourquoi je le ferais tous les jours". Le ton est donné. Dans "Comment ne pas être une mère parfaite" (Editions Pocket, 1996) Libby Purves envoie valser l'antique "Pueri-Culte". "S'il est normal de veiller à ce que le nourrisson ne meure pas de faim et ait des couches propres, il n'y a en revanche, aucune raison de rester cloîtrée chez soi". Ces nouvelles auteures entendent bien déboulonner cette statue de la mère parfaite. Catherine Serrurier est de celle-là. Partant de son expérience de thérapeute et de son vécu familial, dans "Eloge des mauvaises mères" (Hommes et perspectives, 1992), elle renverse l'image traditionnelle de la mère. C'est qu'on s'est rendu compte également des désastres engendrés par le stress et la peur de ne pas être une mère sainte. Une angoisse si communicative qu'elle est aussi l'objet de toute une nouvelle littérature : "Maman j'ai peur. Mères anxieuses, enfants anxieux ?" (Editions J'ai Lu, 2002). Jean-Luc Aubert et le Dr Christianne Doubovy posent la question. "Comment ne pas élever des enfants parfaits", "Comment ne pas être une famille parfaite"… En matière d'éducation, la perfection est un mythe, une tyrannie de plus en plus dénoncée. La mère parfaite serait celle qui n'élève jamais la voix, sourit toujours. Elle s'oppose à la vraie mère, celle qui soupire d'épuisement, dit "merde" quelquefois, oublie le biberon dans la casserole. La mère parfaite n'existerait-elle que dans les livres ? Même plus !

 

Mais qu'est-ce qu'une bonne mère ?

 

C'est l'éternelle question de tous ces manuels. Le célèbre pédiatre et psychanalyste anglais Winnicott, à l'origine de bien des réflexions actuelles sur le rôle de la mère, disait déjà que la bonne mère était celle qui était tout juste "suffisante" : "The good enough mother." Auteure du "mystère des mères", La psychanalyste Catherine Bergeret-Amselek, qui travaille depuis longtemps sur le concept de "maternalité", le confirme : "Être une bonne mère, c'est essayer de faire le mieux qu'on peut avec ce qu'on est. C'est-à-dire ni trop, ni pas assez. Trop, c'est empêcher l'enfant de grandir et d'avoir un espace pour désirer, et pas assez, c'est le faire tomber dans un trou dépressif". La mère continue à susciter débats et interrogations. Mais c'est plus généralement la question de la parentalité qui s'affiche aujourd'hui désormais dans les essais. Le père fait aussi son entrée. On obtient 711 titres d'ouvrages en tapant le mot "mère" sur le site d'Amazon (une des plus grandes librairies en ligne) ! Combien pour l'équivalent masculin ? 1231 ! Plus encore que le mot "femme". Les questions tournant aujourd'hui autour de la parentalité, du partage des rôles et du père, sont désormais au cœur d'une réflexion nouvelle. Pour les hommes, l'exigence d'être un "père parfait" n'existe pas. Et pour cause : "père", c'est une notion encore trop neuve. En revendiquant leur rôle de père, les hommes allègent les mères du poids de cet idéal terrifiant de "mère parfaite". Tout le monde y gagne. Est-ce vraiment si difficile d'être mère ? Allez, pas tant que ça ! Un dernier petit conseil de Libby Purves pour vous prouver, s'il est besoin, qu'être une mère n'est pas si compliqué : "Quand vous êtes épuisée, mais que vous avez le sentiment que vous devriez jouer avec le bébé, sentiment qu'il partage aussi, couchez-vous par terre sur le ventre et laissez le bébé vous grimper dessus. Il adore ça, et c'est peu contraignant pour vous (…) Mon fils prétend que je suis une locomotive qui a eu un grave accident (…). Pour ma fille, je suis un cheval. Et moi, je m'imagine sur une plage de Corfou. On est tous les trois contents".

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, avril 2002

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1 avril 2002 1 01 /04 /avril /2002 21:03

Le 13 septembre, Aïcha El Wafi découvreà l'écran la photo de son fils : Zacarias Moussaoui, premier inculpé dans les attentats de New York. Depuis Aïcha se bat. Elle multiplie les déclarations pour obtenir un procès équitable. Son enfant risque aujourd'hui la peine de mort. L'Etat français, lui, semble se désintéresser de son sort. Sur les hauteurs de Narbonne, Aïcha nous reçoit chez elle. Devant un étalage de coupures de journaux et du thé à la menthe, elle nous dit sa souffrance et sa révolte.

 

" Je voyais la tête de mon fils entre les deux tours qui s'effondraient J'avais mes tripes qui me faisaient mal "

 

 

Où en êtes-vous aujourd'hui ? Y a t il eu du nouveau dans l'affaire de Zacarias ?

 

Rien. Je suis passé en Amérique pour le voir, voir où il se trouve et aussi comment fonctionne le système juridique américain. Il était à New York. Il a été transféré en Virginie. La raison c'est qu'en Virginie, il y a plus de condamnations à mort que dans tout autre Etat américain [1]. C'est pour ça. Pour mettre la peine de mort sur sa tête ! Il a donc changé de prison, d'avocats (des avocats commis d'office). Le premier ne s'est même pas intéressé à lui. Il lui a simplement dit qu'il était " condamné d'avance ". Je comprends pourquoi mon fils ne veut plus parler…

 

Vous ne l'avez pas vu, pourtant. Que s'est-il passé ?

 

J'ai demandé à voir mon fils. Le procureur m'a dit que c'était possible mais en présence d'un agent du FBI qui devait écouter, même enregistrer la conversation... " Une violation du droit de la défense " m'ont dit les avocats. Le procureur voulait aussi m'interroger. Moi je ne voulais pas. Les avocats m'ont déconseillé de voir mon fils. Ils m'ont dit que cela pourrait se retourner contre lui à cause de risques de mauvaises traductions. Alors, je ne l'ai pas vu. Aujourd'hui je le regrette. Je voulais juste le protéger…

 

Quels contacts avez-vous eu avec votre fils ?

 

Aucun. J'ai envoyé trois lettres avec accusé réception. On m'a dit qu'il n'avait rien reçu. Lui aussi m'a envoyé trois lettres. Je n'en ai reçue qu'une. Il était alors encore dans l'Etat de New York. Je ne sais pas qui fait barrage… J'ai écrit au gouvernement français la première fois pour lui adresser un courrier à travers le consulat. Je n'ai jamais eu de réponse. J'ai envoyé une lettre avec une photo de moi et les petits (sortant une lettre). Rien de spécial. Que des mots de gentillesse. On m'a retourné la photo et ils ont pris la lettre.

 

La diplomatie française vous a-t-elle aidée ?

 

Elle n'a pas bougé du tout ! Elle parle de tout le monde, sauf de mon fils. Pour les ressortissants français arrêtés, ils ont envoyé du personnel d'ambassade pour voir s'ils sont maltraités. Pour mon fils, rien. J'ai reçu une seule réponse de la Direction des Français à l'étranger, le 16 novembre. (Sortant la lettre). Voilà ! (Lisant) " Votre fils aurait été informé de ses droits consulaires qu'il aurait aussitôt récusés… " Je ne sais pas si c'est vrai ! (2) " …Notre consulat ne peut intervenir en sa faveur… ". Mais on peut aussi agir sans sa demande, non ? J'ai téléphoné au consulat général de France de New York pour savoir ce qu'il a refusé exactement. Il a été arrêté le 17 août et le 18 il a refusé de passer un coup de fil au consulat. Mais c'était pour une histoire de passeport périmé, rien d'autre ! Pas pour l'affaire des attentats. Il a été incarcéré un mois avant les attentats !

 

Il y a des chefs d'accusation (3) mais aucune preuve. Où sont ces preuves ? J'ai dit au gouvernement français que ses droits en tant que Français n'étaient pas respectés. Mon fils est né en France, à Saint-Jean-de-Luz. Je suis aussi naturalisée française. J'ai écrit au ministre des Affaires étrangères, Hubert Védrine…. Pourquoi la France ne dit rien non plus contre ces chefs d'accusation " détournement d'avion, destruction d'avion… ". On peut dire n'importe quoi ! Richard Reid (4) a été pris sur le fait avec ses baskets pleines d'explosifs, il ne risque pas la peine de mort, lui. Je suis contre la peine de mort pour tous, mais pourquoi cette différence ? Même un professeur de droit américain l'a dit quand j'étais en Amérique. (Aïcha sort un article relatant les propos de Jonathan Turley et lit) : " aucun des actes dont il est accusé n'est criminel à lui seul et rien ne démontre jusque-là un lien direct entre lui et les autres terroristes du 11 septembre "... "… Si l'accusation parvient à ses fins, c'est uniquement parce qu'elle a choisi la bonne juridiction pour cela ".

 

Le Maroc s'est-il manifesté ?

 

Le consulat est venu. Il ne m'a pas trouvé. Il m'a ensuite téléphoné et m'a demandé une fiche d'état civil de Zacarias et de son père. C'est tout ! C'était, parait-il, à la demande du consulat marocain de Washington. Je n'en sais pas plus.

 

Comment aviez-vous appris pour Zacarias ?

 

C'était le 13 septembre. Ma fille Jamila m'a téléphonée. Elle m'a dit : " Maman, Zacarias est à la télé. Je peux pas te dire… allume la télé, allume !". Il était 7h30, j'ai allumé mais il n'y avait plus rien. Alors, je suis restée devant la télé jusqu'à 8h30 et je l'ai vu. C'était le journal de Télématin. Puis j'ai téléphoné à la DST, j'ai demandé. Ils ne savaient pas. Deux heures plus tard, ils m'ont dit que oui, c'était bien lui. Et ils sont venus passer une journée avec moi pour discuter, me poser des questions.

Vous avez déclaré à la presse que votre fils servait de bouc émissaire…

 

Oui, c'est un bouc émissaire. C'est clair ! Le gouvernement américain n'a personne à se mettre sous la main. Il a besoin de quelqu'un pour faire plaisir aux gens. Il a trouvé Zacarias qui était au mauvais endroit, au mauvais moment. Quand j'étais aux Etats-Unis je voyais la tête de mon fils entre les deux tours qui s'effondraient. J'avais mes tripes qui me faisaient mal. Et puis ce jour où ils ont montré les chefs d'accusation… C'était sur tous les écrans, dans toute l'Amérique, les cafés, partout... Je sais que mon fils n'est pas un assassin. Il ne doit être jugé que pour ce qu'il a fait. Et le 11 septembre, il était déjà en prison ! Personne n'est allé le voir. Le consulat l'a bien fait pourtant avec les Talibans français de Guantanamo. Même son avocat n'a pas pu le voir ! Mon fils est aujourd'hui en isolement total depuis six mois, avec un traitement spécial !

 

Comment sent-on son fils glisser vers l'intégrisme ?

 

J'ai élevé seule mes quatre enfants. Sans le poids d'un père. Zacarias était un garçon sans problème. Il sortait, s'amusait. On parlait de tout. Aucun sujet tabou : ses sorties, ses copines… Les garçons ont plus souffert que leurs sœurs du racisme. Peut-être que ça, je ne l'ai pas senti. Je n'ai jamais vraiment pris au sérieux ce que Zacarias me disait à ce propos. Quand Zacarias me disait " on m'a traité de sale négro, de sale arabe ! ", je l'embrassais et je rigolais… Mais je crois que les gens doivent faire attention. Quand un enfant se fait insulter vers 13, 14 ans et plus tard rejeté des boites, ou rejeté par les parents des filles qu'il fréquente… toutes ces choses s'accumulent dans le cœur, dans la tête du jeune. Et puis il y a ces mosquées que les enfants ne doivent pas fréquenter. Avant 90/92, il n'y avait pas encore toutes ces mosquées qui poussent aujourd'hui en France comme des champignons. Ici, les imams ont 25/30 ans ! Dans les pays arabes, les imams ne sont pas aussi jeunes. Ce sont des hommes d'expérience, des sages qui connaissent le Coran. Je dis toujours aux familles de faire attention quand on leur dit par exemple " on va aider ton fils pour ses devoirs, etc… " Il y a souvent quelque chose derrière. Toutes ces mosquées qui s'ouvrent n'importe comment ne prêchent pas le vrai islam.

 

A l'origine d'une telle dérive, il y a souvent aussi une rencontre. Qui a mené Zacarias à l'islam radical ?

 

En 90, une nièce est venue à la maison. Elle fréquentait les Frères musulmans de l'université de Rabat Agdal. Son père, gendarme, craignait pour sa place. Les Frères musulmans étaient la bête noire de Hassan II. Alors elle est venue ici, pour me voir. Elle n'a plus voulu partir. Je l'ai prise en charge un an. Elle a commencé à parler d'islam. Avant, mes garçons et mes filles participaient à tout. Les filles faisaient la cuisine, les garçons passaient l'aspirateur, faisaient la vaisselle, moi je m'occupais du linge… C'était bien. Il y avait toujours plein de copains, de copines. Ils mangeaient ici, dormaient ici. Ils étaient mignons. Tout le monde me disait que j'avais des enfants gentils. C'est tout ce que je demandais. Tout a changé quand elle est arrivée…

 

Comment s'est passée la rupture ?

 

Abd Samad, le frère de Zacarias, était assis dans ce canapé. Je lui ai dit " Sois vous participez, sois vous partez ! " Ils avaient 22 et 23 ans. Abd Samad m'a répondu " Tu crois qu'on a peur de toi ? On fait tout comme des femmes ici ! On passe l'aspirateur, on fait la vaisselle… " Et moi je lui ai dit : " Tu crois que je vais tout faire pendant que tu regardes la télé ? " Là, il se retourne vers sa cousine Fouzia et lui demande " chez toi tes frères ils ne font rien du tout, n'est-ce pas ? " Alors, j'ai compris que ça venait d'elle. Ils ont quitté ce jour-là tous les trois la maison pour Montpellier. Abd Samad et Zacarias ne se quittaient jamais. Ils parlaient pour deux. Et aujourd'hui il y en a un qui casse des œufs sur l'autre.

Les premières déclarations de Abd Samad dans les médias étaient en effet accablantes pour son frère. Proche d'une mouvance islamiste, voulait-il de cette manière se protéger ?

Ils ont connu l'islam ensemble. Abd Samad est dans un mouvement à peu près identique. Il s'est marié avec Fouzia, qui a depuis rejoint les " Ahbache ". Au Maroc, Fouzia n'aurait pas pu exister, mais ici elle est utile pour l'imam. Elle parle et écrit l'arabe, à la différence de tous ces Français de la mosquée qui ne parlent même pas l'arabe. Elle disait que " c'est bien, qu'en France on peut vivre son islam comme on veut ". Elle est porte parole des femmes islamistes de Montpellier. Mon fils est sous l'emprise de cette femme et de l'imam en même temps. Il doit taper sur son frère pour sauver la mosquée qui est dans le collimateur de la Justice.

Quelle relation avez-vous aujourd'hui avec le Maroc ?

J'ai ma famille là-bas, ma mère... Je suis allée encore au Maroc l'année dernière, deux mois et demi, puis encore un mois… Je suis de Meknès, de Azrou. Je suis une Berbère ! J'ai grandi au Maroc. Je suis arrivée ici j'avais 18 ans. J'ai été mariée à 14 ans, divorcée à 24 ans, avec quatre enfants. Zacarias avait deux ans. J'étais seule. Ni tante, ni cousine pour m'aider. C'était très dur physiquement, moralement et financièrement. J'étais couturière de métier. Je suis rentrée à France Télécom comme femme de service. J'ai pris des cours du soir, des cours d'aide technicien. J'étais préposée interne. Je n'ai jamais été au chômage. Je n'ai jamais demandé l'aide d'une assistante sociale. J'ai horreur de ça. Je me suis toujours débrouillée toute seule.

14 ans, c'était donc un mariage arrangé ?

Oui. Il était locataire à côté de ma mère. Ma mère voyait cet homme seul. Elle a attendu un an parce que je n'avais que 13 ans. Puis elle a fait les papiers avec lui et elle m'a mariée. Je suis venue en France et j'ai eu mes deux filles, puis mes deux garçons. C'était un homme méchant, très violent.

Ce mariage raté à-t-il influencé votre façon d'éduquer vos enfants ?

J'étais trop gentille avec les enfants. Mes gosses avaient de l'argent de poche, des copains… Ils ne manquaient de rien. Je croyais bien faire mais je crois que j'ai trop donné. Parce qu'ils n'avaient que moi. En 1979, j'ai acheté un magnétoscope, 4.500 francs ! Je me suis dit, comme ça, ils resteront à la maison. Ils n'iront pas rôder dehors. J'étais contente. J'avais de la chance parce qu'ils dormaient beaucoup. Le mercredi, je me rappelle, j'allais travailler. Lorsque je revenais le midi tout le monde dormait encore (rires).

La menace a toujours été pour vous à l'extérieur ?

Oui et je ne me suis pas trompée. L'extérieur m'a toujours fait peur pour eux. A 22/23 ans, ils sont partis de la maison avec cette fille. Ils étaient naïfs. Ils n'ont été que deux fois au Maroc. Ils étaient vierges côté religion. Je n'aurais jamais pensé qu'une chose pareille m'arrive. Jusqu'à maintenant j'ai toujours mal au ventre. Quand j'entends ces condamnations à mort, c'est dur, dur…

Vos filles ont suivi un tout autre chemin que les garçons. Comment expliquez-vous cela ?

Les filles voulaient vivre leur vie comme les Français. Les garçons, eux, ont ouvert leurs yeux vers l'islam…qui profite toujours plus à l'homme. J'ai éduqué mes enfants de la même façon.

Ce que je reproche souvent aux femmes musulmanes c'est qu'elles ne donnent pas la même éducation aux filles et aux garçons. Elles disent aux filles " Toi tu n'as pas le droit de faire ça, ton frère, lui, peut, parce que c'est un garçon. Tu n'as pas le droit de lui répondre, etc… Ton frère ne fait pas le ménage, parce que c'est un garçon... " Ce sont des femmes qui détruisent les femmes. Ce sont elles qui donnent l'éducation. Moi je ne veux pas jouer ce jeu. Je veux le respect de chacun dans la famille. Le frère n'a pas à dire à sa sœur " va me chercher à boire ! "

Au Maroc si tu travailles, si tu as les moyens, tu vis comme en Europe. Mais plus tu es pauvre et plus l'islam va jouer un rôle. Pas parce que tu respectes l'islam, mais parce que tu n'as pas les moyens de faire autrement. Quand je vais au Maroc je vois deux type de femmes, celles qui travaillent, qui sortent au ciné, au théâtre, à la mer, qui sont dans l'islam, mais à leur manière et puis les autres, celles qui n'ont pas de moyens et qui vivent l'islam comme les autres veulent qu'elles le vivent.

[1]La Virginie détient avec le Texas le triste record d'exécutions depuis le rétablissement de la peine de mort. Le choix d'une cour civile de cet Etat n'est en effet pas neutre, alors même que les poursuites contre le réseau Ben Landen sont instruites depuis plus de cinq ans dans l'Etat de New York. Le tribunal fédéral d'Alexandria est l'une des cours les plus répressives et conservatrices des Etats-Unis. Enfin, elle est très proche de l'un des lieux du drame, le Pentagone.

(2) L'Etat français ignore en fait si Zacarias Moussaoui a oui ou non récusé ses droits (ce que confirme toute les précautions de langage des communiqués du Quai d'Orsay). De plus, cette récusation n'aurait de valeur que si elle avait fait l'objet d'un document écrit et signé (cela ne semble pas être le cas).

(3) Les chefs d'inculpation sont : complot dans le but de commettre des actes de terrorisme, piratage des avions de ligne, destruction d'avions, utilisation des armes de destruction massive, recours au meurtre, complot pour détruire des biens.

(4) Richard Reid est le Britannique, auteur de l'attentat raté du vol Paris-Miami (American Airlines) du 22 décembre 2001. Il avait effectivement dissimulé des explosifs dans ses baskets.

 

Yann Barte, Femmes du Maroc, avril 2002

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Published by Yann Barte, dans FEMMES DU MAROC, avril 2002 - dans Société
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